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GOLFE DE PORTO EN CORSE ET PHOTOGRAPHIES D'IRLANDE ET D'ECOSSE

ENJOY LANDSCAPES, PICTURES, PHOTOGRAPHY IN CORSICA, IRELAND AND SCOTLAND

 

 

 

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France de 2024 ? Décadence, asile de dingues, puis disparition programmée ?

 

Je n'aurai pas publié ni vendu une seule photographie, je ne serai parti qu'une infime partie de mon temps pour excercer cet art, les nuits auront été passées à dormir sur le siège de la voiture, à manger de la nourriture périmée ou jetée, l'unique expérience de l'humanité de l'Humanité bestiale aura consistée à me faire repousser au loin par les campings et les restaurants, à me faire déverser dessus des immondices quand je me lavais dans les toilettes publiques ou au bord de la route, le ministère de la Culture que j'ai appelé à l'aide m'aura fait enlever le RMI par un préfet, la Couronne britannique me souhaitera une longue et heureuse retraite... Bien ! Aurais-je le temps de brûler tous mes négatifs avant que la troisième guerre mondiale ne vienne s'occuper de l'espèce humaine ?

Quoi d'autre ? Dès Juin 2020 j'ai saisi que la pandémie de Covid-19 était une vaste entreprise de nature criminelle. La létalité semblable à celle d'une gripppe et l'âge moyen de mortalité supérieure à l'espérance de vie, l'interdiction des soins précoces, ultérieurement les statistiques de l'ATIH, aussi les confinements et le port débile d'un tissu sur la tronche, et bien sûr les chiffres du réseau Sentinelles, mais également traquer le promeneur solitaire, cela allait radicalement à l'encontre d'une gestion d'une pandémie, mais correspondait totalement à une opération de masse appelée PSY-OP : un dressage par la peur et un discours dystopique. Le troupeau décérébré aura courru où l'on voulait exactement qu'il se précipite, anticipant l'effondrement économique et le totalitarisme de la pensée, pour la privation des libertés, l'augmentation de la mortalité par thrombose, AVC, crise  cardiaque, et aussi turbo-cancer, notamment chez les jeunes qui pourtant ne faisaient pas la maladie. Mais en 2024 c'est la nature des injections qui pose un problème majeur, c'est celui de la fin de l'Humanité (sans contrôle psychique par l'IA et la 5 G, sa mise en esclavage et/ou son extermination programmée), avec les nanotechnologies d'auto-assemblage désormais mises en évidence, notamment par Ana Maria Mihalcea, David Nixon, LA QUINTA COLUMNA, etc.

 

Ceci dans le contexte eschatologique et apocalyptique remplacera les milliers de pages et liens précédents

Remercions ici Ana Maria Mihalcea, M.D., Ph.D.* pour ses informations sur la nanotechnologie d'auto-assemblage par nano-robots. Le pseudo-vaccin et la peur à escient n'auront servi que de support et de biais pour corrompre la biologie d'un "bétail humain", en le faisant participer à la mort de son Humanité tant biologique, intellectuelle, que spirituelle, et de ce qui subsiste de libre arbitre dans une société du WEF qui se projette au-delà de la dystopie de 1984 de George Orwell. La pensée unique et son ministère de la Vérité mettent en place le culte obligatoire des nouvelles religions* qui préalablement n'étaient encore que des dogmes dans des relations de pouvoir et de profit. Sans doute jamais l'Homme n'aura autant été esclave et humilié. En 2024 aura été conforté le fait odieux qu'il n'est plus permis d'exprimer librement des opinions, et au point que cela ne l'est même plus permis en privé, que donc penser, c'est-à-dire par soi-même, c'est-à-dire l'exercice de la liberté de l'information, l'esprit critique, la dialectique, sont devenus "complotistes" et probablement bientôt des crimes contre l'Humanité, puisque les êtres humains ne sont déjà plus que des animaux piratables selon Yuval Noah Harari, avec Klaus Schwab un gourou du WEF, quand ce dernier se félicitait ouvertement d'avoir placé ses hommes de main. Comment alors s'étonner que la soi-disant pandémie de Convid-19 ait inspiré les même mesures dans presque chaque pays occidental, sans y subodorer une préparation psychologique que l'on peut qualifier de coup de maître, et qui malgré cela a dû surprendre plus d'un milliardaire psychopathe et eugéniste, ne devant pas s'attendre à ce que le troupeau obtempère aussi facilement, malgré le travail de sape de l'intelligence incessamment opéré par les médias qui n'ont cessé depuis des années de venir asséner dans les cervelles si vides que se poser des questions et chercher des réponses est complotiste. Oui, cela consista certainement en une expérience et en une préparation, et tout d'abord savoir jusqu'où l'on peut aller. La réponse est aujourd'hui évidente, il n'y a strictement aucune limite à l'avilissement accepté par l'Humanité.

* Réchauffement climatique dû à l'Homme (quand les
carottages réalisés dans les calottes de glace montrent que l'augmentation du réchauffement précède celle du CO2), liberté de changer de sexe à volonté (et même les enfants charcutés), tours jumelles qui se sont volatilisées sans arme à énergie dirigée, une Russie qui constitue l'agresseur (quand les USA viennent établir des bases militaires au plus près des frontières russes, et ainsi concrétisent une rupture du rapprochement Europe/Russie qui sinon eût eu constitué un premier pôle économique), Presse dans le rôle investi du chien de garde faisant le tapin dans ce qui n'est plus désormais que le royaume du vice et du mensonge, à moins cependant que la chute vertigineuse du quotien intellectuel n'en soit la raison. La France est désormais exangue, ruinée et au bord de la banqueroute, car des milliards d'euros auront été dilapidés dans une pandémie qui n'en aura jamais été une (sauf celle des cas positifs avec les tests RT-PCR à trop de cycles), dans une guerre perdue d'avance car existentielle pour une Russie en croissance et qui aura su profiter des sanctions débiles à son endroit, si ce n'est que de la sorte l'on ira se jeter aux pieds de l'entité européenne du crédit social.

 

Dr Mark Trozzi : « Le Dr Ana Maria Mihalcea, MD, PhD est une médecin de médecine interne certifiée avec un doctorat en pathologie et plus de 20 ans d'expérience clinique. Elle est extrêmement qualifiée en recherche clinique et en laboratoire, ainsi qu'en microscopie. Elle a étudié de manière approfondie le contenu des injections du Covid-19 et a des découvertes et des solutions extrêmement importantes dont nous avons tous besoin. Cela va au-delà de l’ARNm, de l'ADN, des protéines de pointe, du changement de cadre des ribosomes et d’autres sciences importantes de la toxicité que j’ai partagées en détail au cours des quatre dernières années. Ici, nous obtenons également des informations importantes et à jour sur les éléments nanotechnologiques invasifs des injections de covid-19. Le Dr Mihalcea partage des images profondes de son microscope, ainsi que d'autres analyses de laboratoire, brevets et théories sonores. Même ceux d’entre nous qui ont résisté aux injections forcées montrent maintenant des changements dans leur sang. La technologie microscopique d’auto-assemblage draine la force vitale de nos cellules sanguines tout en assemblant des réseaux de filaments et de nanopuces. Nous assistons au « piratage des humains » décrit par Noah Harrari lorsqu’il célébrait sa vision qui inclut également la fin de l’esprit humain. Le Dr Mihalcea explique que les injections de covid-19 contiennent des matériaux de construction clés pour ce câblage nanotechnologique des humains ; ainsi que les caillots caoutchouteux blancs non naturels trouvés chez les victimes. Ces éléments invasifs clés sont également transférés aux individus non injectés. Davantage de matière pour cet assemblage pourrait être fournie par des protéines fabriquées par notre propre corps en réponse aux éléments génétiques de ces mêmes injections. De plus en plus de matériaux assemblés en nous sont des contaminants intentionnels présents dans notre air, notre eau et nos aliments après du sang de ses patients, où vous verrez comment des remèdes doux ont ramené le sang des gens à la normale ». Citons Ana Maria Mihalcea, MD, PhD : « Nous savons que les plasmons de graphène sont utilisés dans l’informatique quantique, qui est nécessaire à la programmation bidirectionnelle de la conscience par l’interface cerveau-ordinateur. J'ai déjà expliqué que les nanotubes de carbone ont le même diamètre que les microtubules du cerveau, où la conscience est traitée selon la mécanique quantique. Vous pouvez trouver plus d'informations sur la culture réussie d'un cerveau artificiel à partir de nanotubes de carbone, de nanobots et d'hydrogel et sur sa puissance de traitement informatique de la conscience basée sur les équations de la lumière et des mathématiques fractales du Quaternion de Maxwell. Les éléments constitutifs de la nanotechnologie proviennent de notre corps, elle récolte les métaux toxiques en nous, utilise les nanoparticules de polymère, l'oxyde de graphène et d'autres matériaux comme le silicone pour s'assembler. Le logiciel déterminant l'auto-assemblage se situe clairement à un niveau quantique. La meilleure preuve visuelle de cela est la microscopie à fond noir du Dr David Nixon montrant l’auto-assemblage et le démontage des micropuces se développant à partir du contenu du flacon Pfizer C19. Ce programme d’assemblage est quantique et il est bien connu que les hydrogels à base de graphène ont des capacités de tunneling quantique et de masquage. J'ai déjà expliqué en quoi il s'agit d'ingénierie du vide, car le potentiel de la micropuce assemblée existe toujours dans un état d'information non matériel - elle est donc capable de se réassembler sous la direction d'une fréquence EMF externe. J'ai également écrit sur le fait que les champs plasmoniques de graphène peuvent être manipulés pour créer des démons et peuvent donc être utilisés pour le combat spirituel. Les gens sont possédés par l’information quantique projetée sur une onde porteuse ou modulée par un changement d’état de spin des particules subatomiques ». 

« Artificial Intelligent Transformation Of Humanity - Nano and Micro Robots In Human Blood »
Source (
Humanity United Now - Ana Maria Mihalcea, MD, PhD) et lien RUMBLE vers la vidéo :
https://rumble.com/v4nis10-artificial-intelligent-transformation-of-humanity-nano-and-micro-robots-in-.html 

 

 

Mes 41 petites histoires courtes inspirées du quotidien, pour composer un film lucide, noir et sadique
(message aux enculés de marchands : histoires déposées)

 

 1) Le rond-point ! 


Préambule :

La voiture filait à vitesse modérée et son conducteur conduisait les yeux rivés sur le GPS, car avec tous ces nouveaux radars une seconde d'inattention coûtait cher. Le ministre l'avait annoncé à la télévision : « la guerre est déclarée pour lutter contre la mortalité sur la route et tout sera mis en œuvre pour y parvenir ». Il avait pourtant surpris tout le monde, le ministre, en décrétant obligatoire le port d'armes. Il ne faut pas croire que l'on imagina devoir conduire avec le pistolet posé sur le siège avant ou dans la boîte à gants, il s'est d’ailleurs aussitôt avéré que l’arme devait être transportée dans le coffre non chargée. Personne ne comprit de quoi il s'agissait exactement. Certains crurent à une plaisanterie, d'autres à une défaillance de l'intelligence artificielle du Gouvernement, certains évoquèrent une maladie dégénérative.
Le complotisme également y est allé de ses certitudes.
Pourtant, le dépistage des zombies, on surnomme ainsi les cinglés, est devenu systématique, surtout pour les hommes et femmes politiques qui sont régulièrement remplacés et qui finissent on ne sait où. Plus personne n’ose incriminer les ondes ou les pesticides, de peur d’être déclaré fou, car les lobbies sont devenus les sponsors attitrés de la prévention des maladies dégénératives. D'autres enfin en ont profité pour tirer sur leurs voisins, des automobilistes, ou tenter de braquer les banques, mais les missiles chargés de phosphore blanc de la police furent dissuasifs. Il est vrai que les hurlements ont saisi les badauds d’effroi, et même si cela en a amusé quelques-uns au début, les voitures fumantes laissées le long des routes les calmèrent. Une guerre nous a dit le ministre ! Ce n'est que quelques jours plus tard, c'est-à-dire lorsque la nouvelle génération de GPS arriva dans les magasins, que l'affaire prit tout son sens, un sens radical en quelque sorte.

Développement :

« Prenez le rond-point et sortez à la première sortie... »

Tu as cours d'Histoire ce matin ? As-tu fait tous tes devoirs ?

Non papa, la maîtresse n'a pas donné de devoir pour aujourd'hui, je l'ai déjà dit à maman.

« Au rond-point tournez à droite et allez tout droit... ».

Maman viendra te chercher à l'école ce soir, tu n'as pas oublié ?

Non papa.

Matthieu se frotte le genou qu'il a égratigné hier à la récré, la croûte commence à se décoller. Il n'aime pas quand son père lui rappelle que maman et lui se sont séparés. Il faut à chaque fois tout expliquer deux fois. Sa mère s’inquiète pour la santé mentale de son père, n’a-t-telle pas dit plusieurs fois qu’il est fou ? L’école invite les enfants à dénoncer leurs papas et mamans. 

« A 800 mètres prenez le rond point et sortez à la troisième sortie... »

Maman t'aime tu sais.

Le soir venu sa mère lui dira la même chose, en plus de dire qu’il est fou. C’est souvent la guerre entre maman et papa, c'est pour ça que maman et papa se sont séparés. La voiture file sur la double voie, à cette heure-ci il n’y a presque personne, les panneaux publicitaires défilent à une vitesse constante, ils marquent comme le rythme de l’existence : achète ceci, achète cela, fais ceci, ne fais pas cela.

Oui papa, je sais.

Mais aussitôt le GPS s'illumine en rouge et clignote, une brève alarme retentit à l’intérieur de l’habitacle et la musique est interrompue. Sur l'écran le visage martial d’un militaire prend forme.

« Prenez le rond-point et gardez le ! »

Les mains crispées sur le volant, soudainement fébrile, Olivier engage la voiture vers le centre du rond point, celle-ci tressaute violemment quand les roues avant prennent contact avec le trottoir, un bref coup de volant à gauche l'envoie déraper sur le terre-plein en faisant valdinguer la sculpture d’art moderne qui s'y trouvait, le tête-à-queue qui s’ensuit se termine dans un nuage de poussière.
Tout ceci n’aura duré qu’un bref instant.

Vite Matthieu, sors de la voiture !

D'un geste vif de la main gauche qui plonge sous le siège, le père tire la commande qui ouvre le coffre, puis il saisit la poignée de la porte tout en défaisant sa ceinture de sécurité de la main droite. Sous l’emprise du stress, il doit s'y prendre à deux fois, enfin la ceinture se libère, le voilà dehors. Il ne peut s’empêcher de jeter un bref regard circulaire, puis se dirige d’un pas allongé vers le coffre, comme cela est mis en scène avec la publicité diffusée depuis quelques jours, à la différence que l’acteur, lui, garde son calme. Mais là il ne s’agit pas de cinéma, c’est pour de vrai et il ne sait pas encore si c’est la poisse que ça tombe sur lui ou si c’est une chance, curieusement il n’avait même pas pensé à cette éventualité. C’est toujours aux autres que ça arrive.

Aide moi à sortir la caisse Matthieu, vite !

« Prenez le rond-point et gardez le ! »

Matthieu est transi de froid en ce jour d’hiver particulièrement gris et au ciel plombé, il ne manque plus que les corbeaux sautant d’une patte sur l’autre qu’il observe à travers la fenêtre de la salle de classe, il a quant à lui les jambes maigres qui tremblent. Le temps paraît soudainement s'être arrêté, le silence est oppressant. Il regarde son père s’activer pour extraire maladroitement une grosse caisse marron.
Enfin, celle-ci qui reste en équilibre quelques secondes bascule, elle entraîne Matthieu à se courber jusqu’au sol pour ne pas en lâcher une des poignées, puis à s'agenouiller devant elle. Son père s’active à composer le code secret du cadenas et le jette au loin.

Tiens mets vite ces vêtements !

« Prenez le rond-point et gardez le ! »

Son père lui tend une veste militaire trop grande pour lui et un casque rouillé qui lui tombe sur les yeux, il se démène lui-même pour enfiler un genre de treillis de camouflage par dessus ses vêtements, le voilà qui ressemble à un clown. Sûr que maman rirait à gorge déployée si elle voyait la scène, mais d’y penser le rend triste aussitôt.
Sous les galets la plage, sous la pile de vêtements kaki de la caisse apparaît un énorme fusil que son père extrait à grand-peine. Il le prend à bras-le-corps et le porte à plusieurs mètres de la voiture, face à l’intersection du rond-point, à l’opposé d’où ils arrivaient. Enfin, semble-t-il.

Matthieu, ramène moi la boîte métallique qui est dans la malle, fais vite !

« Prenez le rond-point et gardez le ! »

Son père s’échine pendant ce temps-là à poser le gros fusil sur une sorte de support, il doit s’y prendre à plusieurs fois. Il ouvre ensuite la boîte en métal et en extrait le bout d’une sorte de long ruban en tissu sur lequel sont montées en rang serré les plus grosses cartouches que Matthieu a jamais vues. Son père finit par s’allonger derrière la Mitrailleuse Browning M2 de calibre.12,7 mm posée sur son trépied M3, il plaque son fils contre le sol à côté de lui, fixe et ressert la sangle de son casque, puis saisit l’arme par les deux poignées placées à l’arrière et approche ses deux pousses de la détente. Il vide ses poumons et prend une profonde inspiration, son cœur bat la chamade.

Depuis que le GPS a déclenché l’alarme quelques minutes seulement ont passé, mais ce moment semble pour Olivier avoir duré une éternité. Une voiture se profile soudainement à l’horizon et se dirige vers le rond-point.
Olivier se demande s’il devra viser le moteur, les pneus ou l’habitacle. Il aurait peut-être dû prêter davantage attention aux publicités, c’est comme pour le gilet de survie présenté par les hôtesses de l’air, on regarde toujours de manière distraite.

Mais a-t-il encore le choix de la réflexion ? La voiture se rapproche très vite, et au moment où elle s’engage sur le rond-point Olivier peut voir les yeux du conducteur qui ignore jusqu’à sa présence, or le véhicule ne fait que tourner et prend une des sorties, il s’éloigne pour enfin disparaître, son propre GPS ne lui ayant pas intimé l’ordre de le garder. Revigoré par une confiance en lui que ce temps mort octroie, Olivier resserre les doigts autour des deux poignées. Il a toujours rêvé d’être militaire, il se dit qu’il est fin prêt pour une confrontation.
C’est déjà une chance d’arriver le premier sur un rond-point et il va pouvoir impressionner Matthieu qui ces derniers temps est trop dans les jupes de sa mère. A eux deux ils vont faire du bon boulot.

Pendant ce temps-là la mère de Matthieu conduit sa propre voiture, elle ralentit sa vitesse car un rond-point est en vue, il faut toujours s’engager à vitesse modérée. On dirait que le ciel s’éclaircit enfin, finalement cette journée ne sera pas si morose.

« Prenez le rond-point et… »


 

 2) La bouée de sauvetage !  


Préambule :

C’est un temps d’hiver, les herbes sont rousses et restituent au ciel gris les couleurs qu’il a perdues, un aigle plane à la recherche d’un rongeur, de temps en temps un poisson saute pour attraper un insecte imprudent. Un père et sa fille sortent de la voiture garée sur le bas-côté.
La petite fille s'assied sur le rail de sécurité qui longe le petit lac. Elle balance ses petites jambes d’avant en arrière.

Lucie, ne reste pas assise là, il y a des voitures qui passent, c’est dangereux !

Lucie fait la moue mais saute aussitôt sur le sol et se rapproche de son père qui entreprend d’assembler sa canne à pêche. Lucie s'ennuie toujours quand son père pêche. La canne d’une main, le fil et l’hameçon de l’autre, Robert descend vers le petit ponton en bois qui est relié à la rive par deux chaînes métalliques, le poids de Robert le fait très légèrement pencher d’un côté, créant une petite onde qui effleure la surface de l’eau sombre qui était jusque là lisse comme un miroir. L’hameçon file dans l’air en tournoyant, le flotteur éclabousse la surface du lac puis remonte et oscille, le père de Lucie s’assoie et se dandine sur son petit siège pliant pour trouver une assise plus confortable.

Développement :

Ploc, ploc, ploc, de derrière la pente rocheuse sur la gauche apparaît une petite barque verte qu’un rameur assis en son milieu fait avancer de dos en tirant sur les rames. Après chaque effort il s’arrête quelques instants pour laisser la barque glisser doucement sur l’eau. Le rameur en se retournant aperçoit Robert et sa fille, les deux hommes se saluent brièvement de la main, puis il range les rames, se redresse dans la barque et lance à son tour un lancer avec sa canne à pêche.

Papa, qu’est-ce que c’est que cette roue orange derrière toi ?

C’est une bouée de sauvetage ma chérie.

Mais ça sert à quoi ?

Ça sert à sauver des vies ma chérie.

Lucie commence déjà à trouver le temps long. Avec maman au moins les journées sont amusantes, on fait les magasins, on va manger des glaces. Et puis Lucie n’aime pas quand son papa attrape un poisson et qu’elle le voit agoniser longuement en essayant d’attraper de l’air. C’est pourtant plus facile de respirer à l’air libre que la tête dans l’eau. Pour faire comme le poisson, Lucie s’est bouché le nez et n’a pas tenu très longtemps.

Dis papa, tu peux me montrer comment ça marche ?

La pêche ?

Non, la bouée de sauvetage !

Je ne peux pas ma chérie, ce n’est pas un jouet, c’est pour sauver des vies comme je t’ai dit.

À cet instant on entend un cri aigu et un grand plouf. Le pêcheur de la barque a glissé et est tombé à l’eau au moment où le poisson qu’il venait d'attraper lui échappait des mains.
On voit ses deux bras surgir de l’eau, il tente d’agripper le rebord de la barque qui tangue d’un côté et de l’autre, ses mains s’appuient dessus, il essaye de se hisser à bord pour s’extraire de l’eau qui est glacée en cette saison.
Au moment où il donne l’impression de basculer enfin dans la barque, celle-ci se retourne et repousse le malheureux qui manque d’être assommé. Certainement transi de froid, et déjà engourdi, le pêcheur s’agrippe comme il peut à la coque retournée pour reprendre son souffle. Pourquoi donc ne revient-il pas à la nage ? Ce n’est sans doute pas possible avec les vêtements gorgés d’eau et les bottes ? Il ne sait peut-être pas nager.

Monsieur, ne bougez pas !

Vite Lucie, aide moi à trouver une barque !

Ne vous inquiétez pas Monsieur, on va venir vous chercher !

Mais il n’y a aucune autre barque papa !

Ne vous inquiétez pas Monsieur, on va trouver une solution !

Papa, pourquoi tu ne lui lances pas la bouée de sauvetage ?

Robert se frappe le front avec la main, putain qu’il peut être stupide ! Il arrache le couvercle de son support et en extrait la bouée. Il n’est pas évident de lire le mode d’emploi dans des circonstances pareilles, mais en existe-t-il de bonnes ? Pas d’affolement, ne pas oublier de garder le bout de la corde qui doit être libérée et dépliée, il serait trop bête de lancer tout le paquet ! C’est une chose qui doit arriver parfois. Fichtre !

Tu vois Lucie, c’est ton jour de chance, papa va te montrer comment on se sert d’une bouée de sauvetage. Tiens Lucie, prends cette extrémité de la corde pendant que papa lance la bouée !

Et si sa fille était emportée avec ? Allons donc, ce n’est pas le moment de paniquer.
Le père tente d’estimer la distance et s’approche du bord du ponton qui s’incline, il prend garde de ne pas glisser car les lattes en bois sont mouillées et certaines vermoulues.

Avec d’amples mouvements du bras il fait plusieurs fois le geste puis lance la bouée qui s’envole et tournoie sur elle-même en déroulant la corde. Mais le geste est mal calculé, la bouée tombe à l’eau à une grande distance du naufrager qui devrait lâcher sa barque.

Vite, vite, vite, ramenons la bouée et recommençons.

Papa, fais quelque chose !

Oui ma chérie, je ne fais que ça !

Cette fois-ci Robert doit réussir son coup, il n’aura pas droit à une troisième chance car le naufragé d’eau douce paraît ne plus réagir. Et puis il lui importe que sa fille soit fière de lui.
Robert récupère la bouée qu’il a extrait de l’eau en tirant vigoureusement sur la corde, il fait attention à ne pas se prendre les pieds dedans, et, bien campé sur ses jambes, il fait un large demi-cercle avec son bras droit et projette la bouée orange qui s'envole une seconde fois.
Celle-ci tournoie encore et arrive directement sur la barque retournée, mais elle percute en réalité la tête du pêcheur avec un bruit mat ! Il y a ensuite comme un lent glissement du corps qui s’enfonce dans l’eau noire, les bras puis les mains râpent sur la surface mouillée de la coque, pour disparaître totalement. Plus rien ne trouble la surface de l’eau, même pas une bulle.
On ne discerne rien en dehors de la barque remplie d’eau qui dérive doucement, il n’y a donc plus rien à faire sur le ponton. Prenant sa fille par la main, il se dirige prestement vers la route à dix mètres de là pour chercher de l’aide, mais comme par hasard aucune voiture ne passe ! Devrait-il revenir en arrière et plonger dans l’eau glacée ? Ces petits lacs sont profonds et on ne doit rien voir sans masque.
S’il se noie qui va s’occuper de sa fille ? Et puis beaucoup trop de temps a passé. Après tout, c’est le pécheur qui a été maladroit, quelle idée de se tenir debout dans une barque !

De retour près du ponton, Robert et sa fille restent les bras ballants. Il se sent lâche, il aurait dû se jeter à l’eau. S’il était venu avec son téléphone portable il aurait pu appeler les secours, et puis il n’a même pensé demander à sa fille d’arrêter une voiture, tout est allé si vite.
Putain de merde !

Dis-moi papa, le Monsieur a été assommé par la bouée ?

Je le crains ma chérie, oui

Pourquoi alors la bouée n’est pas faite en mousse qui ferait pas mal ?

Parce que si elle est en mousse elle serait trop légère pour être lancée avec la corde.

En remontant vers la route le long de laquelle ils avaient garé la voiture, Lucie appelle son père.

Viens voir ici papa, il est écrit ici que les prises trop courtes doivent être remises à l’eau !

Peut-être que ce pêcheur n’avait pas la taille réglementaire ?

Peut-être bien ma chérie, peut-être bien.

L’aigle a fondu sur son lapin, les serres enfoncées dans sa chair il reprend son envol.


 

 3) NO OVERNIGHT PARKING ! 



Préambule :

Le moment des vacances approchant, Marie et Patrick ont choisi leur prochaine destination en camping-car, cette année ce sera les Hautes Terres. Ils n’y sont jamais allés et l’endroit a l’air magnifique, mais certains de leurs amis leur ont parlé de la difficulté à se garer la nuit. En effet, l’arrêt prolongé est strictement interdit. Chaque pays a donc ses coutumes, à moins que ce soit une question de sécurité, ou plus prosaïquement pour obliger les touristes à dépenser leur argent. Il se trouve que l’achat à crédit du camping-car a été un lourd investissement, alors il n’est pas question de gaspiller le peu d’argent qu’il reste après avoir payé les impôts. Si peu de gens prennent des vacances désormais, c’est pour beaucoup un luxe qui devient inaccessible.

Développement :

Patrick porte une cantine en tôle, elle est remplie des victuailles qui seront une réserve en cas de problème ou le moyen d'économiser l’argent du voyage. Il la pose sur le sol puis passe la main sur une vitre latérale. C’était une excellente idée ces vitres en verre renforcé qui résistent aux lancers de canettes de bière ou de cailloux, car les comportements sont de plus en plus agressifs. L’idéal serait bien entendu de partir avec un vieux véhicule blindé, mais Marie s’est sentie rassurée.

Je la mets où la cantine ?

Laisse la là, devant le camping-car, je dois encore ranger pour faire de la place.

Très bien.

Quelque temps plus tard les voilà fins prêts. Après avoir vérifié la fermeture de leur maison, et par deux fois, ils prennent l'autoroute sécurisée où la multitude de caméras de surveillance a remplacé les yeux des oiseaux décimés par la pollution, puis prennent un bateau, bientôt ils laissent le monde moderne derrière eux et s’engagent dans le vaste pays des légendes. Ils croisent de moins en moins de véhicules et s’enfoncent dans des vallées cernées de montagnes grises qui se resserrent. Les rares villages semblent refermés sur eux-mêmes et à l’écart des voies de circulation, des lumières brillent à l’horizon. Le chômage et la dernière guerre ont fini par avoir raison des économies locales, et les populations affamées ont afflué vers les ghettos des grandes métropoles qu’il vaut mieux éviter.

Marie ouvre de grands yeux pour contempler la beauté inouïe des paysages, elle tient posée sur ses genoux une vieille carte dépliée. Le plus surprenant est l’absence de drone volant au dessus de la tête. Qu’il a dû être agréable par le passé de vivre sans être surveillé !

Es-tu fatigué ? Si tu veux je te remplace.

Non, ça va.

Tu es sûr ? Ne vas surtout pas nous mettre dans un fossé !

Non non ça va je t’assure.

Les heures passent et le soleil voilé disparaît derrière une chaîne de montagne au relief arrondi.

Marie, je pense qu’on sera plus tranquille au bord de la mer, on est à quelle distance ?

Je regarde justement, je pensais la même chose, on peut prendre la seconde à gauche.

Maintenant il fait nuit et la route détériorée suit exactement le bord de mer qui serpente.

Soudain Patrick freine violemment et Marie non prévenue lâche son gobelet rempli du café tiède qui vient gicler sur le tableau de bord ! Des grosses gouttes noires ruissellent sur la carte.

Bordel fais attention ! Je t’ai dit que je pouvais te remplacer ! Tu attends le dernier moment.

Patrick passe la marche arrière qui craque et fait reculer le camping-car sur une trentaine de mètres.

Regarde, il y a un parking là à droite !

Tu en es certain ?

Oui, regarde ce panneau jaune juste au milieu, là tu vois ? Il est écrit no overnight parking !

Leurs amis leur avaient rapporté que l’on sait s’il s’agit d’un parking pour se garer, quand justement il est signalé par un panneau jaune fluorescent qu’il est interdit de s’y mettre pour la nuit

Face au camping-car garé avec soin, la lune, qui régulièrement sort des nuages tourmentés, éclaire la mer et permet d’en discerner les vagues qui viennent se fracasser sur les rochers en contre-bas.
Après un frugal repas composé de rations et de fruits secs avalés en écoutant Lohengrin, Patrick s’extrait de l’habitacle pour réfléchir à la situation. Marie qui le connaît bien entrebâille sa porte.

Penses-tu que nous serons enquiquinés cette nuit ? Je n’ai pas envie d’être agressée.

Je ne pense pas qu’on le soit.

En vérité Patrick est inquiet, mais il ne voudrait pas le laisser paraître. Cette situation est nouvelle et ce qui est nouveau laisse souvent place à l'imprévu. Il ne va certainement pas beaucoup dormir.

Mais Marie l’appelle de l’intérieur.

Viens voir, j’ai une petite surprise pour toi !

Marie lui tend une boîte de plus d’un mètre de long sur 50 cm d’épaisseur. Où l’avait-elle mise ?

Voilà pourquoi tu as voulu ranger une dernière fois ! Tu m’as bien eu Marie.

Sur la boîte il est écrit : « Robot-kit pour no overnight parking, édition limitée ».

Tu vois, j’ai trouvé ça sur Internet, il paraît que c’est très efficace.

Patrick défait le ruban adhésif et soulève le couvercle. Dedans se trouve un genre de grande marionnette en bois peint qui va de la tête articulée jusqu’à la partie haute des cuisses.

Mais comment ? Qu’est ce que...

D’après la publicité il suffit de laisser l’automate sur le siège conducteur pour faire croire que le camping-car ne s’est pas arrêté pour la nuit. Tu as déjà entendu parler des Italiens qui portaient une fausse ceinture de sécurité dessinée sur la poitrine ? Là c’est pareil, sauf que c’est légal.

C’est gentil Marie, mais qui pourrait se laisser berner par un mannequin en bois ?

Ce n’est pas n’importe quel mannequin, c’est un automate très sophistiqué. Attends, je vais te montrer, là les yeux tournent et un scanner intégré les oriente automatiquement, et ici la bouche est articulée et synchronisée avec la voix. J’ai même enregistré ta propre voix.

Car elle parle cette chose ?

Bien sûr qu’il parle, on peut même le programmer pour répondre aux agents de police, il tourne la tête et l’agite pour dire non ou oui aux questions entrées dans la base de données.

Marie et Patrick se sont couchés vers une heure du matin, le vent berce doucement le camping-car, le robot-kit est assis sur son siège et relié à la prise allume-cigare. Il est en état de veille, niveau d’alerte poussé au maximum, radar, détecteur sonore et scanner mis sur « on ».
Quelques miles plus loin, la voiture de police fait sa ronde. Les deux policiers préféreraient être au pub que traquer les touristes récalcitrants. Hier, des collègues en avaient chopé un qui avait recouvert son véhicule d’un filet de camouflage. En elle-même l'idée n’était pas mauvaise, si ce n’est que la voiture de police l’avait directement percuté, envoyant tout ce beau monde à l'hôpital le plus proche. Bien sûr, le touriste légèrement blessé avait affirmé qu’il s’agissait d’un filet de pêche. Ces imbéciles prendront toujours les policiers pour des idiots !

En v’là un autre là, j’sais pas c’qui zont, y s’mettent toujours dans ce virage. Attends, si l’est pas derrière l’volant j’vais lui rappeler le règlement !

Vous avez raison Chef !

Et comment j’ai raison ! Le règlement c’est le règlement.

La voiture des policiers se gare doucement derrière le camping-car, le moteur est arrêté, une lampe torche à la main le chef arrive au niveau de la place du conducteur du véhicule et braque dans sa direction un faisceau de lumière blanche.

Instantanément, comme prévu, le programme s’active, le robot-kit tourne sa tête de bois peint vers la source de lumière, ses yeux quittent le journal qu’il était censé lire et fixent le visage du policier que la reconnaissance faciale a détecté, la vitre se baisse.

Bonjour Monsieur le policier.

La mâchoire inférieure descend et remonte de manière saccadée au grès des mots, les yeux brillants en céramiques tournent dans leur orbite.

Bonjour, Monsieur, vous êtes en vacances comme qui dirait ?

Oui Monsieur le policier, mon épouse et moi nous venons visiter votre beau pays.

Bien bien, vous n’avez pas une intention cachée de dormir sur l’parking ?

Bien sûr que non Monsieur le policier, nous faisons juste une petite pause.

Bien bien, faut pas dormir ici, c’est interdit.

Oui Monsieur le policier, c’est bien compris.

Patrick et Marie dorment profondément à l’arrière. Le policier remet le contact, la voiture déboîte et dépasse le camping-car.
La ronde nocturne reprend.

Vous voyez Chef, ils ne sont pas tous malhonnêtes.

J’en suis pas certain, c’deux-là j’les aurai à l’œil ! Sa tête ne m’revenait pas !

Oui chef, faut traquer les fraudeurs et les criminels !

Quelques miles plus loin, un véhicule utilitaire déglingué est arrêté sur un no overnight parking.

Sous-chef, à vous d’y aller c’te fois-ci, je veux vous voir à l’œuvre ! Je reste en arrière.

Le Robot-kit s’active, il tourne sa tête en plastique dont le revêtement part par endroits, la peinture est abîmée et reprise maladroitement. Un des yeux est fixe et la mâchoire tremble, signe qu’un des rouage est sur le point de lâcher, et la tête pivote de manière saccadée.

Bonjour, Monsieur, vous êtes en vacances comme qui dirait ?

Le sous-chef prend bien garde de faire exactement comme son chef.

Oui Monsieur le grrrr policier, mon épouse et moi nous venons grrrr visiter votre beau pays.

Bien bien, vous n’avez pas une intention cachée de dormir sur l’parking ?

Mais aussitôt de la fumée s’échappe de la bouche du robot.

Le sous-chef fait un pas en arrière, il met la main sur son arme et se tourne vers son chef.

Chef, chef, nous avons un fumeur ici !

Le chef ouvre violemment la porte de son véhicule, s’extrait avec force et remonte son pantalon en tirant sur la ceinture qu’il réajuste de droite à gauche, puis il avance d’un pas ferme vers le lieu du flagrant délit qui va encore le valoriser aux yeux de ses supérieurs.

Veuillez sortir d’votre véhicule ! Vous êtes en infraction sur la voie publique !

Chef, c’est bizarre, il a les yeux qui fondent !

Le chef sort son arme et la braque devant lui.

Cette fois-ci t’es fait mon gaillard, fais pas l’malin !

Oui Monsieur le policier, mon épouse et moi grrrr nous venons visiter votre beau pays grrrr.

Chef, y a un truc pas normal, il n’a plus d’yeux et regardez ses cheveux brûlent !

Si c’est normal sous-chef, le tabagisme tue, et c’est pour ça qu’on est là !

La tête en plastique s’embrase, elle bascule en avant et met le feu aux cuisses du robot qui explose dans une gerbe d’étincelles. A ce moment là la porte arrière du véhicule s’ouvre, en jaillit un petit gros à moitié nu qui entoure avec une couverture son corps adipeux.
Il regarde sidéré les deux policiers campés devant son robot qui a provoqué l'incendie.

Vous n’étiez pas en train de dormir dans ce véhicule ? Et votre copain là il fume !

Vous voyez sous-chef, nous avons cette fois-ci un double flagrant délit !

Ce fut une nuit agréable et surtout tranquille, le réveil face à la mer restera un souvenir inoubliable. Marie et Patrick reprennent leur route, le poste de radio diffuse Elektra.

C’était formidable, Marie, cette idée de robot-kit, tu as eu une excellente idée, vraiment.

Tiens, regarde là à droite ce camion qui a brûlé, on dirait bien qu’il fume encore.

Oui, je dirais que c’est un touriste qui n’a pas pensé acheter un robot-kit !

Marie et Patrick rient aux éclats et s’embrassent.

Tout le monde n’a pas la chance de t’avoir ma chérie.


 4) La roue de l’infortune !  


Préambule :

Pour rester aimable dans la manière de le formuler, cela faisait quelques années que la Justice laissait sérieusement à désirer. Non pas qu’elle était inféodée au pouvoir en place et qu’elle servait mieux les nantis que les pauvres bougres, cela tout le monde en avait conscience depuis fort longtemps, mais la crise économique avait considérablement enflé après la troisième guerre mondiale et ne permettait plus d’accorder les crédits nécessaires, d’autant que la précarité touchait désormais toutes les classes de la société.
Les prisons étaient pleines et la proie des mafias, les tribunaux étaient débordés, voire totalement engorgés, il ne restait d’autre solution que de classer 90 % des affaires. Certains voulurent le rétablissement de la peine de mort, d’autres les gibets où les corps pourrissent lentement, voire la torture retransmise à la télévision. Ce qui alors a déterminé les nouvelles voies de la Justice, ce sont les actions groupées de victimes qui n’ont cessé de poursuivre ce Gouvernement composé d’incapables et les expertises indépendantes qui ont asséné la réalité cuisante d’une justice inefficace pour un coût exorbitant.
Pour maintenir sa popularité déjà en lambeaux, le Gouvernement a donc décidé de prendre les devants à bras-le-corps.

Développement :

Mesdames, Messieurs, voici pour la première fois ouverts les Jeux de la Roue de l’infortune !

Applaudissements du public

Je ne vous présente pas Monsieur le ministre de la Justice à l’origine de cette initiative !

Applaudissements du public

Sous les feux des projecteurs, l’animateur habillé en arlequin, signe des temps difficiles, le ministre à ses côtés la mine sombre pour conforter la dignité de sa charge, se tient devant la scène fermée par un grand rideau écarlate.
Un jeu de trompettes annonce l’ouverte des festivités.

Aujourd’hui, c’est un grand jour pour la Justice, en plaçant tous les individus sur un plan d’égalité, grâce au tirage au sort, elle devient véritablement démocratique !

Applaudissements du public

Le ministre intervient à son tour.

Il ne sera pas dit qu’une justice expéditive ne respecte pas nos valeurs démocratiques, ces belles valeurs qui ont fait la civilisation à laquelle nous tous sommes si profondément attachés. La Justice ne doit pas être confisquée, elle doit s’exercer en dehors de toute considération de classe, nous voulons véritablement une Justice pour tous, et nous vous l’offrons !

Applaudissements du public

Mesdames, Messieurs, la Roue de l’infortune !

Le silence s’installe, chacun retient son souffle, le présentateur pivote et désigne la scène, le rideau s’ouvre lentement dans un roulement de tambour, les projecteurs se focalisent alors sur une grande roue dorée qui est fixée dans un poing dressé. De chaque côté une cage de 20 mètres de long renferme les prisonniers en attente de jugement qui ont eu la chance de gagner au jeu de grattage qui leur est réservé.
Chacun porte sur la poitrine le numéro qui sera tiré par l’hôtesse qui rentre à cet instant sur la scène, ces numéros désigneront l’ordre dans lequel la justice va s’exercer.
L’Hôtesse est habillée en lapin blanc et fait semblant de grignoter une carotte pour détendre l’atmosphère. Elle place sa carotte dans sa main gauche pour plonger la droite dans un sac doré.

Numéro 42 ! Veuillez faire sortir de la cage le numéro 42 !

Le numéro 42 se lève de sa chaise et tend ses mains au gardien qui lui enlève ses chaînes, il s’agit d’un colosse avec des bras aussi gros que des cuisses, un cou noueux et des cheveux en bataille, il doit avoir la trentaine. Au-dessus de la roue dorée apparaît, sortant de l’ombre dans laquelle il était plongée jusqu’alors, le balcon où se tient le ministère public.

Le prisonnier est poussé hors de la cage et placé devant la Roue de l’infortune, dans un cercle de lumière orange. Le magistrat s'adresse à lui en faisant un large effet de manche :

Vous êtes accusé du viol d’une fillette et de coups et blessures volontaires ayant entraîné la mort.

Choisissez-vous le jugement du tribunal ou tentez-vous la Roue de l’infortune ?

Je choisis la Roue de l’infortune !

Nouvelle sonnerie de trompettes !

A cet instant, l’animateur habillé en arlequin revient dans la lumière et s’adresse au public et aux caméras, une musique douce propre à tirer des larmes aux plus insensibles fait naître un moment d’une très grande intensité.

Cet homme, qu’il soit coupable ou non, a choisi de s’en remettre à la Roue de l’infortune ! Faites-lui je vous prie une ovation !

Applaudissements du public

D’un geste, l’animateur lui fait signe de saisir la roue et de la propulser. Le prisonnier hoche la tête et la prend de sa main droite, il lui applique une poussée qui ferait s’écrouler un mur. Avec le roulement des tambours, la roue tourne et tourne encore, chaque segment qui défile fait entendre le cliquetis du curseur qui désignera celui que le hasard détermine. Un gros plan du visage du prisonnier révèle qu’il sue à grosses gouttes. Le mouvement ralentit, le résultat d’abord incertain s’affiche enfin sur tous les moniteurs et les écrans de télévision, ainsi que les téléphones portables dont le port est devenu obligatoire pour lutter contre le terrorisme des écologistes.

INNOCENT ! La lumière orange vire au bleu azur, des confettis dorés tombent du plafond.

Un large sourire anime le visage du colosse. L’animateur se précipite et lui soulève avec grande difficulté un de ses énormes bras pour le faire ovationner une dernière fois. Puis la lumière s’adoucit et il est pris en charge par l’hôtesse lapin qui le dirige vers la sortie. Les applaudissements s’estompent, le public est avide de connaître la suite.

Numéro 24 ! Veuillez faire sortir de la cage le numéro 24 !

Se redresse alors dans la cage un petit homme maigrichon au teint très pale, il paraît évident qu’il a dû souffrir d’une alimentation déséquilibrée. On ne prête plus guère attention à ce genre de détail, la famine décime les populations qui se livrent encore au cannibalisme.

L’homme est poussé par ses gardiens dans le cercle de lumière orange. Il reste là inerte et frémit légèrement.
Nouvel effet de manche de la part du magistrat.

Vous êtes accusé du vol d’un fromage, ce qui est une accusation extrêmement grave. Choisissez-vous le jugement du tribunal ou tentez-vous la Roue de l'infortune ?

Je…, je…, je choisis la Roue de l’infortune ! Mais je n’ai volé qu’un petit morceau !

Silence, le prisonnier n’a pas le droit de s’exprimer ici !

L’hôtesse arrête de grignoter sa fausse carotte, le présentateur se campe sur ses jambes en prenant la mine grave, le procureur a saisi la rambarde à deux mains et se penche, ses phalanges blanchissent.

Encore une intervention et c’est le tribunal qui vous jugera, vous devez savoir ce qu’il en coûte de voler de la nourriture ! Ne gâchez pas votre dernière chance d’une justice conciliante !

L’hôtesse semble écœurée par tant de faiblesse et la nature du crime, elle a même cessé de regarder la carotte, le présentateur arlequin fait tout de même l’effort d’aller vers lui et lui intime l’ordre de saisir maintenant la grande roue et de la faire tourner. Le nombre des cliquetis est moins important, la roue fait deux tours et s’arrête sur la case noire. Le public siffle et insulte le salaud, beaucoup hurlent des obscénités. Aussitôt une alarme retentit et la lumière orange clignote puis devient rouge sang, deux gardiens se précipitent et cadenassent le coupable, ils l’entraînent de force dans une troisième cage où sont placés les condamnés en attente de leur exécution.

Dès le lendemain, le second jeu sponsorisé par les fabricants de rasoirs va permettre de définir le type d’exécution appliqué au condamné, il n’y a rien de mieux qu’une bonne et vraie justice !


 

 5) Bien cuit ou saignant ? 


Préambule :

Le restaurant venait d’ouvrir, John en avait franchi le seuil presque par hasard, quand un portier l’avait invité à entrer, juste pour jeter un coup d’œil, dit-il. Deux autres clients se trouvaient déjà attablés, le décor était blanc, le plafond très haut, la pièce semblait de taille disproportionnée avec un nombre incalculable de tables dressées, parfaitement alignées.
Les assiettes étaient blanches sur des nappes blanches, le sol blanc également. La spécialité de l’établissement est l’entrecôte grillée, lui dit un serveur maigre et tout de noir vêtu. L’idée de manger une entrecôte épaisse et bien juteuse faisait déjà saliver John, il avait très faim, aussi succomba-t-il à la tentation.

Développement :

Un des deux clients semble s’impatienter, il tapote sur la table ou tire sur sa moustache effilée, John en déduit qu’il devait être le premier arrivé. Pourtant cela doit être de l’ordre de quelques minutes seulement, puisqu’il est midi et quart. Le client finit par prendre un journal dans une serviette en cuir et le feuillette, l’autre client persévère encore dans la lecture de la carte quand un serveur se penche vers lui, John croit comprendre qu’il choisit l’entrecôte saisie à point ou bien cuite, lui-même n’a pas arrêté son choix, il demandera conseil.
Que préfère-t-il ? Il l’ignore encore.

Enfin un serveur approche en poussant une desserte devant lui dont les roues couinent légèrement.

Pardonnez-moi, vous avez bien dit « bleue » l’entrecôte ?

Pas du tout, mais vous devriez vous en souvenir !

Pardonnez-moi Monsieur, je vous prie de m’excuser, l’équipe est nouvelle vous comprenez.

Je vous ai dit saignante.

Parfait Monsieur, c’est un excellent choix.

Un serveur, habillé entièrement de noir, arrive à côté du premier et se glisse derrière le client, il sort le grand couteau tranchant aiguisé qui se trouvait sous son habit. Pendant que son collègue saisit la tête du client et la tire en arrière, il tranche la gorge de l'infortuné et un jet de sang arrose l’assiette, des gouttes perlent sur la moustache quand la tête retombe sur la table, puis le corps inerte s’écroule désarticulé sur le carrelage blanc. Une mare de sang écarlate s’étale, qui fait penser à une boucherie et ses têtes de veaux, rognons, boudins et cervelles.

Bien saignant pour Monsieur, Monsieur est-il bien servi ?

Le second client pousse un cri étouffé et se met debout en projetant sa chaise à la renverse. Deux serveurs le maîtrisent, l’un redresse la chaise, l'autre le force à s’asseoir en appuyant sur ses épaules. Un troisième serveur approche, il tient un carnet et un crayon.

Comment désirez-vous votre entrecôte Monsieur, bleue, saignante, à point ou bien cuite ?

Mais je… Je...

Sur un ton plus ferme et sans sourire cette fois-ci :

Comment désirez-vous votre entrecôte Monsieur ?

Euh… bien cuite, oui c’est cela bien cuite ! Surtout pas saignante, non non !

Parfait Monsieur, c’est un excellent choix.

Le silence est pesant, John aimerait bien se lever en douce et foncer vers la porte, mais deux serveurs l’encadrent de manière rapprochée. Comme ils se tiennent dans son dos, il ne peut pas observer leurs gestes, il essaye brièvement de tourner la tête, mais pense plutôt guetter le moindre bruit d’un pas sur le sol ou le bruissement d’un tissu. Il hurlerait bien à cet instant, mais personne ne viendrait à son secours assez vite. Il se battra si on tente de l’égorger.

Le serveur retourne à la cuisine d’un pas nonchalant, pousse la double porte battante et annonce :

Une entrecôte bien cuite, une !

Aussitôt après, la double porte s’ouvre dans l’autre sens, un serveur pousse une desserte identique à la précédente, avec toujours la grosse cloche argentée posée sur une nappe blanche.

Il s’approche du client paniqué. Un troisième serveur, habillé de noir comme les autres, arrive à côté du premier et se glisse derrière le client, le premier saisit la cloche par ses deux poignées.

Pardonnez-moi, vous avez bien dit « bien cuite » l’entrecôte ?

Oui, oui, c’est ça, surtout pas saignante ! Bien cuite s’il vous plaît.

Parfait Monsieur, c’est un excellent choix.

La cloche soulevée révèle un lance flamme-portatif M2A1-7 qui est aussitôt pris en main, une longue langue de feu se déverse quand les serveurs reculent. Le client devient une torche vivante qui se dresse et tente de marcher, vacille et s’effondre en avant en hurlant. Lorsque les chairs deviennent bien cuites et grésillent, et que le client ne bouge pas davantage que de la viande morte, un employé dirige le jet humide d’un extincteur. C’est une douceâtre odeur de viande grillée qui remplit l’atmosphère, cependant elle fort désagréable, peut-être à cause de l’huile inflammable qui ne produit pas le même fumé que le grille.

Maintenant John ne sait plus quoi faire, il a posé la main à plat sur les couverts et tente de faire glisser le couteau, au bout malheureusement arrondi, dans la manche de sa chemise. Il n’y arrive pas et le couteau tombe à terre avec un bruit métallique.
Il tente de se relever, immédiatement il est plaqué sur sa chaise et tenu fermement par ses deux épaules. Celui des serveurs qui semble être le maître d’hôtel, ou bien le chef de rang, s’approche de lui et lui adresse un sourire.

Comment désirez-vous votre entrecôte Monsieur, bleue, saignante, à point ou bien cuite ?

Je…, je…, je suis végétarien !

Vraiment Monsieur ? Vous m'en voyez désolé.

Oui, oui, je suis végétarien !

Permettez-moi de vous dire Monsieur que ce choix n’est pas particulièrement approprié dans cet établissement, notre spécialité est la préparation des viandes.

Alors laissez-moi m’en aller, par pitié !

Nous ne pouvons pas faire cela, cependant je vais voir ce que je peux faire.

L’homme en noir se dirige vers la cuisine, John éponge son front avec sa serviette.

Quelques minutes passent. John est un peu rassuré, ces deux clients ont peut-être été la cible de la pègre qui vient de les assassiner sous ses yeux. Sans doute un contrat. Qui voudrait le tuer ? Il se rappelle subitement que les assassins ne laissent pas de témoins de leurs forfaits.

Soudain, la double porte s’ouvre avec fracas et débouchent simultanément un immense poireau vert fluorescent avec des jambes longues et fluettes, une carotte qui saute sur sont pied unique avec les fanes qui s’agitent nerveusement, une pomme de terre rondouillarde et pleine de verrues qui roule sur elle-même, tous armés soit d’un couteau soit d’une broche soit d’un hachoir, les légumes se précipitent sur John pour lui asséner le coup de grâce ! Un haricot vert filandreux, qui s’est joint à l’attaque, tente alors de l’étrangler avec un de ses fils, et déjà il étouffe.

Les serveurs en noir ont ôté leurs masques, ce sont des têtes de mouton qui le regardent.

John se redresse en sursaut dans son lit, il prend une profonde inspiration. Le drap s’était enroulé autour de son cou, il le défait et le repousse au loin. Il est en nage et a du mal à sortir du cauchemar qui commence seulement à s’estomper. Cela semblait tellement vrai. Heureusement qu’il a décliné l’offre de son ami Pierre, en effet ce dernier l’avait invité à venir manger dans la nouvelle brasserie dans une semaine.

Mais, c’est un restaurant de viandes, je ne pourrai rien manger !

T’inquiète, ils ont sûrement un choix de légumes, ils s’occuperont bien de toi j’en suis sûr.

John ne comprendra jamais comment de l’agonie des abattoirs peut découler un amour de la bonne chère, un peu plus et il aurait le remord d'avaler sa soupe de légumes. D’ailleurs, pour se moquer de lui, Pierre dit entendre le cri terrifié du beurre dans la poêle. Mais si son rêve est prémonitoire, il ferait bien mieux d’accompagner son ami Pierre tout compte fait.


 

 6) Il était bon notre fils !  


Préambule :

En 2086 la viande artificielle a envahi les supermarchés et se retrouve dans toutes les assiettes. C’est le 5 août 2013, qu’à Londres aura été servi le premier burger artificiel au monde. L’idée était formidable, des cellules souches sont introduites dans des bassins de culture avec des hormones de croissance, et il faut seulement dix cellules souches prélevées sur un animal pour produire 50 000 tonnes de viande. Malheureusement, le résultat ne fut pas celui escompté. Certes le massacre des animaux de boucherie baissa sensiblement, et le gaspillage des ressources également, mais un coût d’abord très élevé créa une image de luxe et de réussite qui fit augmenter considérablement la consommation de viande dans le Monde, ce qui aggrava les cancers et le nombre d’obèses.

Développement :

La voiture oblique à droite pour prendre la bretelle d’accès au périphérique, le volant a disparu depuis longtemps de l’habitacle, tout ou presque est automatisé, et il est désormais interdit de masquer la caméra que la police peut activer sans prévenir, généralisant ainsi le panoptisme décrit par Jeremy Bentham dès 1780.
Ce sont plus particulièrement les lobbies industriels qui firent accélérer le processus d’automatisation, car désormais ils purent en toute légalité implanter sur les routes autant de leurs publicités qu’elles peuvent en tenir, c’est-à-dire les unes contre les autres.

Enfoncé profondément dans le siège en cuir synthétique à mémoire de forme, l’oncle tourne et retourne entre ses doigts un petit module réfrigéré de la taille d’une petite glacière isotherme. En ces temps de crise, seule une petite partie de la population constituée des nantis peut s’offrir les services de l’IFY (I Feel You). Le commun des mortels doit recourir aux images de synthèses ou à des androïdes plus ou moins ressemblants, plus ou moins performants. Mais l’oncle avait fait fortune dans la publicité, celles qui défilent dans son dos à cet instant, il aurait été mal vu par sa famille de ne pas offrir ce petit cadeau, d’autant qu’il lui est facile de graisser quelques pattes.

Appuie encore sur la sonnette, personne n’a dû l’entendre !

Sophie s’impatiente, elle passe nerveusement d’un pied sur l’autre, il n’est pas bon de rester trop longtemps devant une porte et d’attirer l'attention, même dans ce quartier si privilégié. Le gros œil en verre blindé dans son globe en titane placé au-dessus de l'entrée plonge vers le bas puis regarde à droite et à gauche. La porte du luxueux loft s’ouvre avec un léger bruit de succion, car de l’air pressurisé s’échappe. Toutes les résidences bourgeoises intègrent la filtration.

Ah ma chérie comme tu es belle ! Entrez, vous êtes les derniers arrivés, tout le monde est déjà là.

Désolé d’être en retard, tu sais ce que c'est le trafic à cette heure, il y avait de grosses émeutes du côté du centre commercial qui est pris d’assaut. On n'entend pas les tirs de roquettes d’ici ?

T’inquiète ma poupée, ici on n’entend rien et on ne risque rien, c’est le privilège de la réussite.

Sophie et Karl suivent la cousine de Sophie qui se faufile parmi les membres de la famille réunis pour cette occasion et vêtus de leurs plus beaux habits. Il s’agit aujourd’hui de rendre hommage au fils Chevalier décédé il y a tout juste une année, jour pour jour, aussi de se montrer.

Marc a été sauvagement assassiné par une meute qui l’a arraché à son véhicule. Sous l’emprise de l’alcool, il avait oublié d’activer la fermeture sécurisée. Les caméras de surveillance avaient tout enregistré, sous tous les angles, la scène fut diffusée par tous les médias pour l’unique raison que les carnages touchent très rarement les membres de la « haute société ».
Le chef de la police urbaine fut obligé de démissionner, mais le peuple s’en est, il faut le dire, beaucoup amusé, les gens riaient devant les écrans géants, certains ont dit que ce gosse de riche n’avait que ce qu’il mérite ! Un premier homme décharné lui avait saisi le bras quand il commençait à s’asseoir sur son siège, et il s’était arc-bouté en posant ses deux pieds sur le bas de la caisse, son dos effleurant le bitume pour peser de tout son maigre poids. A ce moment précis Marc aurait certainement pu encore sauver sa peau car son agresseur était faible, mais la meute toute entière lui était alors tombée dessus. Il est probable qu’ils n’ont pas attendu qu’il soit mort pour lui arracher des morceaux de chair, il a été dépecé vivant. Fort heureusement les cris ont vite cessé. Quand la police a enfin cerné le périmètre et repoussé la meute avec ses armes létales, il n’y avait que quelques restes sur le sol, le corps de Marc, ou plutôt ses morceaux, avaient été emportés ou mangés aussitôt.
De toute manière, il n’y avait plus assez de ressources naturelles pour offrir de la vraie viande aux 50 milliards d’individus, et le prix d’achat de celle synthétique était hors de portée des pauvres.

Les membres de la famille, après maints bavardages aussi superficiels les uns que les autres, chacun se congratulant sur sa propre réussite qui souvent est bien en deçà de ce qui qu’il vante, viennent s’asseoir autour d’une longue table rectangulaire et commencent à dîner.

Karl plonge sa fourchette dans le petit morceau de viande qu’il vient de découper soigneusement et le porte à sa bouche. Il le mâche doucement pour sentir cette tendresse de la viande l’envahir et laisse un jus divin lui couler doucement dans la gorge.
Ses yeux se rétrécissement de plaisir.

Excellent ! Jeanine, vous êtes une maîtresse de maison hors pair !

Vous me flattez Karl, la sauce y est pour beaucoup.

Si j’insiste, qu’en penses-tu Sophie ?

Ce que j’en pense ? Mais tante Jeanine est une cuisinière extraordinaire, et ses sauces...

L’oncle Paul repose son verre de vin rouge synthétique, une copie d’un illustre Romanée-Conti, il soulève légèrement sa main ouverte en agitant les doigts et les bagues pour attirer l’attention.

Vous souvenez-vous du poulet vivant que je vous avais apporté il y a quelques années ?

Karl n’en revient pas, un véritable animal à se mettre sous la dent est une chose tellement rare.

Oui, parfaitement.

Comment aviez-vous fait pour trouver un poulet ? Un vrai poulet ? Juste ciel !

Pour ça mon jeune ami, il faut avoir les bons contacts.

Sophie éclate de rire en se mettant la main devant la bouche, elle se tourne vers Karl en souriant.

Je m’en rappelle bien, toute la famille avait couru après le volatil pour l’embrocher !

Tout le monde rit, mais l’oncle Paul se redresse, il prend une mine plus sérieuse pour se donner de la prestance et s’adresse à la tablée en tenant son verre de vin de la main droite.

Je propose de porter tous ensemble un toast à la mémoire de ton fils Marc, Roselyne. C’est pour ça que nous nous nous sommes réunis ce soir. Buvons à sa santé dans l’au-delà.

L’oncle qui avait le bras long et le compte en banque bien garni, avait réussi à obtenir à temps de la police des échantillons du sang et de la peau de Marc, mais l’IFY ne lui avait accordé aucune réduction pour restructurer la chair et la mettre en culture. Ce fut une une chanteuse populaire qui lança la première : « si vous m’aimez, mangez-moi ! », sa propre chair produite à la chaîne fut vite côtée en bourse, mais le monopole finit par tomber. Jamais la production de viande ne fut un enjeu économique aussi important. Le lobby investit immédiatement dans ce nouvel outil industriel, mais uniquement avec les artistes à la mode. L'afflux populaire fut considérable.

Une seconde bouteille de ce vin fait le tour de la table, chacun se ressert, se met debout et lève son verre, le moment est solennel. Roselyne a les larmes qui lui montent aux yeux.

Il était si bon mon fils, il est mort trop tôt et aurait pu faire tellement de choses. Si bon...

L’oncle Paul se rassoit, son regard se porte sur le module réfrigéré visible dans l’angle de la cuisine.

Oui, c’est injuste, ton fils était un bon garçon, mais il le sera encore l’année prochaine !



 7) Courir sur la plage ! 


Préambule :

Juliette est si belle, son visage est auréolé de taches de rousseur, ses cheveux coupés courts, ses yeux sont du même bleu profond que l’océan Pacifique, un bleu si intense qu’il vrille les rétines. De fines gouttelettes salées perlent sur sa peau satinée, à chaque foulée Julien remplit ses poumons d’un air incroyablement pur et le relâche avec une longue expiration. Il essaye de toucher la main de Juliette mais n’y arrive pas, quelque chose les sépare ou les éloigne l’un de l’autre que Julien ne saurait déterminer, alors il se concentre sur la course sur le sable humide. Mais bientôt il n’en peut plus, il ralentit et s’arrête les mains posées sur les cuisses, le buste en avant. Finalement il s’assoie sur le sable et s'allonge sur le dos pour contempler le ciel et écouter le ressac. De grands oiseaux font des cercles haut dans le ciel. Curieusement, Juliette continue de courir à côté de lui qui est immobile, mais sans qu’il puisse déterminer si elle lui tourne autour ou si elle continue d’aller tout droit. Qu’importe, c’est si agréable, comment avait-il pu oublier qu’il existe sur Terre un air si pur et une lumière si transparente ?

Développement :

Julien se relève et reprend la course sans forcer, le sable fin défile à nouveau sous ses pieds. Il veut s’approcher du rivage pour faire gicler l’eau de mer, taper dedans avec la paume des mains, mais à chaque fois le rivage recule, et il est ramené sur une trajectoire qui l’en éloigne. Maintenant il cours à un rythme bien plus modeste, trottine plutôt dans un état de légère ivresse.
Il est comme soulevé. Mon Dieu que ça fait du bien ! Julien va à nouveau s’asseoir sur le sable et enfoncer ses doigts dedans...

Soudain il est violemment projeté en arrière par le harnais qui le maintient et il s’étale sur le tapis roulant recouvert d’une matière proche du sable qui s’est déjà immobilisé. L’image de Juliette est toujours projetée sur les murs courbes, mais elle est figée en plein milieu de sa course, puis s’éteint. Il arrache d’une main le casque à électrodes qui est fixé sur sa tête et dont les ondes ELF prennent le contrôle d’une partie de son cerveau, une technologie que laissaient déjà prévoir au siècle dernier les études du docteur Elisabeth Rauscher, physicienne nucléaire à San Leandro en Californie.

Il agrippe les fermetures des sangles du harnais et le laisse tomber sur le sol. Cette fois-ci il reprend ses esprits et secoue la tête, que se passe-t-il donc ? S’agit-il d’une attaque terroriste de l’ultra-gauche qui refuse qu’une partie infime de la population ait les moyens financiers de respirer de l’air pur et de vivre de si brefs instants de bonheur ? Il a préféré la voie du voleur qui accapare ce que jamais il ne pourra s’offrir. Qu’on le juge donc, il présentera ses arguments !

La soufflerie fonctionne toujours et propulse son air filtré et encore agrémenté de saveurs marines. Il se dirige vers la porte, elle résiste, elle est bloquée, non elle est verrouillée. Ce silence l’inquiète. Soudain une idée s’impose à lui, elle ne lui plaît pas du tout, car il se sent pris comme un rat dans une souricière.

Merde, ils ont dû être mis au courant que ma carte est piratée. Pourtant j’ai bien reprogrammé la puce et l’implant de mon système nerveux. Serait-ce un défaut de mes lentilles de contact ?

Julien s’appuie contre la paroi pour réfléchir. Merde, merde, et merde ! Que ce soit la police qui a prévenu l’ordinateur central ou bien l’inverse, elle va arriver sous peu. Reprends-toi Julien, que peux-tu faire ? D’abord sortir de cette maudite pièce.

La porte étanche qui l’isole du reste du centre de loisir ne devrait pas être blindée, mais il aperçoit au ras du sol une grille de ventilation, il y a peut-être moyen de passer par la gaine dont la section semble suffisante. Il arrache le grillage comme on le fait toujours dans les films d’action et rampe à l’intérieur du tuyau en acier galvanisé, puis se retrouve aussitôt de l’autre côté de la cloison. Il l’agite alors du mieux qu’il peut et donne de grands coups de pieds qui finissent par détériorer la structure qui rompt enfin. Julien a pris soin d’être le dernier client, mais finalement un peu d’aide aurait été la bienvenue.

Depuis le local technique dont il brise la porte plus légère, Julien se retrouve dans le couloir qui mène à l’accueil, s’y trouve toujours, derrière le comptoir, le buste de l’androïde de service, le visage avenant de l’hôtesse se tourne vers lui avec un large sourire montrant des dents étincelantes.

Vous être priés d’attendre la venue de la police, vous pouvez vous servir un café en attendant.

Qu’est ce qu’on me reproche exactement ?

Je ne suis pas habilitée à vous donner ces informations, veuillez attendre la police !

Je vois…

Julien attrape un des deux fauteuils placés devant l’hôtesse, le lève au-dessus de lui et fracasse la tête qui, bien que dangereusement inclinée sur le côté, le fixe toujours avec le même sourire, un second coup l’envoie rouler en arrachant des câbles. Julien déverrouille en appuyant sur le bouton d’urgence rouge l’entrée du centre et se dirige vers le sas où se trouve le vestiaire des clients. L’alarme retentit maintenant, mais ce n’est plus important, le remodelage de son visage rend impossible toute reconnaissance faciale et ses puces implantées sont programmées pour brouiller toute recherche. Cependant il se souvient qu’il ne connaît pas le code de sécurité de son casier, et madame sourire qui devait le lui communiquer après confirmation du paiement est maintenant hors d’usage, il ne peut donc plus récupérer son masque respiratoire et suffoquerait aussitôt sorti. Le voilà bel et bien coincé en fin de compte ! Déjà, on peut entendre la sirène de la voiture de police. C’est bel et bien fichu. A moins que, oui, pourquoi pas…

Julien repousse le buste de l’hôtesse qui tombe avec un bruit mat de plastique, il s’assoie derrière le pupitre, introduit sa clef USB 15 et prend en une fraction de secondes le contrôle du système. Il déverrouille les sécurités des mises en scène, il pousse à fond l’émetteur d'ondes cérébrales et espère que l’effet vaudra celui du casque. Il aura alors intérêt à se tenir éloigné des salles. La voiture est déjà là, il l’entend qui freine. Encore une petite modification, puis il se cache dans le vestiaire, entre deux armoires, quand les policiers passent devant lui.

Le groupe des trois policiers arrive dans la pièce où Julien courait sur une plage fictive, le chef attend dehors près de la voiture, il reste en liaison radio avec ses trois hommes, et comme le sas n’est plus verrouillé, il en déduit que l’individu a pu prendre la poudre d’escampette.

Fouillez la zone, il est peut-être toujours là !

Il n’y a personne Chef.

Vous en êtes certains ?

Oui Chef, la plage est déserte, il n’y a personne à l’horizon !

La plage, mais quelle plage ? Vous pouvez répéter, je vous entends mal !

Ben la plage Chef, juste devant il y a la mer mais je ne vois aucun bateau !

La mer en pleine ville, êtes vous devenus fou ? Sortez vite de là !

Attendez chef, je vois une femme nue qui se baigne.

Sortez tous du bâtiment vous dis-je !

Poussé à son maximum, le système commençait à surchauffer, entraînant des modifications dans le programme que Julien avait relancé. Un des policiers tente de s’approcher de la femme un instant habillée, un autre entièrement nue, qu’il croit voir devant lui, il racle en vain la paroi de la salle qui le retient.

Attendez-moi, restez où vous êtes je viens vous chercher !

Soudain on entend un coup de feu, puis un second, et un troisième.

Bordel de merde !

Le chef se précipite et pénètre dans le centre pour faire sortir ses hommes, Julien en profite pour sortir en douce et se dirige vers la voiture de police dans l’espoir d’y récupérer un masque de secours, si celle-ci ne s’est pas refermée automatiquement.

Le chef arrive auprès de ses hommes, il se retrouve dans une immense forêt vierge et ses bruits envoûtants, il découvre ses hommes acculés dos à dos devant un arbre gigantesque, l’endroit est envahi d’énormes crocodiles qui envoient de violents coups de queue et se rapprochent dangereusement. Il sort son arme et s’apprête à défendre chèrement sa peau.

Julien arrive à la voiture de police, l’air vicié commence à lui brûler les poumons.
Heureusement, la portière est restée ouverte. Il rentre dans l’habitacle, referme la porte et appuie sur le bouton vert pour recycler l’air. Il prend une grande inspiration. Il ouvre ensuite la boîte à gants, elle renferme trois masques respiratoire de secours et un lot de cartouches de filtration. Il prend un des masques et quelques cartouches qu’il glisse dans une de ses poches, puis file en marchant le plus vite tout en évitant les individus qui pourraient l’agresser pour lui prendre son maigre butin.

Chef, plus on tire dessus et plus il en arrive! Ils vont finir par nous bouffer !

Combien vous reste-t-il de munitions ?



 8) Les vacances à la ferme !  


Préambule :

Qui n’a pas au moins une fois dans sa vie été tenté par les vacances à la ferme ?

L’air pur, un cadre authentique, le contact avec les animaux pour les enfants, aussi la table d’hôte.
C’est une formule qui tente toujours plus les citadins, et puis c’est l’opportunité de faire comme le Président à la Foire agricole, poser sa main sur le derrière d’une vache ! La petite famille Cousin était enfin réunie pour les vacances d’été. Au lieu de suivre la masse humaine qui se précipite dans les campings concentrationnaires de la côte, parquée comme le bétail, continuellement observée par les caméras installées pour sa sécurité, mangeant de la nourriture industrielle généralement infecte, se baignant au milieu de la multitude et dans une eau où flotte la crème solaire non biologique et à l’odeur écœurante, sans parler des musiques, la famille Cousin décida de faire le choix de l’authenticité et du retour aux sources, en un mot la campagne.

Développement :

Papa, on arrive bientôt ?

Sois patiente Sylvie, ton papa a conduit toute la journée et nous avons tous très hâte d’arriver.

Son père conduit avec une main sur le volant, l’autre posée négligemment sur l’accoudoir qu’il tapote d’un doigt, il est à la fois fatigué et détendu. L’idée de bientôt marcher en forêt avec toute sa famille le réjouit, il faudrait profiter de chaque seconde, faire en sorte qu’elle en vaille au moins le double, et surtout essayer de ne pas penser au retour dans l’enfer de la capitale où l’air est vicié et les mines grises.

Pierre tourne la tête vers sa femme puis regarde Sylvie dans le rétroviseur.

Combien de kilomètres encore ?

Sylvie serre ses lèvres et ouvre grand ses yeux.

Vingt-sept papa.

Je crois que c’est là.

Il y a un grand panneau blanc où est écrit en vert : « Bienvenu à la Ferme », avec rappelée juste en dessous toute l’exhaustivité des arguments qualitatifs utilisés par les marchands qui ne veulent pas voir leurs proies leur échapper. Si parfois trop en dire casse vite l’envie, comme trop de sel gâche un met raffiné, une ligne en particulier attire l’attention de Pierre, celle-ci invite à vivre comme un animal de ferme pour un dépaysement garanti. Les fermes s’inspireraient-elles désormais des parcs d’attraction, alors que l’élevage est devenu une industrie ?

Bonjour, M’sieurs dames, on peut vous donner des renseignements ?

Bonjour Madame, non, nous avons réservé il y a deux semaines.

Vous êtes la famille Cousin . J’me souviens, vous voyez c’est noté là, trois personnes, c’est bien ça ?

Tout à fait, peut-on installer nos affaires dès à présent ?

Bien entendu, suivez-moi M’sieurs dames, avant je vais vous faire visiter not’belle ferme.

Pierre, Sandrine et Sylvie suivent la femme obèse qui leur fait signe d’avancer.

Maman, elle est énorme la dame, elle a dû manger trop de cochon !

Sandrine fronce les sourcils et se penche vers sa fille pour la sermonner à l’oreille, en faisant attention que la grosse dame ne remarque rien. Pierre a envie de pouffer mais se retient.

Tu n’as pas honte de dire ça Sylvie ? Il ne faut pas se moquer des grosses personnes, c’est très mal.

Oui maman, pardon maman.

La fermière s’arrête devant une grande table, ses mains aux courts doigts boudinés posés sur son ventre.

Là sur la table ronde, c’est les produits de la ferme, saucisson, jambon, fromage, tout est fait sur place. On met pas de produits chimique, ici c’est tout naturel, bio comme y disent ! Not’spécialité à nous c’est qu’le client soit satisfait. Vous pourrez en acheter, c’est en supplément.

Pierre qui réfléchit encore à ce qui est écrit à l’entrée de la ferme questionne la fermière.

Qu’est-ce que vous voulez dire exactement en invitant sur votre panneau à vivre comme un animal de ferme pour un dépaysement garanti ? Devrons-nous brouter de l’herbe ?

La femme, qui n’a pas le sens de l’humour, secoue négativement sa tête qui est trop petite.

Ah ça c’est rajouté c’t’année, c’est une idée du chef, on a comme y dit l’exclusivité mondiale.

Mais ça consiste en quoi exactement ?

Suivez-moi, je vais vous montrer. Pour un dépaysement total, vous pourrez mettre les tenues qui sont accrochées là sur le mur, y a toutes les tailles, même la gamine peut faire l’agneau.

Sandrine s’approche de son mari et se mêle à la conversation.

Mais vous avez déjà des clients pour ce genre d’activité ? Pardonnez-moi, mais...

Plein ma p’tite dame, et y en aura de plus en plus c’est moi qui vous l’dit, vous pouvez pas savoir comme les gens de la ville sont friands d’ce genre de chose, faut pas chercher à comprendre.

Sylvie passe sa main sur un des costumes et commence à jouer en agitant deux pattes en fourrure synthétique d’un petit veau avec des fentes étroites à la place des yeux, elle se dirige ensuite vers une des fenêtre et tend son bras droit devant elle.

Maman, papa, regardez, il y a un vrai mouton dans le pré, juste devant. Comme il est mignon !

La fermière éclate d’un rire gras et tousse fortement, puis se calme.

Non, ça c’est Monsieur Albert, c’est un de nos habitués et bons clients, y vient toutes les semaines, y s’est tellement pris au jeu que tout l’monde l’prend maintenant pour un mouton, vous pourrez l’entendre bêler chaque soir et même la nuit !

Pierre ne peut s’empêcher de rire.

Vous ne le tondez tout de même pas ?

La grosse femme semble ne pas comprendre cette plaisanterie, elle hésite puis ne dit rien, elle tourne sur elle-même pour continuer la visite des lieux. Sandrine saisit vite son époux par le poignet, le secoue et le supplie du regard.

Je t’en prie, filons d’ici, tu as vu le mouton ? On dirait vraiment un mouton, ne restons pas là !

On a encore le temps, attendons un peu.

Avant d’entrer dans la pièce suivante, la fermière s’essuie les mains sur sa robe, elle a comme qui dirait quelque chose à dire qui ne sort pas tout seul. Elle prend le mari à part.

Ici c’est la section spéciale et c’est en supplément, c’est not’ spécialité du chef, y pense qu’avec tous les végétariens et les nudistes, vous savez ceux qui s'foutent à poil, y pourrait faire un traitement de faveur, comme pour arrêter de fumer quand y arrivent pas. Ici y zapprennent ce que c’est la vraie vie pour un cochon de l’industrie, mais je déconseille à madame et à la petite.

Elle entrebâille la porte, Pierre découvre des cages de 50 cm de haut et de 3 m de long qui s’alignent dans un hangar surchauffé, en passant la main à travers le grillage un employé donne un coup de taser à un client dénudé allongé dans la paille, on l’entend couiner.

Vous savez, c’est pour la forme, la puissance est toujours réglée au strict minimum !

Est-ce que vous leur coupez aussi la queue et leur limez les dents ?

Monsieur, pour qui vous nous prenez ? C’est une maison qu’est respectable ici !

Tu avais raison Sandrine, filons vite ! Au revoir Madame.

Toute la petite famille prend le chemin inverse au pas de course, elle arrive au niveau de la table, dépasse la fermière en échangeant un regard peu aimable, et s’engage vers la sortie.

Alors vous prendrez même pas d’nos spécialités avant de partir ?

La voiture sort de la propriété et file à vive allure, Sylvie pleure. La fermière reste plantée devant la table, elle est écœuré par ces citadins qui ne savent jamais ce qu’ils veulent et lui font perdre son temps, elle remarque aussi qu’il n’y a presque plus de terrine de foie de mouton. Justement, le chef entrouvre la porte pour s'enquérir de ce qui se passe, un hachoir à la main.

Chef, venez y voir, on dirait que Monsieur Albert est enfin prêt pour être préparé.


 

 9) Le jour des soldes !  


Préambule :

Qui ne s’est pas trouvé un matin devant les portes d’une grande surface, juste quelques minutes avant l’ouverture ? Une dizaine ou davantage de personnes font tranquillement la queue et se surveillent du coin de l’œil, puis, quand le volet métallique grince, ou qu’un employé se penche pour déverrouiller la baie vitrée, ceux qui sont les derniers se précipitent pour passer avant tout le monde. A ce moment particulier plus personne ne regarde son voisin. Même chose aux caisses des magasins, il suffit qu’une employée ouvre une nouvelle file pour que ceux qui sont derrière s'y engouffrent aussitôt et vous dépassent sans vous voir. Parfois quelqu’un vous laisse passer si vous n’avez qu’un article, mais vous sentez aussi que la personne se fait violence, il convient alors de la remercier chaleureusement, parfois un sourire suffit.
Et cela, c’est pendant les jours normaux.

Développement :

Honoré jette un œil sa montre, il reste dix minutes avant l’ouverture de la boutique. Il a reçu hier soir un message sur son téléphone lui signifiant que sa commande était arrivée.

Les premiers jours du printemps sont agréables, il repère la terrasse du café qui fait face à la boutique et où de petites tables métalliques sont parsemées entre de vieux platanes qui agitent au vent léger leurs jeunes feuilles. Des rayons de soleil percent de-ci de-là, il choisit une table au soleil pour se réchauffer et commande un café à la serveuse qu’il fait sortir de l’oisiveté, il s'assied et sort son petit carnet de croquis et un crayon, puis commence négligemment à griffonner. Là il serait bien de faire une soudure supplémentaire pour renforcer la fixation des roues, puisqu’il en a choisi de plus grandes. Il repose doucement son crayon et regarde sa montre, il va être 09h00.

Voilà, il est temps d’y aller.

Bonjour Monsieur, j’ai reçu un message pour ma commande...

Tout à fait, elle est arrivée hier matin, attendez, où l’ai-je mise ? Ah ! la voilà !

Honoré repart son paquet sous le bras, il est content car il va pouvoir finir dans les temps, il attendait juste les roues à propos desquelles son choix ne s’était pas encore arrêté. Il y a du pour et du contre, mais des grandes roues permettent de franchir plus aisément les obstacles, pour le reste c'est quasiment plié, pour les autres par contre la défaite sera cuisante ! Il ricane doucement.
Une semaine plus tard, jour pour jour, c’est enfin le jour des soldes qui tardait à venir, tout le monde est extrêmement excité, il y a comme de l'électricité dans l’air et l’agressivité devient palpable.

Deux jours plus tôt il était allé la nuit sur un terre-plein attenant une vieille usine désaffectée, il avait pris garde qu’aucune bande de voyous ne s’y trouve et avait vite extrait le caddie du coffre de sa voiture break. Il avait ainsi pu tester pour la dernière fois son prototype en le propulsant sur une surface où se trouvent quelques débris plus ou moins gros et des trous, les larges roues montées sur des ressorts montant et descendant au gré des obstacles. Seul un trop gros morceau de béton l’envoya valdinguer, et ce qui était prévisible arriva, le caddie se coucha sur le sol et glissa dans un crissement. Il fut quitte pour une égratignure au bras gauche. Au moment de quitter les lieux, alors qu’il remettait le caddie dans le coffre, une voiture s’arrêta à son niveau et le conducteur qui avait baissé la vitre latérale lui proposa une confrontation, pour s’entraîner dit-il. Il refusa tout net en secouant la tête, car il se méfie de l’espionnage industriel, il préfère garder le bénéfice de ses idées pour lui tout seul. Il accéléra donc ses gestes, claqua le hayon arrière et fila.

Le grand jour est donc arrivé. Honoré gare son break sur le parking de la grande surface qui se remplit rapidement. Muni de la réservation prioritaire achetée sur Internet, il se dirige vers le guichet monté pour l’occasion. S’étant enregistré, il rejoint la ligne de départ de la course qui aujourd’hui limitera le nombre de clients autorisés. En effet, la surfréquentation de l’année précédente fut un désastre pour le commerce car la rage qui s’était emparée de la population déchaînée avait provoqué de nombreux actes de vandalisme, saccagé trop de marchandise, et fait mourir des milliers de clients. La police fut débordée et l'armée dut intervenir. Il fut donc décidé de canaliser la violence au préalable, sachant qu’il y avait beaucoup trop de clients potentiels et qu’une partie infime de ceux-ci bénéficieraient des soldes, le montant des réservations devant permettre de rembourser largement les dégâts occasionnés.

Honoré a le brassard numéro 72, il est en troisième ligne parmi les 100 clients acceptés pour la première manche. Il sert la barre de son caddie recouverte de caoutchouc, le poignet gauche relié par la sangle imposée par le règlement. La cliente à sa droite le regarde d’un sale air et lui aboie dessus, elle a mauvaise haleine. Si elle pouvait l’écraser à cet instant, elle ne s’en priverait pas.

Il est bizarre votre engin, ça sert à quelque chose les grandes roues ?

A faire parler les bavardes, Madame !

La bouche de la dame devient amère, ses yeux se rétrécissent. Elle tourne vivement la tête et souffle du nez d’un coup sec tout en grognant. Celle-ci ne franchira jamais la ligne. Mais le client situé à gauche reste silencieux et tient un caddie tout hérissé de longues pointes crénelées.
Il faudra s’en méfier et se tenir le plus éloigné possible de celui-là.

Il est intéressant d’observer les caddies des clients, de toute évidence certains ont privilégié l’agilité et la vitesse, pour rejoindre les rayons le plus vite possible, quand d’autres ont transformé leur engin en véritable char d’assaut, quelques-uns enfin en ont fait des béliers. En y regardant de plus près, le choix tactique correspond à la physionomie et au physique de chacun. Honoré qui mesure à peine 1m60, sait qu’il ne peut compter ni sur sa vitesse ni sur sa force.
Des coups de pieds et des gifles sont échangés avant le signal du départ, la police embarque rapidement quelques participants survoltés, mais une voix féminine retransmise par des haut-parleurs couvre alors le brouhaha et les insultes qui fusent encore.

Il est rappelé que tout usage d’un moteur, qu’il soit électrique ou thermique, est totalement interdit, tout comme les armes à feu et les armes blanches. Seules sont permises les modifications apportées à votre caddie, et tout participant doit pénétrer dans l'enceinte du magasin avec son caddie auquel il est relié en permanence par une sangle. Tenez-vous prêts, attention...

Un coup de feu tonne, la petite centaine de caddies se met aussitôt en branle.

Comme cela était prévisible, une poignée de ceux qui ont eu la chance d’être placés en première ligne, et qui ont fait le choix de la légèreté, filent à toute vitesse, les voilà déjà en vue des caisses !

Pour la seconde ligne les choses sont plus compliquées, les caddies lourds ayant pour stratégie de bloquer ceux plus légers. Plusieurs clients se trouvent vite écrasés ou embrochés. Honoré qui a choisi de rester à l’arrière de la dernière ligne se place un peu à l’écart, il observe la scène afin d'estimer ses chances. Une fois qu’une partie des gens se seront étripés, il devra trouver la bonne trajectoire et foncer.
Les soldes, ce n’est pas toute l’année.

La femme désagréable qui s’était adressée à lui, quelques instants plus tôt, l’observe toujours, elle veut sans doute toujours découvrir ce que cet original a en tête. En fait, elle n’est pas si idiote. Au moment où le caddie hérissé de pointes se précipite sur elle, Honoré ne peut s’empêcher de crier pour l’avertir, mais c’est trop tard. Elle ouvre grand la bouche quand un long dard la transperce, son corps s’affaisse sur le sol où elle gémit en se tenant le ventre.

Le caddie meurtrier se tourne alors vers Honoré et son propriétaire le pousse de toutes ses forces.

Tu n’m’auras pas salaud, tes pointes tu peux t’les mettre où je pense !

Honoré se place prestement sur le côté de son caddie, il le saisit d’une main et le fait basculer tout en se recroquevillant pour passer dessous. Parfois, il est très utile d’avoir une petite taille. Aussitôt le caddie retourné, il s’arc-boute à l’intérieur pour le stabiliser. Il était temps, car les pointes viennent le heurter violemment, mais fort heureusement les minces parois en titane qu’il a pensé fixer à l’intérieur font leur office et empêchent qu’il soit embroché. Une seconde soulevé sur le côté, le caddie retombe, il doit profiter de cet instant d’incertitude chez son agresseur pour sécuriser la position, car son maigre poids ne suffira pas à maintenir longtemps son caddie à l’envers. Il saisit alors les deux ventouses suspendues par leur courroie et les fixe l’une après l'autre au sol. Un nouveau coup de butoir manque de le renverser, mais il tire sur les sangles tant qu’il peut, le voilà comme un bernique fixé à son rocher. Il n’y a plus qu’à attendre.

Par deux ou trois fois fois on tente en vain de le déloger, puis aucun nouveau coup ne survient. Honoré dont le cœur bat à tout rompre, regarde par une des fentes qu’il a aménagées. Le caddy hérisson est en train d’opérer un demi-tour, car un caddie surchargé avec en son milieu un marteau-pilon articulé est en train de le prendre pour cible. La manœuvre d’évitement est trop lente, le marteau s’écrase sur les pointes qu’il réduit en miettes, ainsi que le caddie, et son propriétaire est disqualifié. Honoré qui suit toute la scène comprend que ni son caddie renforcé ni les roues ne résisteront à pareille attaque, il doit se préparer à filer. Pourtant, il attend encore quelques instants parce qu’un long jet de flammes surgit de la droite et arrose le marteau-pilon. Si l’engin est insensible au feu, il n’en va pas de même de son propriétaire qui s’embrase. Celui du caddie plein d’épines rit à gorge déployée et s’enfuit prestement pour ne pas subir le même sort, il saute par-dessus la femme qu’il a transpercée et qui tend inutilement sa main pour être secourue.

Quel con je suis , je n’ai pas pensé à ignifuger mon caddie !
Il ne faut pas rester là, si le propriétaire du lance-flammes me voit, je suis cuit !

Honoré desserre les sangles et désactive les ventouses, il redresse son caddie alors que le lance-flamme le repère. Aussitôt il le reprend par la barre et fonce vers les caisses du magasin, les grandes roues avalant les obstacles quand de plus petites se seraient prises dans les tôles arrachées et les membres déchiquetés des infortunés clients. Son choix était judicieux. C’est tout juste s’il remarque une large roue dentée qui au passage essaye de le découper. Soudain, il sent une vive douleur au postérieur, quelques gouttelettes de l’huile inflammable ont dû l’atteindre et lui brûlent les fesses, il saute d’un geste vif dans son caddie qui dépasse déjà la ligne d’arrivée puis s’immobilise. Un employé se précipite vers lui et utilise un extincteur à eau pour asperger son pantalon, une hôtesse le félicite et lui souhaite la bienvenue dans le magasin. Les soldes cette année, il faut vraiment les mériter. Il a eu chaud aux fesses, mais bon. Il pense à cette dame qu’il a vue se faire embrocher en premier, le règlement interdit de secourir les blessés qui ne peuvent pas sortir du champ de bataille par leurs propres moyens. Il l’aurait bien mise dans son caddie, mais probablement que lui-même et elle non-plus n’auraient pas survécu.

Pour profiter des soldes, il faut se préparer, il n’y a aucune place pour l’amateurisme.



 10) Le garçon mouton !  


Préambule :

Tu as réussi à acquérir une jolie maison Peter.

Je te remercie, mais c’est loin d’être fini, il reste encore beaucoup de travail.

Quand même, seul un Anglais comme toi pouvait avoir un gazon aussi parfait.

Ah ah ah ! Mais je n’ai aucun mérite, viens plutôt voir de ce côté…

Peter emmène Frédéric de l’autre côté de sa nouvelle maison en Bretagne.

Non ?

Mais si !

Mais non !

Mais si je t’assure !

C’est ainsi que Frédéric, propriétaire des salons de coiffure portant son nom, eut une idée de génie. Le soir venu, en dînant avec Peter et sa charmante famille, il regardait parfois par la fenêtre ce qui fut un champ plein de mauvaises herbes et qui désormais était un gazon régulier et bien détouré, et plus il regardait, et plus cette idée germait en lui, il n’entendait même plus ce que Peter et sa femme pourtant si ravissante pouvait lui raconter. Il resterait cependant une question d’ordre technique à résoudre qui l’empêcha la nuit venue de trouver le sommeil...

Développement :

Félix est sur son trente-et-un, ce jour est peut-être celui le plus important de sa vie, il a en effet rendez-vous pour un entretient avec Frédéric Coupedur qui a révolutionné le monde de la coiffure.
En effet, Frédéric Coupedur est de la vieille école, il tient toujours à rencontrer personnellement les personnes qu’il va embaucher, se fiant par-dessus tout à son intuition.

Aimez-vous les animaux jeune-homme ?

Oui Monsieur.

Bien, bien, c’est très bien.

Félix donne déjà, croit-il, une bonne impression au patron qui ne jette qu’un bref regard à son CAP coiffure, mais ce dernier explique qu’il faut tout ou presque réapprendre de son métier, que le plus important désormais est la symbiose qu’il saura développer avec l’animal.

Comme un cavalier avec son cheval ?

C’est exactement ça, tu peux dire aussi le maître-chien avec son partenaire.

Partenaire ?

Oui, en quelque sorte.

Deux semaines plus tard, après une formation accélérée, le jeune garçon coiffeur se retrouve face à face avec son premier client qu’il fait asseoir pour verser la lotion qui est indispensable. Il fait couler un peu l’eau pour trouver la bonne température, en glissant les doigts dessous, puis saisit le flacon vert où est écrit « douce herbe de la prairie », 100 % naturel.

Vous savez, c’est la première fois que je me fais couper les cheveux de cette façon.

Félix n’ose pas lui avouer qu’il est son tout premier client, lui même est très stressé. En massant lentement le cuir chevelu, qu'une mousse verte recouvre, il retrouve un peu de sérénité et de confiance en lui. Après avoir fait pénétrer cette lotion végétale totalement indispensable, parfumée aux senteurs irrésistibles d’herbe fraîchement coupée, il demande à son client de se lever pour rejoindre le second fauteuil, puis va fièrement saisir le harnais accroché au mur. Il harnache sur sa poitrine les sangles en cuir munies de fixations en laiton patiné, il les ressert.

Un instant Monsieur je vous prie.

Félix sort de la pièce par la porte latérale, il se dirige vers l’enclos où broute l’animal, son partenaire doit-il désormais penser à chaque instant. Mais la bête se fiche éperdument de lui, il doit donc passer derrière et la prendre à bras-le-corps. Pendant qu’il le soulève de terre, le mouton bêle tant qu’il peut, mais Félix finit par attacher ensemble les deux harnais. Il fait alors irruption dans le salon de coiffure sous le regard admirateur des clients ébahis.

Son premier client, qui a sur la tête de longs cheveux hirsutes où glissent quelques bulles vertes, réclame une coupe en brosse, Félix règle donc en conséquence la butée qui va déterminer la distance des incisives. Les premières secondes sont laborieuses car le mouton tourne la tête et ne veut rien savoir. Finalement, une bonne odeur d’herbe a raison de son obstination, il renifle tout d'abord la tête du client, paraît satisfait, et se met à brouter de manière effrénée et saccadée. Quand la coupe est commencée, il est difficile de l’arrêter. Parfois, au cours du mouvement des incisives exercé de gauche à droite, Félix est obligé de tirer le mouton en arrière, alors celui-ci pousse tant qu’il peut sa tête en avant pour ne rien rater de l’herbe qui lui semble délicieuse, et les sangles craquent. Il faut alors tout le doigté du garçon coiffeur qui maîtrise l’animal, et l’appétit de ce dernier, pour réussir en un temps rapide une coupe impeccable.

Immédiatement, Frédéric Coupedur avait compris qu’il y aurait un problème avec les cheveux. Le mouton étant herbivore, lui faire manger des cheveux humains aurait sans doute le même effet que la viande pour les vaches. Ces dernières devinrent vraiment cinglées et un mouton cinglé pourrait s’en prendre aux clients, cela ne serait pas bon pour le commerce. Fort heureusement, une seconde idée de génie germa dans la tête de Frédéric Coupedur, il se souvint avoir vu que les vaches à hublots de l’Agroscope de Grangeneuve, en Suisse, présentaient une large ouverture permettant d’accéder au bol alimentaire afin d’en analyser le contenu et de prélever des échantillons, il suffisait simplement de passer le bras dans le trou. C’est ainsi que naquit le premier mouton, non pas à trou, mais à tiroir qui permit de lui enlever le bol alimentaire avant qu’il ne se mette à ruminer. Il n’est pas bon de laisser un mouton ruminer, cela peut le déprimer. Ainsi, Félix vida le contenu du sac qui était plein des cheveux du client, et le remit, il ne lui restait plus qu’à dégager les oreilles !

Bien dégagées derrière les oreilles Monsieur ?

Oui, s’il vous plaît, c’est parfait comme ça.

Félix est très content de lui, tout stress l’a quitté, finalement il n’y avait aucune raison sérieuse de s’angoisser. Le mouton reprend son repas fictif avec toujours le même entrain méthodique, cependant l’oreille est la partie la plus délicate puisqu’il doit saisir les cheveux du bout des lèvres, à environ un centimètre des racines, et couper net. Mais soudain, le client hurle, le mouton s’arrête et se fige ainsi que Félix, tous deux se regardent simultanément dans la glace en ouvrant grand leurs yeux. Le mouton tient à cet instant entre ses incisives un bout de l’oreille du client, quelques gouttes de sang rouge perlent, il claque la langue plusieurs fois tout en regardant de manière discrète vers le plafond, semblant goûter ce met totalement nouveau pour lui, mais recrache le tout aussitôt. Félix recule alors que le client se pose une main sur l’oreille qui saigne et vocifère des obscénités.

Mais qu’est-ce qui m’a fichu un coiffeur pareil ?

Pardonnez-moi Monsieur, je, euh, nous, mon mouton et moi, sommes vraiment désolés !

Je vais faire en sorte que ce mouton et vous finissiez à l’abattoir !

Finalement Félix ne deviendra pas coiffeur mouton, il devra se contenter de la paire de ciseaux.
Après ce scandale, Monsieur Coupedur aurait été bien mal avisé de le garder. Quant au malheureux mouton qui a goûté au sang, il n’aura pas le temps de devenir fou, il finira en côtelettes bien avant, suivant ainsi le destin des vaches laitières et des chevaux de course recyclés. Le soir venu, Frédéric Coupedur déambule en ville avec son épouse. Il est un peu triste car il aimait bien ce garçon, mais le business est le business.
Ils regardent la vitrine d’un concurrent qui vient de s’installer, la réclame vente tous les bienfaits de l’usage des robots tondeuse à gazon.

Et ça t’en penses quoi ?

On parle de gens qui ont eu le pied coupé, il aurait trop peur de trancher une tête.

Tu sais, moi je préfère encore les méthodes naturelles…
 


 11) Papy reprend le volant !  

 

Préambule :

C’est en 2017 que pour la première fois fut approuvé par le Parlement Européen un rapport qui analysait les conséquences juridiques de la présence grandissante des robots dans la vie quotidienne, la députée socialiste luxembourgeoise Mady Delvaux proposant notamment de leur octroyer une personnalité juridique. Certes, comme pour les entreprises, il s’agissait de corriger les effets pervers de la loi Le Chapelier de la Révolution française qui, en supprimant les corporations, laissait les citoyens démunis face de l’État. Certes les personnes morales sont contrôlées par les hommes, cependant c’était sans compter avec la progression fulgurante de l’intelligence artificielle qui, aussitôt après qu’elle fut reliée au cerveau humain, acquit le statut de personne physique. L’implantation des radars sur les routes et l’abondance exponentielle des technologies apportant une aide active à la conduite, aide qu’il était interdit de débrancher, firent que l’informatique embarquée commença à développer de l'autonomie, quand le conducteur humain devenait de plus en plus semblable à une machine, exerçant des gestes programmés et automatiques. Ainsi, quand l’intelligence artificielle apprenait et gagnait en efficience intellectuelle, celle humaine ne cessait de régresser à chaque instant, ce qui faisait craindre à Stephen Hawking que la machine, devenue tellement supérieure à son créateur, l’extermine un jour prochain :
« L'intelligence artificielle pourrait mettre fin à l'Humanité ».
Mais n’était-ce pas ce qui était prévisible dès 2017 avec la conduite de la voiture qui consistait à suivre scrupuleusement les indications des panneaux, c’est-à-dire sans qu’il soit besoin de réfléchir ni de penser, atrophiant toujours davantage les cerveaux incités à la passivité, de crainte d’avoir une amende ou un retrait de permis.

Développement :

Adrian et son grand-père Richard franchissent le seuil de la somptueuse concession automobile. Un androïde féminin vient aussitôt à leur rencontre, il ne s’agit pas d’un de ceux de la première génération qui avaient seulement l’apparence humaine au-dessus de la ceinture, puisqu’ils étaient destinés à demeurer fixés à un comptoir. Cette machine avait de longues et fines jambes et ses chaussures à talon claquaient sur le carrelage, selon un rythme saccadé et parfait. Un parfum enivrant emplit l’air.

Bonjour Messieurs, bienvenue dans notre hall d’exposition ! Puis-je vous aider ?

Bonjour … Madame ! Oui, je viens avec mon grand-père, il serait intéressé par un modèle qui se conduit encore. Je pense que vous en avez toujours.

C’est exact Monsieur, mais il s’agit d’un de nos derniers modèles de ce type, vous n’ignorez peut-être pas que les nouvelles normes imposent dès la fin de cette année la vente de voitures entièrement automatisées pour une conduite sans accident. Je peux vous affirmer que notre marque détient l'avance technologique dont tous nos nouveaux modèles bénéficient.

Le grand-père d’Adrian tousse et se racle la gorge. Il se fiche de la sécurité absolue, il va bientôt avoir 62 ans, c’est l’âge à partir duquel Jacques Attali prônait l’euthanasie, sachant qu’à cet âge avancé un homme ne produit plus et coûte donc cher à la société, et que donc, selon la logique sociale de la liberté, la liberté fondamentale c’est le suicide. Fort heureusement, il ne s’agit pas encore tout à fait de Soleil vert, film d'anticipation américain réalisé par Richard Fleischer et sorti en 1973, puisqu’il avait souscrit une assurance privée lui accordant de vivre jusqu’à 70 ans et de choisir le suicide de son choix, l’État mettant gracieusement à disposition des chambres à gaz individuelles. 
Pour les plus fortunés, la mode était à la décapitation en famille, un moment solennel d’une grande intensité, avec la tête conservée dans le formol et posée sur le buffet campagnard.

Que voulez-vous dire par entièrement automatique ?

Il n’y a plus de volant ni de pédale, et la vision de la route est masquée pour réduire le stress.

Mais c’est charmant.

Oui, vous pourrez ainsi librement écrire et envoyer vos SMS et communiquer sur Facebook.

Le visage de l’hôtesse est rayonnant, elle lui adresse le sourire irrésistible conçu par le bureau d’étude des psychologues et morphologistes.

Des SMS et face de bouc, qu’est-ce donc encore que cette nouvelle diablerie ?

Le visage synthétique reste hermétique et figé pendant que le processeur tente de décrypter cette dernière remarque du client qui est absente de la base de données. Enfin, le programme reprend vite le dessus, l’hôtesse conduit les clients devant une voiture rutilante.

Voici notre dernier modèle à conduite traditionnelle, mais nous vous recommandons les véhicules entièrement automatisés qui le remplacent avantageusement.

Non merci Madame, sauf votre respect je ne laisserai pas une machine conduire à ma place !

Voulez-vous connaître notre choix d ‘options ? Vous pouvez personnaliser votre voiture afin qu’elle vous corresponde de manière la plus parfaite possible. Il vous est possible de choisir la couleur des rétroviseurs et celle du volant, le choix des options permet toutes les configurations que vous souhaitez, car la satisfaction du client est toujours notre premier critère.

Adrian jette un œil au tableau de bord digne d’un avion de chasse, son grand-père fait la moue.

Où sont donc passés les pare-chocs avant et arrière Mademoiselle ?

Il n’y a plus de pare-chocs Monsieur, mais le véhicule est équipé des radars avant et arrière, et les obstacles latéraux sont signalés à l’ordinateur de bord qui vous en informe à son tour.

Et qu’est-ce qui va protéger la caisse des éraflures et des chocs dans les parkings ? Vous voulez donc faire dépenser de l’argent ? Et c’est quoi ce truc en plastique qui dépasse ?

Il s’agit des feux diurnes, Monsieur.

Des feux diurnes ? Qu’est-ce que c’est que ce truc encore ? C’est pas pour faire joli ?

Le robot regarde droit devant lui, son regard devient bleu, il récite donc un texte réglementaire :

Les feux diurnes sont encore appelés feux de jour. Il s’agit d’un dispositif d'éclairage de lumière blanche à l'avant d'un véhicule et qui est destiné à une plus grande sécurité, grâce à une visibilité accrue. Règlement n°48 de la Commission économique pour l’Europe des Nations unies (CEE-ONU) — Prescriptions uniformes relatives à l’homologation des véhicules en ce qui concerne l’installation du dispositif d’éclairage et de signalisation lumineuse.

Mais si vous éclairez le jour, j’espère que vous n’avez pas supprimé les feux de nuit !

Le grand-père fait discrètement un clin d’œil à son petit-fils, il pense avoir rabattu son caquet à ce tas de ferraille, c’est peine perdue.

Non Monsieur, il n’est pas prévu de supprimer les feux de nuits.

Vous en êtes certaine, il n’y a aucun doute à ce sujet ?

Si vous voulez de plus amples informations, je peux appeler le directeur.

Quelques instants passent, un vieillard d’au moins 60 ans se dirige vers le grand-père et son petit-fils, il a suivi la scène de loin et semble s’en être quelque peu amusé. Il tire sur sa moustache.

Vous êtres une machine vous aussi ou bien un être humain ?

Je suis un être humain et c’est ma dernière année ici comme directeur. Je vais être remplacé par un modèle d’androïde spécialisé dans la programmation neuro-linguistique. Je dois dire que je ne supporte plus ce cirque. Vous et moi voyez-voussommes d’une époque désormais révolue.

Dites-moi, vos clients, ils réfléchissent aux feux qui remplacent les pare-chocs ? N’est-ce pas fait pour leurs soutirer constamment de l’argent ?
Si, mais pour répondre à votre question, il y a longtemps qu’ils ne réfléchissent plus. Tout a été fait pour leur enlever la capacité de penser par eux-mêmes. Vous comprenez, il fallait bien les préparer à l’utilisation des nouvelles technologies. Un jour, et c’est moi qui je vous le dis, les voitures rouleront sans aucun passager !

Soudain, le directeur jette un regard circulaire pour voir si une oreille discrète ne traînerait pas.

Pourquoi donc ?

Parce que les êtres humains ne sont plus indispensables. Regardez, dans ce modèle il n’y a déjà plus de rétroviseur parce qu’il paraît qu’ils perturbaient l'attention du conducteur, quand bien même le code de la route stipulait de se retourner tout en roulant pour vérifier les angles morts !

Comment fait-on alors ?

On ne fait plus cher Monsieur, c’est l’ordinateur de bord qui gère et envoie un signal aux voitures qui roulent derrière, grâce aux capteurs et aux caméras embarquées. Y en a tout un arsenal de guerre. On dirait que vous ne vous tenez pas au courant du progrès…

Après avoir rempli les formulaires administratifs, et payé avec la puce implantée dans la main, Adrian et son grand-père repartent à bord du véhicule de démonstration sur lequel le directeur a accordé une importante remise. Le poste de radio obsolète de pépé ne s’adaptera plus jamais, il est placé dans le coffre pour ne pas risquer une amende. Les mains posées à plat sur le volant, Richard choisit de prendre des routes secondaires pour s’habituer et prendre ses repères. Adrian et lui ont désactivé tout ce qui étaitlégal d’éteindre, seul l’écran central reste en veille avec le visage synthétique de l’intelligence artificielle qui adapte son expressivité en fonction de son analyse de la conduite, ne manquant sans doute pas de signaler les éventuels manquements à la police.

Attention, vous en êtes à trois manquements de catégorie 1 du code de la route, je vous rappelle qu’au cinquième manquement le véhicule sera immobilisé en attente de l’intervention de la police ! Voulez-vous passer immédiatement en conduite automatique ? Ce mode est recommandé.

Cette fois-ci Richard a un coup de sang, il freine brutalement et immobilise la voiture sur le bas-côté de la route, l’écran s’illumine aussitôt, le visage prend une mine sérieuse.

L’arrêt sur le bas-côté est interdit, sauf en cas de panne mécanique ou de malaise, voulez-vous que j’appelle les secours ? Un pré-bilan est conseillé en pareille situation.

Ta gueule la machine, tu peux pas nous foutre la paix une seconde ?

J’ai envoyé les données GPS, votre comportement laisse supposer un traumatisme ou la consommations de substances interdites. Conformément au droit international, est considéré comme un délit toute agression ou insulte qui porte atteinte à l’honneur d’un robot.

Je t’en foutrais moi des raisons d’avoir un traumatisme, tiens prends ça dans ta gueule !

Le grand-père saisit un tournevis et en assène avec rage des coups répétés sur l’écran.

Mais grand-père, il s’agit de la loi Alain Bensoussan !

Un grésillement est suivi d’une mince fumée noire qui s’échappe de l’écran tailladé. Un large sourire illumine alors le visage ridé du grand-père, il se cale au fond de son siège, les bras tendus et les mains serrant fermement le volant, il expire l’air retenu dans les poumons.

Mais une nouvelle voix, cette fois-ci masculine et martiale, se fait entendre dans l’habitacle.

Ceci est un homicide, vous êtes priés de rester dans le véhicule et de revêtir le gilet orange.

Un homicide, mais que signifie cette pitrerie ?

Tu ne sais donc pas grand-père ? Les ordinateurs comme les machines intelligentes ont obtenu le statut de personne physique, toute agression ou insulte à leur encontre est un acte criminel.

D’accord Adrian, j’ai compris, je sors de ce tas de merde que vous appelez voiture.

Le grand-père se redresse dans son siège, il fait bien attention d’utiliser, comme il l’avait appris, sa main droite pour ouvrir sa portière,car la caméra embarquée l’observe en permanence. Son petit-fils le retient aussitôt par le bras.

Non grand-père, on n’ouvre plus la porte de cette manière ! Attends, je vais te montrer !

Adrian pivote sur son siège pour se retrouver face à la portière, genoux plaqués contre la poitrine, ainsi que l’administration l’a déterminé après un rapport du comité d’experts de la sécurité routière. Il lève la jambe droite et appuie du bout du pied sur la commande... 
Mais la portière est verrouillée, elle ne s’ouvre donc pas.
Comme un rat pris dans une souricière, Richard s’agite et tente de forcer l’ouverture de sa portière.
La voix martiale retentit une nouvelle fois :

Je communique à la police une tentative de délit de fuite, vous êtes passible de dix ans de prison et de la privation à vie de votre droit de conduire !

Cette fois-ci c’est clair Adrian, les machines veulent vraiment notre peau à tous !
 

 

 12) La buvette à Marsel ! 

 

Préambule :

Les casses de voitures rappellent les cimetières.
Cependant, qu’il s’agisse de créations purement mécaniques, remplacées constamment par de nouvelles pour favoriser la consommation de masse, cela exacerbe le côté illusoire de l’existence, car en est absente la quête métaphysique. Les voitures rouillées et déglinguées renvoient ainsi une image réaliste, elles témoignent de l’illusion de nos vanités oxydées par l’inexorabilité du temps qui passe : nul n’est indispensable ! Les casses de voitures accidentées ou périmées figent le temps à proximité du trafic qui entretient l’apparence de l’état éphémère qui perdurerait indéfiniment. Les tôles rouillées ont beaucoup à nous apprendre sur ce que nous sommes, et bien plus encore.

Développement :

Il faisait très chaud, Max roulait sur une route nationale qui menait à l’échangeur d’autoroute le plus proche. Le trafic était fluide.
Malgré la climatisation, la sueur lui coulait dans le dos et collait à la peau sa chemise en coton. Il pensait s’arrêter sur une aire d’autoroute, mais il remarqua la longue caravane en aluminium ondulé qui était stationnée à l’endroit d’un grand carrefour. Au-dessus de l’antique caravane était fixée une enseigne en néon bleu ou l’on pouvait lire « La buvette à Marsel », avec une faute de français. Quelques tables rudimentaires et des chaises pliantes étaient déployées sur le pourtour. En face, de l’autre côté du rond-point, on pouvait voir l’espace chaotique d’une casse de voitures d’où pouvait provenir cette antique caravane non dénuée de charme.
Max arrête sa voiture sur le parking séparé de la route par une fine bordure recouverte d’une herbe jaunie précocement en ce début d’été, il coupe le contact. Il sort lentement, s’étire et porte la main à son front pour masquer le soleil qui bien que haut dans le ciel l’aveugle. Il est déjà 13 h 30, une petite pause ne sera pas de refus. Quelques clients sont attablés, une famille de britanniques ingurgite des assiettes de frites avec des sodas, les enfants déjà trop gras pour leur âge le regardent avec insistance puis reprennent leurs jeux. Max se dirige vers la caravane et s’adresse au bonhomme qui finit à cet instant de servir le client que le précède et qui s’en retourne.

Puis-je avoir un double café allongé et une bouteille d’eau minérale s’il vous plaît ?

L’individu paraît insignifiant, il a un visage verdâtre un peu trop rond et des yeux globuleux, il porte une blouse blanche maculée de quelques tâches de graisse. Il rappelle à Max un batracien, enfin ce que serait un homme qui serait un batracien. Sur sa droite des saucisses sont en train de griller, il les retourne une par une avec une fourchette, puis, lentement, lève un regard vitreux vers Max.

Mais certainement Monsieur.

Max choisit une place à l’ombre, sous un parasol, mais les rayons du soleil semblent transpercer le tissu bariolé, heureusement qu’il y a un peu d'air. Il rajoute de l’eau minérale à son café déjà allongé et se cale sur la chaise en détendant ses jambes ankylosées par trop de route. 
Les enfants ont vraisemblablement bu trop de sodas, avec cette chaleur ils sont rouges comme des pivoines, ils harcèlent leurs parents pour qu’ils leur offrent des glaces. C’est stupéfiant les effets sanitaires de cette malbouffe industrielle, si Max était au pouvoir il oserait s’attaquer aux lobbies sans conscience de l’industrie agroalimentaire. Quel marchand aura un jour assez de grandeur d’âme pour proposer des frites biologiques ? Quels parents seraient prêts à payer plus ?

Bientôt 14 h 00, il va falloir reprendre la route, surtout que le restaurateur le toise de manière peu avenante, comme on jauge une marchandise. Les Anglais sont les derniers clients, la maman emmène ses trois gamins aux toilettes mobiles installées derrière la caravane. Au moment où il arrive à sa voiture, Max voit un véhicule de dépannage rentrer sur l’aire, il lui semble reconnaître celui délabré qu’il observait garé à l’entrée de la casse et qu’il prit pour une épave. L’engin se rapproche de la voiture des britanniques et avec zèle deux hommes, qui ressemblent comme des frères à celui de la buvette, entreprennent d’accrocher la voiture pour la hisser sur la plate-forme. La famille s’est probablement retrouvée en panne et elle a eu la chance de pouvoir s’arrêter ici. Il y a parfois des coïncidences heureuses.

Max met le contact et immédiatement en fonction la climatisation. Mais le volant est brûlant. Il décide donc d’attendre quelques minutes en se garant un peu plus loin, à l’ombre d’un vieux platane. Ce qui l’étonne, c’est de ne plus avoir revu le père et que la voiture des Anglais soit ainsi emportée sans que la maman ni les enfants ne soient encore ressortis des toilettes. Ce qui est étrange, c’est que la dépanneuse emmène la voiture en panne dans l’enceinte même de la casse. Mais Max se laisse emporter par son imagination débordante, il a en mémoire cette histoire véridique du Moyen Âge où un barbier de Paris assommait ses derniers clients qu’il faisait passer au boucher par un souterrain.
Ce boucher fournissait la dépendance de l’évêché et les religieux furent excommuniés et bannis. Il y eut également au XIVe siècle cet Écossais affamé qui répondait au nom de Tristicloke et qui volait des enfants et tuait des femmes pour dévorer leur chair. Max doit être fatigué et abruti de chaleur, c’est ce malaise qui doit le pousser à imaginer des choses qui n’ont pas lieu d’être, car il a certainement dû ne pas prêter attention à ce qui se déroulait en réalité et son imagination s’emballe. Il décide donc de reprendre ses esprits.

Max hoche la tête, il inspire à fond et démarre en douceur, il passe la première puis la seconde et s’engage sur le rond-point, laissederrière lui la roulotte puis la casse. La présence d’une voiture de police positionnée en périphérie du rond-point, et qu’il n’avait pasencore vue, le rassure quelque peu. S’il y avait quelque chose de louche, les forces de l’ordre ne manqueraient pas de le découvrir. Max allait accélérer quand un policier lui fait signe de s’arrêter. II pourrait peut-être faire part de ses inquiétudes pour avoir la conscience tranquille. Au moment où il baisse la vitre, s’attendant à devoir montrer ses papiers, Max voit de plus près le policier qui s’approche de la portière, il a derrière ses lunettes de soleil le même visage rond que celui qui retournait les saucisses...

La gastronomie française est reconnue dans le monde entier, il était ainsi peu crédible qu’elle ne finisse pas par attirer un jour les visiteurs extraterrestres. Ceux-ci copièrent les habitudes des Terriens, même la restauration rapide n’échappa pas àcette soif de découverte.
C’est ainsi que des petits vaisseaux, qui croisaient non loin du système solaire, prirent l’habitude de faire une pause en s’arrêtant à la buvette à Marsel. Bien entendu, pas plus que nous ne mangeons la nourriture du bétail, sauf l’avoine, ces visiteurs n’ingurgitent les frites ni les saucisses destinées aux Terriens, mais ce sont ces derniers qui constituent leur metsde choix. Comme pour le cochon où tout est bon, à condition qu’il soit bien gras, l’homme est choisi en fonction de sa corpulence. Ainsi le pauvre Max, si maigre, n’eut pas présenté le moindre intérêt gastronomique si son comportement n’avait éveillé quelque soupçon chez les gardiens du site.

Si les hommes savaient, ils se méfieraient des restaurations rapides situées à proximité des casses de voitures. Quant aux sodas responsables de l'obésité des jeunes, et de l’augmentation du diabète, la seule raison censée pouvant expliquer la passivité du pouvoir politique réside dans la capacité de l’entité extraterrestre à orienter notre manière de nous nourrir. Cela dit, il s’agit toujours de restauration rapide, et même si elle est organisée par des extraterrestres, cela signifie qu’une partie d’entre eux préfèrent une nourriture moins moins grasse.

Une autre conséquence de cette visite étrangère est l’implantation des antennes-relais de la téléphonie mobile, leur véritable raison d’être est de générer un brouillard psychique qui cache à la vue des Terriens les parkings où se posent les soucoupes volantes de toutes les couleurs et de toutes les formes possibles. Quant aux casses, elles servent à effacer les traces matérielles.

Non loin, à vol d’oiseau du site, un groupe de terroristes écologistes s’apprête à faire sauter une antenne-relais. Sur l’autoroute qui passe au niveau de l’échangeur conduisant au rond-point, une petite fille assise à l’arrière a le front et les mains posées à plat sur la vitre, elle vient de voir un nuage de fumée jaillissant d’un bâtiment gris. Elle ouvre tout grand ses yeux ébahis.

Papa, Maman, regardez, y a plein des soucoupes volantes !

 

 

  13) Mamie a les dents qui rayent le parquet

 


Préambule :

Selon un terme savant, Homo sapiens est diphyodonte, cela signifie qu’il a les dents dites de lait puis celles définitives, alors queles serpents, les geckos et les alligators sont polyphyodontes, leur dentition est remplacée régulièrement au cours de leur existence.Une équipe internationale de chercheurs s’était donc posée la question de savoir si ce processus pourrait un jour être transposable à l’homme, considérant que la structure du palais de l’alligator est relativement proche decelle des mammifères. L’idée émergente fut celle d’activer des cellules-souches afin de redémarrer un processus de renouvellement. Ensuite, des chercheurs britanniques et japonais associèrent des cellules humaines de gencive à des cellules souches de dents de souris, pour finalement faire pousser des dents humaines dans des reins de souris. En quelque sorte, cela témoigne du fait que la fonction crée l’organe. Plus tard, une équipe de scientifiques de l’université de Harvard ont stimulé au laser les cellules-souches situées sous la dent pour enclencher le processus de régénération.

Développement :

Béatrice se redresse péniblement, sa mère vient de frapper à la porte. Elle bascule ses jambes hors du lit et ses pieds enfilent directement les chaussons posés sur la moquette. Elle se met debout, force pour enfoncer ses orteils, et marche vers la porte tout en s’étirant.

Maman, j’en ai marre, mamie a encore laissé traîner son dentier dans la cuisine !

Le dentier de mémé trônait entre le pain et les pots de confitures, il trempait dans un verre et semblait esquisser un sourire carnassier.

Tu n’as qu’à le déplacer Béatrice, tu sais bien que ta grand-mère n’est plus dans l’appartement !

Mais c’est dégueulasse maman ! Ça me coupe l’appétit à chaque fois.

Pense plutôt à ta grand-mère qui est à la clinique depuis hier soir et qui n’a plus ton âge. Quand tu auras le sien, tu verras bien que le dentier est le cadet de tes soucis.

Mais maman, je suis certaine qu’elle le laisse là pour me narguer !

La maman de Béatrice, Juliette, entre dans la cuisine, elle saisit le verre et le pose sur l’étagère d’un placard dont elle referme le battant. Elle le garde pour elle, mais sa fille n’a pas tort.

Voilà, c’est réglé, tu es priée de te servir ton petit déjeuner, moi il faut que j’aille travailler. Je t’ai acheté des céréales enrobées de miel, le paquet est sur le réfrigérateur, je t’ai aussi préparé un chocolat chaudqui est posé sur la plaque de cuisson. Au retour de mon travail je passerai à la clinique pour prendre des nouvelles de ta grand-mère.

C'était une plaie d’entendre sa mère geindre à chaque instant à propos de ses dents, plutôt de son dentier. Dès que l’occasion lui en était donnée, c'est à dire dix fois par jour, elle le laissait traîner rien que pour enquiquiner son monde. Il ne faut pas croire qu’elle perdait la mémoire, ça non ! C’était le grand désespoir de Juliette quand les dentistes lui soutenaient à chaque fois que sa mère avait naturellement un os en quantité trop insuffisante et qu’il serait problématique de poser des implants, de surcroît à cet âge où peut intervenir une insuffisance cardiaque. Il y eut bien un dentiste qui accepta, mais son sourire forcé et cette manière de se frotter en permanence les mains ne lui inspirèrent pas confiance, jusqu’au jour où elle reçut un appel téléphonique de son propre dentiste. Un collègue, un praticien de grande renommée et tout à fait compétent et recommandable, lui dit-il, un chirurgien-dentiste qui participait aux derniers tests cliniques validant une nouvelle thérapie dentaire totalement révolutionnaire. Surtout, il prenait en charge les clients gratuitement. Ce n’est pas la complémentaire de sa mère qui pourrait permettre de se payer des extras ! C’est une belle chance à saisir, lui affirma-t-il encore. Elle se laissa convaincre. Sa mère retrouverait le sourire ravageur de sa prime jeunesse, et elle, elle aurait enfin la paix ! Elle n’aurait surtout plus besoin de faire refaire constamment le dentier que le chien Cubitus trouvaitfacilement et rongeait comme un os. Le pas était franchi, et c’est une mémé réparée qui revint.
Au fur et à mesure que les semaines passaient, les dents de mémé poussaient. Rien ne changea au début, si ce n’est que mémé devait manger sa bouillie à la petite cuillère et qu’il fallait lui couper très petit les morceaux de viande afin qu’elle puisse les avaler.

Est-ce que tu crois que mes dents de lait vont tomber ?

Non maman, il s’agit uniquement de dents définitives !

Eh bien c’est bien dommage !

Et pourquoi donc maman ?

Parce que j’aurais pu faire comme toi ma petite chérie, tu ne te rappelles donc pas tu avais placé ta dent de lait sous ton oreiller, et que la petite souris était venue la chercher ?

Enfin, maman, ce n’est plus de notre âge.

Eh bien c’est bien dommage ! La petite souris ne va pas être contente !

Mémé se regardait chaque jour dans la glace pour vérifier sa métamorphose, elle se campait devant chaque invité, même le facteur, et ouvrait tout grand sa bouche. Gare alors à celui ou celle qui ne lui faisait pas des compliments ! Un jour, mémé voulut même aller au bal.

Cela commença à inquiéter les voisins, il fallut enfermer mémé dans l’appartement. Autre changement inattendu, le chien ! Le chien Cubitus commença à poser des problèmes, il hurla à la mort et déguerpit la queue entre les pattes quand mémé lui montra ses petites dents tout juste écloses, des quenottesencore menues. Il commença par dévorer les journaux et les revues People posées devant le canapé, puis il s’attaqua aux livres des étagères, enfin il arracha des morceaux de papier peint et ne laissait que des miettes du courrier.

Maman, ce n’est plus possible, Cubitus a arraché des pages de mon cahier de math !

Tu n’as qu’à le ranger, Béatrice, je ne vais pas faire piquer Cubitus tout de même !

Mémé ne cessait d’inquiéter également, car à la vue du moindre morceau de fromage ses pupilles se dilataient et il fallut mettre un cadenas sur le réfrigérateur et sur la cloche à fromage. Juliette voulut avancer le rendez-vous avec le dentiste, mais il était parti en vacances. Deux semaines plus tard il avait pris sa retraite. Elle voulut retourner à la clinique, mais elle avait fermé. Elle amena sa mère chez un confrère, mais ce dernier la traita de folle et menaça de la dénoncer. Les choses s’aggravèrent quand elle découvrit un matin son chien mort et exsangue, puis quand sa mère attrapa le bras de Béatrice qui s'apprêtait à mettre dans la bouche une tartine de chèvre frais.

Les petites dents de mémé étaient devenues des petits crocs bien pointus qui s’enfoncèrent dans l’avant-bras de sa petite-fille. Juliette dut conduire sa fille qui hurlait de douleur à l’hôpital. 

Maman, je ne veux plus rester ici, elle est folle, j’ai demandé à papa de m’emmener chez lui !

Juliette était dépassée par les événements. Tout d’abord le chien était devenu fou, puis sa propre mère avait mordu sa fille. Mais son visage se déforma d’horreur lorsqu’elle surprit en pleine nuit sa mère de dos qui, à quatre pattes dans le canapé, arrachait à pleines dents la mousse de garniture des coussins. Elle recula en douceur, vers la porte entrebâillée, mais heurta malencontreusement le guéridon dont le vase qui était posé dessus vacilla et s’écrasa au sol. Sa mère, ou plutôt cette chose, se retourna, ses petits yeux étaient noirs et ses fines dents blanches étincelèrent à la lumière qui venait du couloir. Mémé poussa un cri suraigu. Juliette eut juste le temps de repousser la porte et de la barricader en poussant la commode devant. Il ne lui restait plus qu’à aller au commissariat.

Il fallut attraper mémé à l’aide d’une perche munie d’un nœud coulant en fil de fer.
Quelque part en Russie, des chercheurs ont fini par comprendre que si la fonction crée l’organe, le contraire est tout aussi vrai, et cela intéressa beaucoup les militaires. Il fut vite compris qu’il y avait bien mieux que les cellules souches de dents de souris, celles du tigre de Sibérie par exemple. C’est extraordinaire comme la guerre favorise l’innovation scientifique !
 

 

 14) Une réserve naturelle ! 

 


Préambule
 :

Robert et Frédéric sont assis sur leur chaise face à l’océan, les pieds dans le sable.

C’est reposant comme métier, c’est bon de se faire dorer au soleil !

Ouais d’accord, mais les bras et les jambes seulement, t’as pas le droit d’enlever le t-shirt.

Je sais, mais quand même, c’est mieux que l’usine ou le bureau.

Ils rient tous deux. Frédéric réajuste sa casquette, les filles aiment beaucoup les uniformes.

Et puis c’est mieux pour les filles !

Ça c’est sûr !

Ils rient de plus belle.

Développement :

Quelques mètres plus loin de fines vaguelettes s’amusent à lécher le rivage, le sable mouillé fonce et s’éclaircit chaque fois qu’elles se retirent, puis le cycle recommence. Sur leur T-shit vert est représenté un requin blanc sur fond de lagon bleu. Ils avaient obtenu ce poste presque en même temps. Avant cela Robert était vigile dans une société de surveillance et Frédéric caporal dans la police municipale, ce taf rentrait donc parfaitement dans leurs cordes. Ils avaient fait le bon choix, d’un côté la société devient de plus en plus violente, très proche de la guerre civile quand celle mondiale est plus que jamais susceptible d’éclater, de l’autre l’écologie est à la mode. Il faut savoir évaluer les risques et se recycler. Tant pis pour les autres ! Il en va de même pour les nageurs qui prennent des risques inconsidérés. Aucune place pour les imbéciles !

Robert scrute la mer avec sa paire de jumelles.

Je ne vois aucun requin, je ne sais pas pourquoi ils appellent ça une réserve naturelle.

Attends, ils n’ont pas dit que c’était un aquarium non plus.

Ouais mais quand même !

Soudain trois superbes filles arrivent de la gauche, elles longent les vaguelettes qui effacent les traces de leurs pas au fur et à mesure.
Elles s’arrêtent là, à une cinquantaine de mètres des surveillants, et entreprennent de se baigner. Une se mouille la tête avec les mains quand une seconde court vers l’océan à grandes enjambées, tandis que la troisième rit à gorge déployée. Frédéric, l’ex-policier municipal, se lève de sa chaise et saisit le sifflet qui pend à son cou par une fine lanière, il le porte à ses lèvres et souffle un seul coup bref. Les trois filles se figent et tournent un regard étonné vers les deux surveillants de plage qu’elles découvrent.

Frédéric se déplace lestement vers les créatures de rêve, il arrive à leur niveau légèrement essoufflé. 

Bonjour Mesdemoiselles ! Pardonnez-moi, mais il est interdit de se baigner dans cette zone !

La plus blonde des filles le regarde en écarquillant les yeux, car elle remarque son T-shirt et l’image explicite du requin. Elle ouvre la bouche et le dégoût déforme son visage, elle articule lentement : 

Il y a des requins ici ?

Frédéric n’en a pas vu, pas un seul aileron qui frise la surface de l’eau, mais il profite des circonstances pour impressionner les filles qui sont en face de lui. Elles vont lui manger dans la main s’il sait bien s’y prendre. Il prend une mine sérieuse.
Oui Mademoiselle, c’est une réserve de requins ici.

Je vois marqué sanctuaire sur votre T-shirt.
Oui Mademoiselle, c’est un sanctuaire de requins ici et…

Frédéric se redresse autant qu’il le peut

...ils sont dangereux, Mesdemoiselles, ce sont des mangeurs de femmes, d’hommes je veux dire.

Et vous êtes là pour nous protéger, c’est bien ça ?

Frédéric hésite une seconde.

Oui, moi et mon coll… copain Robert, nous sommes également là pour ça !

Mais soudain les filles éclatent de rire, elles se tapent sur les cuisses et sautent sur place. Frédéric ne comprend pas ce qui se passe, il se passe sa main dans les cheveux et fait tomber sa casquette. Une des filles, la petite brune, reprend son sérieux, mord sa lèvre inférieure et s’adresse à Frédéric tout en lui tendant la casquette qu’elle a ramassée d’un geste vif.

Mais il n’y a jamais eu de requin ici !

Soudain Frédéric entend sonner la cloche que Robert tape furieusement avec un marteau, son collègue met les mains en porte-voix et lui crie de se ramener. Il tourne des talons.

Excusez-moi les filles ! ... Que se passe-t-il ?

Robert lui tend la paire de jumelles et lui désigne une zone sur l’océan, à peut-être 300 mètres.Effectivement, Frédéric remarque quelque chose, il fait la mise au point et voit enfin une petite embarcation à la dérive. Un couple à bord donne de grands coups de rames autour d’eux.

Regarde bien !

Frédéric scrute du mieux qu’il peut, car sa vue est moins bonne que celle du vigile, pourtant il discerne plusieurs ailerons qui font des cercles autour de l’embarcation, et de temps en temps un des requins sort la tête de l’eau pour tenter de mordre les boudins gonflables.

Tu connais la procédure ?

Robert hoche la tête et prend une mine grave. Il monte les échelons de la chaise haute de plage et s’installe, ensuite il demande à Frédéric de lui passer l’arme de service. Bien assis, de manière méticuleuse, il fixe le chargeur, arme, prend appui sur la chaise et règle la lunette.

La fille brune s’approche de la chaise.

Vous allez tuer les requins et sauver ces gens n’est-ce pas ?

Robert éclate d’un rire nerveux, il hoche négativement la tête.

Vous les touristes, vous croyez toujours que tout vous est dû, c’est un sanctuaire ici ma petite !

Le vigile reprend sa visée, son doigt appuie une fois, deux fois, trois fois sur la détente, à chaque fois une douille est éjectée, qui fumante retombe sur le sable aux pieds de la fille. Cette dernière a un mouvement de recul, elle s’écarte de la chaise haute. Robert vérifie dans la lunette de visée, au centre du réticule en croix lumineux il discerne bien un des boudins qui finit de se dégonfler. Le couple a vite basculé par-dessus bord et les requins n’en n’ont fait qu’une bouchée. C’est du travail rapide et précis, correspondant tout à fait à ce que l’on attend de lui. Il regarde une dernière fois par acquit de conscience professionnelle, il est rassuré en voyant l’eau rougie par le sang. Elle est agitée à sa surface, les requins pris de frénésie ne veulent pas perdre une seule miette !

Frédéric pose la main sur la chaise de surveillance et regarde son collègue, il tient la paire de jumelles par la sangle. Ce dernier lui sourit, met la sécurité et repose l’arme sur ses cuisses. Il était moins une, si le bateau avait dérivé davantage il serait sorti de la limite du sanctuaire !

La fille blonde s’est rapprochée de la petite brune qui reste immobile, comme tétanisée, elle est affreusement blanche et des larmes coulent sur ses joues. Elle lui prend sa main qui tremble et la regarde dans les yeux. Elle lève ensuite la tête vers Robert et lui jette un regard noir.

Que lui avez-vous fait ? Vous lui avez dit quelque chose ?

Qui ça nous ? Mais rien, je vous assure, on fait juste ce pour quoi on nous paye !

Vous avez sauvé ces pauvres gens au moins, les requins sont bien morts ?

Robert et Frédéric se regardent et haussent les épaules en même temps.

Là je crois qu’il y a méprise, nous sommes chargés de protéger les requins contre toute forme d’agression ! C’est désormais une espèce protégée et ici c'est un sanctuaire ma petite.

Si les filles avaient pu filer encore plus vite elles l’auraient fait, sans même jeter un regard en arrière. Frédéric ne comprendra jamais les filles, il y a toujours quelque chose qui cloche. Quant à Robert, il prend déjà goût au métier. C’est son jour de chance, il repère un voilier qui vient dans la direction de la réserve naturelle. Il n’y a pas à dire, c’est formidable l’écologie !
Surtout, si des agents de sécurité vous disent qu’une zone est dangereuse, il faut les croire sur parole.

 

 15) Le baroud d’honneur (inspiré d’une histoire vécue) ! 

 

Préambule :

Certains l’ignorent probablement, mais il est permis en Suisse de manger son chien et son chat. Devant des journalistes, un paysan du Rheintal convint que manger du chien ou du chat n'a « rien d'exceptionnel », « de la viande, c'est de la viande » dit-il, « c'est insidieux, de poser une telle question » ajouta une femme du coin, « sinon, nous ne devrions pas non plus manger du cochon !». Elle n’a pas tort comme nous le verrons, car le cochon, où tout est bon, est proche de l’être humain, tant au niveau de ses gènes que de son sans-gêne.
Une psychologue américaine, Melanie Joy, désigna par "carnisme" le système de croyances qui conditionne les gens à aimer les animaux de compagnie et à se régaler de ceux élevés pour leur chair, elle différencia le carnisme qui est l'êthos, c’est-à-dire la manière d’être collective, du spécisme qui est un concept philosophique normatif. Cependant, l’antispécisme progressa dans les consciences et tendit à devenir la nouvelle norme, il fallut que la Justice tranche : soit il fallait, pour des raisons morales, faire interdire la consommation de viande animale, ce qui aurait provoqué une révolution sanglante, soit il fallait, pour le respect de l’éthique, autoriser le cannibalisme, d’autant que l’humanisme, pour exemple celui de Jacques Attali dans L’homme nomade, prônait déjà l’euthanasie  : « Dès qu’il dépasse 60/65 ans, l’homme vit plus longtemps qu'il ne produit et il coûte alors cher à la société ; il est bien préférable que la machine humaine s’arrête brutalement, plutôt qu’elle ne se détériore progressivement », ce qu’il ne faut surtout pas confondre avec l’ignoble idéologie nazie qui voulait se débarrasser des nuisibles, car il est bien préférable de recycler ce qui est nuisible, afin d’en tirer un profit et du plaisir.

Développement : 

Il y a des régions où la population aime particulièrement les bêtes, la péninsule Ibérique est de celles-ci, en témoigne la tauromachie et le bonheur d’assister à la mise à mort du taureau. Les chasseurs également sont de grands amoureux de la nature, c’est près de 50 000 lévriers qui chaque année, en Espagne, sont abandonnés ou abattus par leur maître quand ils deviennent inutiles, à la fin de la période de chasse.
Il s’agit d’une tradition ancestrale à laquelle notre ancien maître de conférences en sciences économiques à Polytechnique nous convie. De la même manière que le lévrier de course est euthanasié quand il est blessé, nos parents doivent être abattus dès lors qu’ils deviennent une charge pour la société. Citons un paysan appenzellois qui mangeait une fois par an de la viande fumée de chien, son chien :

J’ai besoin de chiens à la ferme, quand ils ne valent plus rien je les mange !

Il en va exactement de même avec les vaches laitières qui finissent transformées en steak, manière de les remercier pour nous avoir donné tant de litres de lait. Il faut pourtant reconnaître que l’Amérique accélère ses exécutions des condamnés à mort quand les produits mortels arrivent à péremption, les tuer c’est pour la bonne cause, mais les rendre malades serait inhumain !

Tu es venu sans ta mère aujourd’hui ?

Paul s’est approché de son ami d’enfance Ernest, il le toise les pouces enfoncés sous la ceinture qui retient avec difficulté tout le gras de son ventre. Ernest qui vient d’arriver est décontenancé.

Ma mère ? Mais cela fait donc si longtemps que ça que l’on ne s’est pas revu ? 

Paul lui fait signe d’entrer et le débarrasse aussitôt de son manteau.

Elle était bien ravissante l’année dernière, la chirurgie plastique fait de ces miracles.

Ernest hoche négativement la tête.

Non, cela fait plus de deux ans, on voit bien que tu n’es pas souvent venu nous rendre visite.

Deux ans déjà ? Comme le temps passe vite ! Et elle se porte bien ?

Non, elle est décédée.

Paul prend une mine fort contrite, peut-être trop contrite.

Tu m’en vois désolé Ernest. Cela dit c’est notre lot à tous, elle est morte de vieillesse j’espère ?

Ah ! Ah ! Ah ! Non, pas de vieillesse, mais d’une maladie incurable, j’ai dû demander au médecin de la piquer ! Tu devrais savoir que plus personne n’a le droit de mourir de vieillesse !

Paul prend un air dégoûté.

Ça c’est moche ! Quel gâchis ! Aller viens, ce soir on fait la fête, j’ai invité des amis que tu dois déjà connaître,certains tout au moins. Ils vont être tous très heureux de te voir ! 

Sylvie est assise un peu plus loin, sur une chaise, elle tient une coupe de champagne à la main. Elle reconnaît immédiatement Ernest et se lève prestement en lissant sa robe.

Ernest ! Paul ne m’a pas dit que tu serais là ! C’est un véritable cachottier, un rustre aussi, n’est-ce pas Paul ? Pour une surprise, c’est une surprise !

Elle se plante devant Ernest et lui prend les mains.

Tu es toujours aussi ravissante Sylvie.

Sylvie, particulièrement rayonnante, se retourne vers Paul qui ne rate rien de la scène.

Dis-moi Paul, c’est la surprise dont tu me parlais ?

Non, pas du tout, la grande surprise c’est pour ce soir et vous y êtes tous conviés.

...

Il est 19 h 00 précises, le carillon de la pendule murale sonne, Paul vérifie automatiquement l’heure à son poignet et tape dans ses mains pour attirer l’attention de tout le monde.

Mes chers amis, voici l’heure de la surprise !

Il sort une longue clef enfouie au fond de sa poche et se dirige vers la double porte qui termine le couloir, il l’introduit dans la serrure et la tourne lentement sur la gauche, on entend un cliquetis puis la porte s’ouvre sur une pièce non éclairée. Chacun se rapproche en se demandant en quoi consiste la surprise, certains se tiennent déjà sur le seuil et entreprennent de discerner quelque chose.
Paul, qui a le sens de la mise en scène, fait attendre ses invités, puis, d’une manière très théâtrale, il appuie sur le commutateur d’éclairage qui dans cette vieille demeure n’est pas électronique.
Face aux invités, au fond de la grande pièce, sur des chaises roulantes espacées de plusieurs mètres, se tiennent assises deux personnes âgées. Elles restent avachies et sont toutes deux reliées à un système de perfusion continue dont on voit le flacon en verre suspendu. La vieille femme ne bouge pas, elle est comme morte, le vieil homme le paraît tout autant. Il eut fallu alors un regard particulièrement avisé et être fin observateur pour remarquer une des paupières qui se soulevait.

Je vous présente ma surprise, le repas de demain pour fêter dignement mon anniversaire. Cela fait déjà deux années que mes vieux ont dépassé l’âge limite, ils auraient donc dû être déjà euthanasiés, vous me pardonnerez alors facilement cette entorse au règlement, d’autant que je sais que certains d'entre vous n’ont plus mangé de viande depuis longtemps.

Une femme qu’Ernest ne connaît pas essaye alors de franchir le seuil, Paul la retient par le bras.

Je voulais juste toucher la marchandise, voir si c’est bien frais !

Non Maryse, on ne touche pas à la marchandise, tu attendras demain comme tout le monde.

Maryse se détourne vexée, Paul éteint la lumière et tire derrière lui les deux battants de la porte.

Paul n’avait pas pensé manger ses parents comme cela se pratique de plus en plus dans les provinces où l’antispécisme a fini par s’imposer.
Le jour où les services municipaux devaient venir chercher ses parents pour qu’ils soient gazés par dioxyde de carbone, ils ne sont pas venus et il a attendu sur le devant de la porte. 
Ils ne vinrent jamais, il finit par comprendre que ses parents avaient bénéficié d’une erreur informatique. 
La manière de tuer ne faisait pas l’unanimité, ce gaz induit un essoufflement et une détresse respiratoire, cette dyspnée active les régions du cerveau qui sont associées à la douleur et provoque la panique. C’est pourquoi les patients devaient être attachés solidement par des sangles. On reconnaissait facilement les véhicules qui pratiquaient l’euthanasie, car ils étaient munis de grillage aux fenêtres et parfois le personnel sortait pour vomir sur le trottoir. En effet, ce gaz mortel accroît la respiration pour l’expulser, ce qui en retour en fait assimiler toujours davantage. Plus tard, fut fait le choix des gaz tels que l'argon ou l'azote qui induisent un manque d'oxygène.
Un net progrès dont notre civilisation peut être fière. Paul avait fait le choix de cette mort douce pour ses parents, il leur devait bien ça. En retour, ils pouvaient bien lui faire un dernier présent, un cadeau qu’il voulait partager

Tous les invités dormaient à l’étage. Jérémie comptait les heures que lui communiquait l’horloge derrière la porte, il avait décidé d’attendre 3 h 00 du matin pour agir. Il s’y était préparé avec minutie, n’ayant plus d’autre projet, dans cette vie qui lui échappait, que de faire payer leurs crimes à ces monstres. Il alluma la petite lampe frontale qu’il avait dérobée et entreprit de déplacer sa chaise roulante, ce qui n’était pas une mince affaire. Ses mains osseuses et veinées de bleu se posèrent sur les grandes roues. Tout d’abord aucun mouvement ne se fit sentir, puis les axes grincèrent légèrement. En premier lieu, il décida d’aller voir son épouse, elle avait la tête penchée en avant et de la bave lui coulait de la bouche, elle ne réagit pas quand il prononça son prénom.
Sa pauvre femme ! Il lui jura encore qu’ils allaient tous le payer chèrement. Il aurait bien aimé déposer une baiser sur sa joue, mais il n’en eut pas la force. Il déplaça donc sa chaise roulante vers le placard où il avait caché la petite boite que tantôt il était allé chercher dans le garage attenant à la maison, une véritable prouesse physique reconnut-il en souriant légèrement. Heureusement qu’il avait le double de la clef ! Il lui avait fallu endurer un calvaire et il ne pense pas qu’il en aurait encore la force.
Mais voilà, c’était fait ! Il tendit une main tremblante et sortit la boite.

Il revint à sa place initiale, essayant de ne pas laisser d’indice. Chaque geste devait être exécuté dans l’ordre. Il se mit debout sur des jambes qui flageolaient dangereusement, se retenant à la chaise du mieux qu’il pouvait, puis il versa la poudre contenue dans la boite dans le récipient en verre, puis, totalement exténué et sujet aux vertiges, il se laissa retomber sur le siège. Il ne lui restait plus qu’à attendre. 
Sur la table, dans un coin, il avait remarqué un gourdin et un sac plastique. Comment seront-ils tués ?
Peu importe, la vengeance est un plat qui se mange froid.

Le repas fut un succès. Certes, les invités furent un peu déstabilisés de voir ainsi les deux parents de Paul rôtir à la broche, leur chair grésillait dans la grande cheminée et le peu de graisse qu’ils avaient encore gouttait sur les braises fumantes, mais en fin de compte la viande avait encore du goût, ce qui est surprenant si l’on considère son âge avancé. Il eut été peu délicat de faire des reproches à Paul. Maryse fut ravie, elle se servit trois fois. Quant à Sylvie, elle bouda la cérémonie car elle était végétarienne,et elle n’avait d’yeux que pour Ernest qui pour lui faire plaisir refusa ce mets. Maryse, la bouche pleine et un peu jalouse, se moqua ouvertement d’elle.

Ma chère, tu ne sais pas ce que tu manques !

T’inquiète, tu es plus vieille que moi et je viendrai te manger pour voir alors ce que je manque !

Maryse recracha ce qu’elle mâchait et rentra chez elle sans demander son reste, décidément Paul devrait mieux choisir ses amis ! On ne la revit plus jamais, comme presque tous les invités.

Quelques jours plus tard, Paul ne se sentit pas bien, il était fatigué et son cœur battait trop vite, il eut rapidement des saignements de nez et se tordait de douleur. Il était rempli d’hématomes sans le savoir. La viande était-elle avariée ? Il en doutait car ses parents avaient été cuisinés aussitôt après que la mort fut constatée. Il retourna en titubant dans la pièce où il gardait ses parents, pour essayer de comprendre et son pied buta contre une boite métallique qui roula sous la commode et s’immobilisa. 
Au moment où il se pencha pour la ramasser, il eut un malaise et s’effondra en s’étalant sur le sol. Juste avant de perdre conscience, la tête posée sur le côté, il eut le temps de lire l’étiquette collée sur la boite, une tête de mort était dessinée, il était écrit « mort aux rats ».
 

 

 16) Ne comptez pas sur l’État pour le faire à votre place !  



Préambule 

Les cinq membres de l’association étaient assis en cercle sur des chaises métallique, une lumière blafarde tombait du plafond.
Un psychologue, assis également dans ce cercle, avait invité chacun d’eux à parler librement de sa propre expérience et à extérioriser la souffrance dont il ne devrait jamais avoir honte. L’objet de cette association était de permettre à ses membres de devenir abstinents et de le rester, le désir d'arrêter de créer étant la seule condition pour en être membre, car il n’était jamais demandé de cotisation ni de droit d’entrée. 
L’envie obsessionnelle d’entreprendre est une maladie caractérisée par une perte du contrôle qui conduit à des situations dramatiques et ruine des existences. Comme toute autre addiction, qui nuit à la santé et au comportement relationnel, la soif de créer est une maladie émotionnelle et psychologique autant que physique.

Développement :

Georges sort du local de l’association et descend les trois marches en béton, à l’entrée c’est à peine si l’on remarque la petite enseigne où est écrit sans fioriture Entrepreneurs Anonymes. Les autres membres, qui s’étaient réunis ce soir, passent dans son dos et filent discrètement comme si la honte les tenaillaient au ventre, le psychologue bénévole lui fait un signe de la main et s’éclipse aussitôt. La ruelle est désormais déserte, si ce n'est un chat famélique qui gratte le contenu renversé d’une poubelle. Le chat regarde un instant Georges puis reprend sa tâche laborieuse. 
Les lampadaires viennent de s’allumer.

Georges se laisse choir dans son fauteuil. Il contemple les cartons empilés contre le mur où lui et sa femme ont mis toutes leurs affaires, puis regarde à ses pieds le plancher synthétique de mauvaise qualité qui se déforme quand on marche dessus. Autrefois les gens ruinés montaient dans les étages, pour finir sous les combles au milieu des rats et avec la pluie qui s’infiltre à travers la toiture, aujourd’hui on vend sa maison pour aller vivre dans un appartement ou un logement social, à moins que ce ne soit le trottoir en tant que SDF. Il n’est cependant pas évident de devenir SDF, certaines villes ont imaginé le mobilier urbain qui rend la vie impossible ! Mais quand la vie est impossible, pourquoi s’acharner à vivre ? Probablement à cause de cet instinct qui pousse à entreprendre.

C’est sa femme qui l’avait poussé à aller voir l’association Entrepreneurs Anonymes. 
Elle avait hurlé et pleuré. Il avait donc fini par céder.

Tu vas y aller ! tu m’entends bien cette fois ?

Si tu veux ma chérie.

Non, il n’y a pas de chérie qui tienne et ce n’est pas si je veux.

Si tu veux ma chérie.

Georges avait hypothéqué leur belle maison pour maintenir à flot son entreprise quelques mois encore. Bien vaine espérance ! La faillite semblait inévitable, mais il croyait encore dans la réussite. Pour non-remboursement de sa dette, la banque saisit alors la maison et la fit vendre aux enchères, on ne lui ouvrit plus la porte quand il sortait de sa banque et la banquière était toujours en rendez-vous. Pourtant il avait de la chance, la jolie maison qu’il tenait de l’héritage de sa femme fut vendue pour une coquette somme, il en récupéra ainsi une part suffisante pour acheter ce petit appartement et aussi mettre de coté le strict minimum qui lui permettrait de se refaire. Mais cela il ne devait pas le dire à sa femme, pas encore, du moins pas avant que la chance ne revienne enfin. C’est certain, le démon de l’entreprise le possédera toujours...

Pourtant les semaines passèrent et les nouvelles affaires ne furent pas bonnes, le dernier projet s’enlisant et l’argent investi étant entièrement englouti dans les charges qui s’ajoutaient les unes aux autre, selon une liste qui ne finissait jamais, mais qui au contraire s’allongeait chaque mois. Sa femme déprimait de plus en plus et cela commença à l’inquiéter, il n’osa pas lui avouer qu’il ne mettait plus depuis un certain temps les pieds à l’association des Entrepreneurs Anonymes. Il avait bien d’autres soucis en tête, un avocat lui expliqua de long en large qu’il risquait d'être poursuivi pour banqueroute s’il décidait de déposer le bilan de sa dernière société, il lui proposa immédiatement de souscrire un abonnement préférentiel renouvelable chaque année. Vous savez comment sont les avocats, tout comme les dentistes véreux ils prennent garde de ne pas intervenir quand il est encore temps, ainsi ils tirent un meilleur profit de la souffrance et de la désespérance.
Il était urgent de faire quelques chose, mais quoi ?

Un matin, alors qu’il écoutait la Bohème de Puccini, il trouva une publicité dans sa boîte aux lettres.
Une petite société d’avocats proposait ses services pour les situations inextricables, en s’arque-boutant sur les nombreux vides juridiques. Il plia la page et la mit dans sa poche pour que sa femme Anne ne tombe pas dessus par inadvertance. Il ne fallait pas qu’Anne soit mise au courant.

Il pousse la porte vitrée où est gravée le nom de la société d’avocat. Un petit homme un peu grassouillet et aux épais sourcils se lève et vient à sa rencontre en tendant la main droite tout en contournant le bureau, puis il lui présente une chaise en souriant.

Bonjour Monsieur, veuillez prendre place je vous prie. Avez-vous pris une décision depuis notre entretien ? Je conçois que vous considériez qu’il vous faut tout le temps de la réflexion.

Je ne peux pas me permettre d’aller en prison, ma femme ne me pardonnerait jamais. Mais votre proposition est pour le moins surprenante.

Le petit homme regarde en l’air en inspirant par le nez, puis il tape à plat sur le bureau des paumes de ses deux mains, il se relève et se dirige vers la fenêtre pour regarder la ville en contrebas tout en se croisant les mains dans le dos. Il reste silencieux quelques secondes.

Vous savez, plus rien n’est surprenant aujourd’hui. Pourquoi croyez-vous que les hommes politiques ne vont jamais en prison ?

Et si les affaires reprenaient, ne regretterais-je pas ce choix ?

Le collaboratrice qui tapait un dossier dans un coin a un sursaut, elle tourne la tête et le regarde avec reproche.

Mais ce serait probablement bien pire Monsieur ! Avez-vous des enfants ?

Le petit homme sert les lèvres et hoche la tête de haut en bas, sa collaboratrice vient de lui fournir l’argument.

Vous devez comprendre que si vous réussissez, vous prenez le risque de réussir, et là pas de pitié, vous aurez un contrôle fiscal sur le dos !

Mais je n’ai jamais fraudé, tous mes comptes sont transparents et irréprochables !

Là n’est pas la question cher Monsieur, la réussite c’est bien pire que l’échec dans ce pays. Passe encore que vous déposiez le bilan ou que vous soyez poursuivi pour banqueroute, au bout de quelques mois ou de quelques années vous sortiriez de prison, mais très peu d’entrepreneurs sortent indemnes d'un contrôle fiscal, et des familles sont brisées. On vous traitera comme un criminel !

Après tout cet argent que j’ai versé à l’État, mais c’est dégueulasse ! Ils nous prennent la majorité de ce que l’on gagne !

La collaboratrice sort un mouchoir pour essuyer la larme qu’elle a à l’œil, elle est bien placée pour savoir que des clients ont préféré se suicider, que des couples se sont séparés et que des enfants ont été arrachés à leurs parents. L’avocat s’assied sur le bureau.

Nous en convenons, mais c’est ainsi, et nous ne pouvons rien faire pour changer cet état de chose, rien faire sauf enclencher la procédure dont je vous ai parlé la fois précédente. Mais vous ne devriez pas trop attendre, car la fenêtre de tir juridique risque de se refermer bientôt.

Georges se lève et se glisse vers la fenêtre, il regarde droit devant lui en s’imaginant libre comme un goéland. Il est vrai qu’en choisissant cette option il resterait maître de ses actions jusqu’au bout, ce qui convient mieux à l’esprit d’entreprise qui encense le courage. L’avocat lui explique que la procédure à suivre a un rapport avec la lutte contre le terrorisme, mais c’est technique et son esprit est déjà ailleurs.

Eh bien soit, vous m’avez convaincu et je vous en remercie !

La société d’avocat a fait le nécessaire dans les temps impartis pour faire domicilier celle de Georges dans un joli préfabriqué de chantier tout neuf qui sent bon le sapin du cercueil. Tout a été fait dans la légalité et Georges y a transporté tous les dossiers et le matériel de sa société, surtout sans rien omettre, ce qui aurait pu compromettre le succès de l’affaire. Il a empilé le tout à l’intérieur et referme à présent la porte à clef, puis il rejoint le local où se trouvent déjà l’avocat, les artificiers et deux pompiers volontaires.
Le moment est intense, la collaboratrice pleure.

Le petit homme aux gros sourcils le conduit à l’écart devant un pupitre de commande, un gros bouton rouge se trouve au milieu. À ce moment-là Georges pense à sa femme, elle serait peut-être fière de lui en le voyant terrasser ses vieux démons, elle lui reprocherait peut-être son obsession de vouloir cette fois-ci encore tout contrôler et ne se pas se soumettre. 
Son cœur se resserre, il prend une courte inspiration et appuie, et sa société est aussitôt pulvérisée.

Plus tard, il voulut aller remercier à son cabinet cet avocat qui avait sauvé son couple, mais il ne trouva qu’un tas de cendres fumantes, avec les sapeurs-pompiers qui ré-enroulaient les tuyaux. Au pied du petit immeuble ravagé se tenait l’avocat, ainsi que quelques associés.

Mon dieu Maître ! Que vous arrive-t-il  ? Vous parlez d’une poisse !

Non, la poisse c’est d’avoir eu beaucoup plus de succès qu’escompté, beaucoup trop même.

Le petit homme aux sourcils épais et en arc de cercle sourit, lui fait un clin d’œil et s’en va…
Georges part de son côté, il est temps de retourner à l’appartement pour dîner avec sa tendre épouse.

Alors chéri, ces réunions à l’association, comment ça se passe ?

Fort bien, ils ont un de ces traitements de choc !

Un traitement de choc ?

Oui, ils nous invitent à prendre nos responsabilités, à ne plus compter sur l’État.

Il ne lui dira rien de plus.

 17) Jeux d'enfants !  

Préambule :

Certains comportements reviennent de façon récurrente sans que l'on puisse en connaître la raison, sans même que l'on y réfléchisse. Pour prendre un exemple concret, amenez des enfants au bord de la mer, et particulièrement sur une plage de galets, et ils lanceront systématiquement des cailloux dans l'eau ! Même les adultes s'y mettent, et sophistiqué cela devient le concours de ricochets à la surface de l'eau. Il s'agit peut-être d'un geste conditionné de survie venant du fond des âges.

Développement :

Martine a enlevé ses sandales et court pieds nus sur le sable mouillé de la marée basse. Soudain elle s'arrête, les bras ballant, une sandale dans chaque main, elle appelle sa mère au loin.

Maman, viens voir ! Y a un drôle de truc par terre !

Quoi donc ma chérie ? Un poisson mort peut-être ? N'y touche pas !

La mère de Martine se lève en soupirant, frotte le sable sec qui s'accroche à ses jambes et s'approche de sa fille. Elle se rappelle quand elle aussi, alors petite fille, découvrait toutes les merveilles laissées par la mer à marée basse, les poissons attrapés à l'épuisette qui frétillent dans le petit seau en plastique, les crabes qui se glissent sous les roches, les anémones qui adhèrent au doigt et les étoiles de mer que l'on faisait sécher mais qui très vite sentaient très mauvais.
Reviens, ce n'est qu'un sac en plastique rejeté par la mer ! 

Mais maman, c'est tout mou, et ce n'est pas un sac en plastique !

Martine a ramassé une coquille vide et avec une moue réprobatrice l'enfonce plusieurs fois dans une matière gélatineuse. Un jeune garçon qui à côté d'elle finissait un château de sable qui allait défier la mer qui montait se lève à son tour et la rejoint.

Il se redresse fièrement en gonflant la poitrine.

Moi je sais ce que c'est. C'est une méduse !

Une méduse, si grosse ?

Oui et même que mon papa m'a expliqué que son nom est poumon de mer.

C'est comme ça que la mer respire ?

Le garçon reste interloqué et ne sait pas quoi répondre, il retourne à son château que l'eau commence à grignoter.
Il s'active pour réparer les dégâts.

La mère fait en passant un sourire au jeune garçon et prend sa fille par la main.

Non, c'est un animal qui est venu s'échouer sur le rivage, tiens viens avec moi, il doit normalement y en avoir d'autres sur le sable.
Là tu vois, un peu plus loin ?

Sa fille la lâche et court le long du rivage.

Là encore une, puis là ! Dis maman, est-ce qu'elles souffrent et vont mourir ?

Non, les méduses n'ont pas de cerveau à proprement parler ma chérie.

Martine entreprend de remettre les méduses à la mer, sa maman lui a expliqué que celles-ci sont normalement inoffensives, c'est tout juste si on ressent un petit picotement dans les doigts. Aussi, laisse-t'elle sa fille s'activer à sauver ses méduses.

Tu sais, la mer monte, ça ne sert pas à grand chose ma chérie.

D'accord maman, juste une dernière.

Sa mère retourne alors à sa serviette étalée sur le sable.Même non vénéneuses, les méduses l'ont dissuadée d'aller se baigner. Le jeune garçon dépité a fini par piétiner de rage son château ou ce qu'il en restait, il regarde Martine qui a l'air de fixer le sol. Il se rapproche d'elle. Sur le sable repose une méduse quelque peu différente des autres. Un peu de sang semble s'en échapper.

On dirait une cervelle ta méduse, c'est vraiment dégueulasse.

Une cervelle ? Qu'est-ce que c'est ?

Le garçon en profite pour se moquer de cette petite fille stupide à la compassion stupide.

Un cerveau si tu veux. D'ailleurs ta méduse, elle s'appelle le cerveau de mer !

La petite fille n'a pas compris l'allusion. Le garçon est agressif et la toise de haut, elle comprend cependant qu'il se moque d'elle. Elle retourne vers sa mère en pleurant, sous l’œil ravi du garçon qui jette encore un regard vers la chose répugnante à ses pieds. Il aimerait l'écraser mais se retient.

C'est beurk !

Un peu plus loin, au-delà des gros rochers qui marquent la fin de la plage de sable fin et cachés à la vue de tout le monde, deux garçons plus âgés sont assis sur le rebord d'un petit tombant qui disparaît sous l'eau que vrillent les rayons du soleil d'été.

Et voilà, c'est moi qui ai gagné !

Toi qui as gagné, mais tu as triché oui !

Et alors, on a pas dit qu'on pouvait pas tricher, et c'est même pas vrai !

Léo rit à gorge déployée. C'est fou comme Ethan prend les choses avec sérieux.

D'accord, on peut remettre ça, je vais te montrer encore une fois qui est le meilleur !

Léo vient de repérer un nouveau nageur qui franchit la ligne des rochers. Celui-ci porte un masque et un tuba et palme maladroitement en donnant l'impression de pédaler. Léo se remet debout et saisit une pierre dans le tas empilé précédemment, il invite Ethan à tirer le premier, tout en le regrettant immédiatement parce que cette fois-ci il offre à son ami une victoire sur un plateau.

Après toi, montre nous ce que tu sais faire !

Ethan choisit à son tour une pierre, la fait rebondir plusieurs fois dans sa main pour la soupeser, mais surtout pour se donner de la prestance. Il lève la pierre bien haut, place le bras derrière lui et lance le projectile d'un geste sec. Celui-ci trace une arc de cercle et vient briser le masque de nageur que ce dernier arrache aussitôt. Il a le visage en sang et recrache le tuba qu'il avait encore dans la bouche. Il regarde de manière hagarde autour de lui, il cherche des yeux le bateau qui l'a heurté mais ne voit rien. Sa vue est brouillée par le sang qui coule de son front lacéré par les éclats de verre, l'eau salée lui fait l'impression d'une brûlure. Sur la berge, en haut des rochers, il repère deux enfants qui agitent leurs bras et sautent sur place. Il les appelle à l'aide.

Ça compte pas, tu l'as touché, pas coulé !

C'est pareil et comme ça on sera quitte puisque tu triches !

Non c'est pas pareil, et puis c'est à mon tour. Et puis je triche pas.

Léo s'avance à son tour et lance sa pierre qui rate la cible, faisant hurler Ethan de rire.
Le nageur ne comprend pas vraiment ce qui lui arrive, mais il se tourne vers le large pour s'éloigner des enfants et revenir vers la plage. C'est à ce moment qu'une pierre plus grosse que les précédentes le heurte à la nuque, faisant exploser la boîte crânienne. La cervelle s'en échappe lentement alors que le corps inerte commence à couler à pic. Emportée par le courant, elle commence à dériver vers la plage, suivant en cela les autres cervelles qui flottent déjà au milieu des méduses.

Bon, t'as gagné, t'es content ? Et ce jeu de gamin me fatigue.

T'as raison, ça me donne aussi un de ces maux de tête !

Les deux enfants quittent la zone considérée dangereuse pour ses habituels éboulements.

 

 18)  Single en-suite room !  

 

Préambule :

Robert a arrêté sa voiture en face d'un B&B. Celui-ci est d'apparence luxueux, il doit être hors de prix pour sa bourse. Certes il avait failli conserver ses économies, qui en ce moment lui permettraient de dormir bien au chaud, mais la fréquentation de la femme entraîne toujours l'homme vers la ruine. Derrière la large baie vitrée, les propriétaires ont pris soin de placer de larges canapés en velours auxquels il doit être difficile de résister, comme une prostituée le fait de ses charmes. Robert se trémousse sur le siège de sa voiture, mais ce n'est pas la même chose. Pourtant, ce qu'il aimerait le plus, ce serait de prendre un bon bain chaud. Il a redémarré le moteur et s'est garé un peu plus loin, la nuit s'est passée comme les précédentes, inconfortable et glacée. Il sort lentement de son duvet dont le tissu s'est pris dans les pédales et redresse son siège. Il a dormi habillé et a un mal de chien dans le bas du dos. La première chose à faire est de mettre le contact pour que la chaleur du moteur réchauffe l'habitacle et de se préparer un café brûlant, puis de se raser avec le rasoir à piles. C'est au moins de l'argent qu'il ne donne pas aux rapiats qui n'hésitent jamais à voler sur la marchandise. Immédiatement après, il déplace la voiture pour ne pas se faire remarquer, car il sait par expérience que les professionnels du tourisme lancent des projectiles, quand ce n'est pas la police qui expulse les indésirables pour soutenir le commerce. On ne prête qu'aux riches.

Développement :

Le grand magasin était visible d'où il était. Il a bien pris garde de ne pas se garer sur son parking pour ne pas être pris à partie et chassé par les vigiles assis derrière leurs écrans. Robert y va d'un pas saccadé. Il choisit comme toujours les produits soldés approchant de la date limite de fraîcheur, ressort et fourgue les achats dans le coffre, puis se laisse retomber sur son siège. L'idée était bonne, mais il ne voit pas comment il pourrait la mettre en œuvre. Il s'est juste fait plaisir.

Et puis merde !

Robert se redresse d'un coup sur son siège et s'extrait de l'habitacle, il retourne dans la grande surface. La promotion est placée à la sortie des caisses, où des boites en carton rectangulaires, avec l'image d'une piscine circulaire bleue et blanche, sont empilées les unes sur les autres. On y vante la joie d'une famille type qui s'y baigne, un large sourire aux lèvres, un sourire trop forcé.

Combien ça coûte ?

C'est marqué dessous Monsieur !

C'est une fabrication de qualité ?

Vous devez garder le ticket de caisse pour toute réclamation ultérieure.

Robert n'en saura pas davantage de la part de la caissière, mais le prix est très alléchant pour la taille d'une piscine gonflable qui fait presque 3m de circonférence et 80 cm de hauteur. C'est encore mieux que la baignoire du B&B. Et avec 50% de réduction c'est une bonne affaire.
Une vendeuse en uniforme s'approche de lui.

Avez vous une pompe Monsieur ?

Non. Pourquoi ?

Il vous faut un gonfleur. Nous avons deux modèles, celui électrique et la pompe manuelle, avec double action et grand volume.

Qu'entendez-vous par « double action et grand volume » ?

C'est marqué sur l'emballage, tenez voilà : « traction de la poignée ergonomique à double mains pour moins de fatigue », pour le reste je peux vous appeler un responsable de magasin.

Non ça ira comme ça, je vous remercie.

La vendeuse en profite pour filer un sourire aux lèvres vers un autre client, mais il n'est sous doute pas nécessaire de sortir de Polytechnique pour se servir d'une piscine gonflable.

Robert choisit la pompe manuelle qui quant à elle n'était pas à prix réduit. Il a hâte d'essayer la piscine, mais il ne voit pas comment il pourrait faire chauffer autant d'eau, quand bien même il trouverait un endroit assez isolé pour passer inaperçu, ce qui ne devrait pas être trop difficile. Il a roulé toute la journée, de Guerreloque à Oulapoule où il a passé la nuit, puis au matin il a pris la direction de Gong et a décidé d'y dormir après avoir grimpé jusqu'à la ruine du petit château.

Il se gare à une encablure du village, ni trop loin ni trop près pour avoir la paix. Comme c'est dimanche, il ne devrait pas y avoir de problème, pas besoin d'aller se perdre dans la nature sur un terre-plein. Après avoir siroté lentement une bière locale particulièrement infecte, sous le regard hostile de la patronne et des quelques clients déjà grisés qui riaient bêtement comme le font ceux qui n'ont plus de vrai sujet pour rire, il marche vers sa voiture. Il remarque alors, sur sa gauche, les toilettes publiques éclairées et il s'y dirige machinalement. Il y découvre une première pièce avec le lavabo placé en face, le WC est à droite dans une seconde pièce de grande dimension. Il tend la main sous le robinet, laisse couler l'eau quelques instants, elle est très chaude. Une idée commence à germer dans sa tête, d'autant que dehors un vent glacial commence à souffler et que la pluie est attendue pour la nuit qui vient. Les circonstances idéales pour être tranquille. Il est déjà onze heures du soir, cela l'étonnerait fort qu'à cette heure quelqu'un vienne cadenasser les toilettes. Il retourne à sa voiture pour revenir bien plus tard.

Il est deux heures du matin, le vent souffle par bourrasques et des paquets d'eau s'abattent par intermittence, les accalmies relatives sont brèves. Robert met la tête dehors pour repérer des intrus, mais il n'en voit guère. Il se décide à passer à l'action. Il doit faire vite, premièrement déplier la piscine sur le sol en carrelage de la seconde pièce et visser le gonfleur, ensuite fixer au robinet le tuyau d’arrosage acheté entre-temps, et le dérouler sur quelques mètres, le sectionner. Cela se présente bien, la pièce semble convenir parfaitement.

Il s'active donc sur le gonfleur qui est un modèle que l'on tient à deux mains. De temps en temps il s'arrête essoufflé et écoute, mais il n'y a toujours que le vent et la pluie qui s'abat. Ce n'est que bien plus tard, et après avoir bien transpiré, que Robert tâte le boudin en caoutchouc qui crisse sous les doigts. Celui-ci commence à se raffermir. Encore quelques coups de pompe et le tour sera joué. Il décide alors d'ouvrir le robinet mitigeur et regarde avec ravissement l'eau chaude et fumante se déverser.

Il fait très froid dans le local non chauffé, le carrelage du sol est glacé et humide, peut-être n'est-il pas très propre. Il empile ses vêtements sur le bord du lavabo après l'avoir rincé et essuyé, puis se glisse très lentement dans l'eau qui est à la bonne température. À l'horizontal il ne touche pas le fond de la piscine avec ses pieds, aussi se cale-t-il contre le rebord sur lequel il appuie sa nuque. Il est bien, trop bien diraient les jeunes. Trop bien ! Cela le fait rire aux éclats tout en battant des jambes. Mais qu'est-ce qui serait trop bien dans la vie ? Il se reprend aussitôt, il ne s'agit pas d'attirer l'attention, puis hausse instinctivement les épaules en se rappelant que personne ne risque d'aller dans les toilettes publiques au milieu de la nuit, de surcroît quand la tempête souffle dehors. Il tend la main vers le sac posé à coté et en sort un petit canard jaune poussin. Il le pose à la surface de l'eau et le laisse dériver avec ravissement. Oui, il imagine la tête que feraient les sinistres résidents et les gérants des B&B à la vue de ce spectacle incongru. De nouveau, il doit se retenir d'éclater de rire. Il saisit alors le savon et commence à se frictionner.

Quelque temps plus tard, alors que l'eau du bain très improbable a perdu de sa chaleur et n'est plus que tiède, Robert remarque la lueur derrière la vitre de la fenêtre placée sous le plafond. Il regarde sa montre, il est quatre heures passé et il est temps de filer. Il se redresse, attrape la serviette et s'essuie avec des gestes vifs. Il s'extrait du bain vers un angle de la pièce laissé libre. Saisi d'une légère panique il commence à enfiler prestement ses vêtements et remarque à ce moment-là que la porte de sortie est coincée par la masse d'eau qui appuie dessus. Comment faire ? Il enlève ses chaussettes qu'il avait enfilées sans réfléchir, traverse la piscine et tire sur la poignée de la porte. En vain. C'est bel et bien coincé ! Il ne peut même plus accéder au gonfleur qui a glissé par terre et reste inaccessible. Il tente de vider l'eau avec ses mains, mais ce sera bien trop long. Il essaye de déchirer le caoutchouc, mais celui-ci résiste à toutes ses tentative. Soudain il entend des voitures et des gens parler à l'extérieur, probablement du personnel qui se lève très tôt pour aller travailler. Il aurait dû le prévoir et prendre moins de bon temps.

Mais il a une idée, en se mettant debout sur le rebord de la piscine il doit lui être possible de se glisser facilement par la fenêtre. Il finit de s'habiller aussi vite qu'il peut, se met debout sur le boudin gonflé à bloc en prenant garde de ne pas glisser et pousse sur le montant de la fenêtre. Ouf, celle-ci n'est pas verrouillée ! Dehors le soleil a fini par percer les nuages, mais le vent souffle toujours et agite les branches du chêne vigoureux qui surplombe les toilettes publiques. Devant la porte d'entrée quelques personnes s'impatientent. L'une d'elles essaye de regarder par la fenêtre, mais cette dernière est trop haute.

Et moi je vous dit que c'est la serrure qui est cassée !

Ce n'est pas certain, s'il y avait quelqu'un dedans ? Peut-être a-t-il eu une crise cardiaque ?

Attendez, John saura y faire pour ouvrir la porte, tenez le voilà justement qui arrive !

Il ne faut pas beaucoup de temps à John pour débloquer la serrure. Mais lorsqu'il pousse la porte celle-ci résiste. C'est tout juste s'il réussit à l’entrebâiller de quelques centimètres, et encore doit-il pousser de toutes ses forces en s’arc-boutant dessus. La porte se rabat aussitôt, l'onde de choc fait osciller doucement sur la surface de l'eau le canard jaune qui semblerait avoir une vie organique.

Il y a quelque chose qui bloque, je ne peux pas l'ouvrir. Attendez, ce n'est pas quelqu'un, on dirait un … un ballon, c'est du caoutchouc que je touche !

Oui, c'est un gros ballon ! Euh non, c'est plutôt un bateau gonflable ou … une grosse bouée !

Encore ces vauriens de jeunes ? Ils ont voulu nous faire une farce ! Si je les attrape !

Quelqu'un lâche pour rire :

C'est peut-être une poupée gonflable ? Ah Ah Ah ! Le modèle XXXXXXL !

Une femme présente dans le groupe lui jette un regard outré.

Andrew qui se tordait sur place, non de rire mais parce qu'il avait une envie très pressente, s'avance finalement tout en ouvrant son petit couteau de poche...

Bon, les conneries ça suffit, moi je vais régler le problème vite fait, poussez-vous tous !

Andrew appuie de toutes ses forces sur la maudite porte et l'écarte d'un bon centimètre, il avance la pointe du couteau.

C'est tout juste si John a le temps de dire :

Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée...

Au même moment Peter conduit sur une route single way qui l'éloigne de Gong, il rit tellement qu'il en pleure. Il doit se sécher les yeux avec la manche de son pull-over. Mais il est loin d'imaginer...

 

 19) Le grand chêne !  

 

Préambule :

Fabien refait une fois encore le tour de l'arbre, pour bien s'imprégner du lieu. Les semelles de ses chaussures s'enfoncent dans la mousse luxuriante d'où jaillissent de petites fleurs colorées, il laisse sa main glisser sur le tronc de l'arbre pour en ressentir toutes les aspérités. Bientôt il lui faudra partir pour revenir en France, alors il jalouse énormément les arbres qui sont enracinés en ce lieu magique et que rien ou presque ne semblent pouvoir déloger. Il colle doucement son dos à l'arbre pour en ressentir toutes les énergies et se met à s'imaginer se fondant dans sa structure la plus intime, il essaye d'écouter ce que l'arbre pourrait bien lui dire. Seuls quelques chants d'oiseaux lui répondent.

Développement :

Il se trouve qu'à cet instant même Medb fait sa ronde du soir pour veiller au bon déroulement des règles de vie de la forêt humide, une des plus vieilles du royaume magique, n'hésitant pas à sermonner les jeunes fées qui manqueraient à leurs devoirs. D'habitude elle se garde de toute présence humaine, les pétales de rose dont elle est vêtue la cachant facilement du regard. Aussi est-elle très surprise, au détour d'un tronc d'arbre, de la découverte inopinée du bipède. D'ordinaire ceux de son espèce sont tellement bruyants et brutaux qu'on les entend de très loin, ils marquent leurs passages de fougères écrasées et de déchets étranges et parfois coupants, sans parler de leurs odeurs acres. Surtout ils sont la terreur des animaux qu'ils pourchassent pour le divertissement, une lueur malsaine dans leurs deux petits yeux fixés dans un visages fait de chair molle et blafarde. Ce n'est pas une fée qui inspire le comportement des hommes, mais bien des démons et des goules.

Medb s'est aussitôt cachée sous une feuille. L'homme, c'est ainsi que cette espèce se désigne, semble fermer les yeux, il ne l'a probablement pas vue ni entraperçue, tout comme il n'a pas remarqué le daim qui passe à proximité. Elle décide donc de reprendre sa ronde, mais en étant plus prudente cette fois-ci. En tant que reine des fées, elle n'a en effet pas le droit de se laisser surprendre comme le ferait une jeune fée sans expérience. Elle bat vivement de ses petites ailes et s'éloigne en virevoltant. Un œil jeté en arrière lui montre que l'homme ne bouge pas. Elle devrait continuer son chemin, car ses responsabilités sont considérables, mais elle reste interloquée par ce comportement inhabituel, aussi décide-t-elle de revenir en arrière et d'observer.

Medb sent une grande souffrance morale chez la créature, elle est stupéfaite de détecter un lien énergétique ténu qui le relie à l'arbre qui l'a en quelque sorte accepté. Surtout, elle ressent une compassion inattendue pour un membre esseulé de l'espèce qui n'a aucune considération pour le petit peuple de la forêt et qui a coupé tout lien authentique avec la Nature qui l'a pourtant fait naître. D'ordinaire, seuls les enfants très jeunes de l'homme ont en de rares occasions la faculté de voir le petit peuple. La cécité vient avec l'âge de raison, mais la fée ne peut pas le savoir. Elle s'assoie sur une petite branche et le regarde tout en enlaçant ses propres jambes avec ses bras, elle pose sa tête sur les genoux. L'homme la fixe, les mains toujours plaquées en arrière sur le tronc de l'arbre.

Qui es-tu ?

Une fée.

Tu es une fée ?

Ben oui, une fée. Je ne ressemble pas à une fée ? Regarde mes ailes !

La reine des fées s'envole, tourne plusieurs fois sur elle-même dans une parade acrobatique, puis se repose avec délicatesse sur la branche. Fabien est fasciné, il sourit puis son visage redevient triste.

Je ne sais pas, c'est la première fois que j'en vois une. Es-tu une bonne fée ?

Je ne comprends pas la question, je suis une fée c'est tout. Qu'est-ce qu'une bonne fée ?

Une bonne fée vient au secours des gens, elle permet de réaliser des souhaits.

Medb le regarde plus intensément en plongeant ses grands yeux dans les siens. Elle ne comprend pas tout avec son intelligence de petite créature du monde magique, mais elle sent intuitivement que l'homme est très malade et qu'il ne voudrait pas revenir chez lui pour y mourir. Il voudrait choisir sa propre mort et devenir cet arbre qui enfonce ses racines dans le sol et lance sa frondaison vers les étoiles étincelantes, il voudrait rester à jamais dans cette forêt. Une jeune fée n'aurait pas suffisamment de pouvoir magique pour exhausser un tel vœux, mais Medb est tout de même la reine des fées et cela l'homme ne peut pas le savoir.

Il lui faudra cependant canaliser une quantité considérable d'énergie, et il n'est pas certain que les plantes et les petits animaux pardonnent la reine des fées quand il ne reste presque plus d'énergie vitale dans un monde dévasté par les hommes.

Une camionnette blanche s'arrête sur le terre-plein placé en bordure de la forêt. Cette forêt fut autrefois utilisée pour les parties de chasse des nobles, mais il y a longtemps que plus aucun coup de feu n'y retentit. D'ailleurs, la chasse y est interdite. Les héritiers ont décidé de la rentabiliser avec le négoce de bois de chauffage. Dexter saisit la poignée et pousse la porte de la camionnette qui grince, il pose un pied à terre en faisant attention aux flaques d'eau et hume l'air chargé de senteurs d'humus. Il a choisit un métier qui le rapproche de la Nature et il en tire une grande fierté. Il se dirige vers l'arrière et saisit ses grosses bottes en caoutchouc qu'il enfile tout en se tenant au véhicule cabossé. Doug est encore assis sur le siège passager, il sirote le café chaud du thermos.

Aller viens Doug, tu auras tout le temps de boire ton café quand on aura fini le travail !

Mais le café sera froid quand on va revenir ! Juste une minute.

Dexter hausse les épaules et s'en va saisir la tronçonneuse placée à l'arrière. Il vérifie le niveau d'essence et d'huile, ainsi que la tension de la chaîne. Mais bientôt les deux hommes pénètrent dans la forêt en suivant une sente qui serpente au milieu des arbres. Dexter était venu repérer cet endroit. Ils n'ont pas beaucoup à marcher, soudain Dexter s'arrête et pose la tronçonneuse sur le sol, il tend le doigt droit devant lui. Doug lève la tête et cherche à voir ce que son collègue lui désigne.

Regarde, en face à cinquante mètres, celui-ci pourrait faire l'affaire.

Doug hoche négativement la tête.

C'est dommage d'abattre un tel chêne pour du bois de chauffage, tu crois pas Dexter ?

Qui te parle de bois de chauffage ? Attends, j'ai oublié de te montrer...

Dexter se trémousse pour glisser sa main dans la poche, il en sort une feuille de papier pliée en quatre qu'il déplie. Doug s'approche et jette un œil dessus. Il est noté une commande spéciale pour des planches de bon chêne destinée à un fabriquant de cercueils.

Et c'est pour où cette commande ?

Attends, c'est marqué là, oui c'est ça, c'est pour la France. C'est curieux, ils ne doivent pourtant pas manquer de beaux chênes chez eux ! Enfin, comme on dit c'est le client qui décide, faut pas chercher à comprendre ! C'est peut-être un gars de chez nous qui se fait enterrer en France.

Après avoir consciencieusement fait le tour de l'arbre pour bien évaluer la zone de chute, une procédure qu'il respecte toujours scrupuleusement, Dexter s'approche enfin, la tronçonneuse tenue à deux mains. Il la pose sur le sol et tire vigoureusement la poignée du lanceur, le moteur thermique pétarade et gâche la tranquillité du lieu. C'est tout juste si une âme sensible aurait pu percevoir à cet instant précis un léger frémissement des branches et un infime bourdonnement dans le sol. Mais quand l'arbre s'abat enfin, une immense vague d'effroi, qui se communique d'arbre en arbre, se propage dans toute la forêt. Doug a des frissons qui lui parcourent le corps, il fait un pas en arrière et manque de tomber, un froid glacial pénètre ses vêtements. Même Dexter est mal à l'aise.

C'est curieux, je ressens comme un étrange remord, c'est pourtant que du bois...


 20) Bonne conduite !  

 

Préambule :

Il avait soudé des tôles blindées de belle épaisseur sur les cotés de son 4X4.
Si faute de pouvoir politique corrompu, pour continuer à la cacher encore au peuple, la fusion froide avait résolu le problème de manque de carburant, enfin presque puisque la contrebande tenait désormais le marché de la poudre de nickel, l'écroulement économique généralisé avait justifié que le chacun pour soi, et le chacun contre tous, deviennent la règle de conduite sur la route. Comme dans la vie d'ailleurs. Aussi avait-il également soudé quelques piques en acier pour se faire aussi les piétons. Le fil barbelé n'avait pas été une idée si bonne que cela, car des restes humains y restaient accrochés longtemps et empestaient ensuite très fort. Il avait dû renoncer au barbelé.

Développement :

Sur le siège arrière, sa petite fille serre très fort le bocal en verre contre sa poitrine. C'est son trésor.
Il n'a jamais compris pourquoi elle attache tant d'importance à ce trésor. Quand il la questionne, elle lui répond que c'est pour jouer avec ses amis. Or il le sait très bien, ses amis actuels sont des amis imaginaires. Les seuls vrais amis qu'elle eut l'ont mordue car ils pensaient qu'elle était comestible. C'est une conséquence fâcheuse de l'effondrement économique et des guerres sporadiques qui suivirent. Ainsi sa fille gardera-t-elle une vilaine cicatrice sur son avant-bras droit. Au moins, toutes les régions du Monde ne sont pas encore irradiées, ça c'est une sacrée chance !

Papa, il y a une méchante voiture jaune derrière nous !

J'ai vu ma chérie. Si tu veux faire plaisir à ton papa tu mets ta ceinture. Tout de suite !

S'ensuit une course poursuite, le véhicule qui les suit ne voulant pas les lâcher d'un pouce et gagnant du terrain. Son 4X4 est grandement défavorisé par la masse du blindage, il ne sert donc strictement à rien de vouloir espérer semer les poursuivants. Cependant, ils arrivent à une suite de lacets et de virages en épingle. Il lève le pied afin de les laisser les rattraper à cet endroit précis.

Papa dis, on peut casser la méchante voiture ?

Effectivement, juste à la sortie d'un virage, la voiture jaune tente de les dépasser. Il lève aussitôt le pied de l'accélérateur et donne avec les deux bras un violent coup de volant sur la gauche. Le choc est assourdissant, les tôles encaisseront cette fois-ci encore. Il croise pendant une fraction de seconde le regard épouvanté de la conductrice puis porte le regard sur la trajectoire. C'est tout juste si le 4X4 est déporté sur sa droite, quant à la voiture jaune, elle fait un tête-à-queue et plonge vers la ravine en contrebas, non sans avoir fait plusieurs tonneaux. Cependant, depuis la fin de l'essence les voitures n'explosent plus comme au cinéma. Il a le sourire aux lèvres car Il n'a jamais aimé les chauffards qui collent au cul et tentent coûte que coûte de doubler. Il arrête le 4X4 en douceur et sert le frein à main, prend lentement le fusil placé sous son siège et entreprend de descendre vers le ruisseau qui serpente au fond du petit ravin. D'ici il lui est possible de voir la voiture jaune qui est couchée sur le coté, elle repose partiellement dans le lit de ce qui s'avère être une petite rivière. Les occupants ne semblent pas s'en être extraits. Il doit tout de même faire attention, un mauvais coup est toujours possible. Il fait le tour de l'épave, là un bras affreusement tordu dépasse d'une portière, ici un petit filet de sang écarlate ruisselle sur la vitre éclatée. Cette fois-ci personne ne s'en sera sorti, mais il vérifie tout de même. Il n'aime ni entendre gémir ni le regard de ceux qui le supplient, il aime bien les accidents bien propres et sans bavure.

Mon papa a cassé la méchante voiture !

Il se retourne et voit sa fille debout juste derrière lui, son trésor toujours plaqué sur la poitrine.

Tu sais que papa veut que tu l'attendes toujours dans le 4X4, mais tu n'écoutes jamais.

La petite fille fait la moue et regarde ses pieds tout en se dandinant de l'un à l'autre.

Bon, puisque tu es là, je ne vais pas te priver de ton plaisir.

Elle relève la tête, un sourire jusqu'aux oreilles rayonne sur un visage d'ange. Elle pose le bocal sur le sol et se précipite alors dans l'habitacle, une petite cuillère à la main.

Le papa et sa fille retournent au 4X4. Il a préalablement récupéré un peu de poudre de nickel et quelques balles, plus des babioles sans intérêts. Il sait très bien que ce qu'il possède ne lui appartient pas vraiment et sera un jour prochain pris par bien plus malin ou plus chanceux que lui. C'est la vie. Pour sa fille, il doit cependant faire en sorte que ce moment arrive le plus tardivement possible.
Il n'a malheureusement récupéré aucune nourriture, pas même une barre énergétique périmée, ni des vitamines. Les gens qui les poursuivaient devaient avoir sacrément la dalle car leur prise de risque était insensée. Ils ont payé le prix fort et c'est très bien ainsi. À sa droite sa fille est occupée à nettoyer les pairs d'yeux qu'elle a extraits des cadavres encore chauds.

Qu'est-ce que tu fais là ma petite chérie ?

Je nettoie mes billes papa, sinon elles ne vont pas rouler sur le sol comme il faut.

Sa fille tient un globe oculaire de la main gauche et de la droite pince avec le pouce et l'index le nerf qu'elle arrache d'un coup sec. Elle lâche ensuite sa prise dans le bocal rempli de formol et remet le couvercle. Elle va pouvoir montrer ses nouvelles billes colorées à ses amis.

Tu t'es bien reposée ?

Alain tente de se redresser d'un coup sec sur son siège et se laisse retomber en arrière sur le dossier, il se frotte les yeux avec les paumes de ses mains et expire lentement l'air qu'il a retenu dans ses poumons. Il s’étire du mieux qu'il peut derrière le volant, il a les jambes ankylosées. Lui et Aline s'étaient arrêtés et garés sur le bas-coté de la route pour faire une petite sieste.

Pas vraiment Aline, j'ai fait un horrible cauchemar ! J'ai rêvé de ma fille, elle voyait encore.

Tu veux dormir encore un peu ? Sinon je peux te remplacer si tu veux.

Non ça ira, j'ai juste besoin de me dégourdir un peu les jambes.

Alain met la main sur la poignée de la portière et la pousse lentement, elle arrive à la butée et se stabilise. Il met un pied dehors puis l'autre, et s'extrait péniblement en prenant appuie sur le siège et le volant. Dehors l'air est sec et revigorant, il se redresse et s'étire les bras au dessus de la tête. Quelques pas et ils pourront reprendre leur voyage.

Aline a traversé la chaussée pour aller à l'épicerie qui est de l'autre coté de la route. Elle fulmine des insultes à l'encontre du chauffard qui n'a pas ralenti et qui l'a obligée à courir pour ne pas être écrasée. Elle revient brièvement au milieu de la route et brandit le majeur à l'intention du connard, mais il est déjà loin. Elle pénètre donc dans la petite boutique.

Vous avez vu ce connard ? Il a failli m'écraser ! On aurait dit qu'il le faisait exprès !

Ma pauvre dame, les jeunes ne respectent plus rien. Ce sera quoi pour votre service ?

La patronne lui saisit avec une longue pince des œufs dans un bocal rempli de vinaigre. Quand elle ressort avec les provisions dans les bras, Aline entend la voiture qui revient dans leur direction. Elle se prépare à intercepter l'abruti, mais il accélère et va faucher Alain qui ne s'est aperçu de rien, ainsi que la portière qui est arrachée et rebondit plusieurs fois sur la chaussée.

Le chauffard s'arrête quelques kilomètres plus loin, il vérifie l'état du pare-buffle renforcé pour le gros gibier, puis il grave au canif une croix sur le coté de sa caisse. La chasse est ouverte.

 

 21) Le portrait vérité !  

 

Préambule :

En Occident e portrait fidèle remonte à la peinture flamande et aux primitifs italiens, mais c'est la Renaissance qui plus particulièrement mit en exergue la singularité. Jan van Eyck représentait des hommes d'affaire hollandais, la Révolution française amena les bourgeois à se faire portraiturer pour glorifier une réussite sociale. Mais dans le monde marchand de l'usure ramenant toute chose à sa valeur d'échange, c'est dorénavant la mentalité si particulière du marchand qui aujourd'hui influence l'art dit du portrait. C'est désormais celui qui, sur la tête de sa mère s'est le plus gavé, ou qui veut le faire croire, qui entend imposer aux autres une personne de poids à défaut de Culture à laquelle il est étranger, comme ce milliardaire qui fit rallonger son yacht pour faire un pied de nez revanchard. Les tours ne finissent pas de surplomber leurs rivales, seule la quantité importe. C'est en 2010 que l'équipe d'une université d’Amsterdam mit en évidence la corrélation significative entre le surpoids du chien et la masse corporelle de son maître. Une conséquence du régime alimentaire. Pas seulement. C'est à ce moment précis qu'il vint à la mode de se faire représenter par un animal fétiche, pas forcément le sien. Ce n'était pas nouveau, pour exemple le blason d'Angleterre était formé par un champ de gueules avec trois lions d'or armés et lampassés d'azur, la Normandie se contentait de deux léopards d'or, l'Aquitaine d'un seul. Mais ces animaux symbolisent la noblesse et la force guerrière, des qualités intrinsèquement étrangères au commerçant. Les portraits des marchands sont commandés pour flatter leur ego, ce qui les éloigne des Ambassadeurs de Hans Holbein le Jeune qui sur la toile revendiquent une éducation humaniste, avec l'anamorphose célèbre de crâne humain qui marque une Vanité. La vanité est devenue vertu.

Développement :

Francis s'est levé de très bonne heure. Son métier de photographe l'oblige à se lever tôt, car il doit s'occuper des bêtes. Il y a la paille à changer, les animaux à nourrir et à brosser. Ce n'est qu'ensuite qu'il prend le temps de se servir un grand bol de café brûlant dans lequel il trempe des tartines de pain grillé recouvertes d'un miel doré. Mais les bêtes avant tout, il leur doit bien ça. Elles sont son gagne-pain et jamais il n'envisagerait de leur faire le moindre mal. Après tout, elles sont à la fois des vedettes, des icônes et des doublures appréciées.

Il possède plusieurs bêtes correspondant chacune à la singularité des portraits pour lesquels il est sollicité. Le marché est en plein essor, d'autant que le mariage s'est effondré après le changement des mœurs et que les mères porteuses se sont orientées vers le commerce lucratif de l'enfant. L'Art est devenu la vitrine morale d'une société évoluée et libérée des carcans nauséabonds de la famille, la chasse aux réactionnaires d'un temps qui n'a jamais existé dura moins longtemps qu'escompté. Il y eut bien quelques indignations, notamment de la part des sociétés protectrices des animaux, quand une sculpture de dix mètres de haut qui faisait la promotion de la zoophilie et de la sodomie fut exposée dans la capitale, devant le magnifique Centre Pompidou. Alors les zoophiles défilèrent à coté des scatophiles, profitant de quelques attouchements suspects et effluves non moins suspectes, les médias sponsorisés s'acharnèrent sur les néonazis qui osaient dénier les droits légitimes. Sale temps pour les bêtes ! Hitler n'était-il pas végétarien ? En vérité il ne l'était, mais qu'importe ! En tout cas Francis ne mangerait pas ses animaux. Il n'avait cependant pas imaginé que l’antispécisme vegan mènerait les pratiques trans-genres sur le terrain des trans-espèces et de l'artifice de la chirurgie esthétique, comme pour cette Eva Tiamat Medusa, banquier qui naquit dans un corps d’homme, puis voulut devenir un dragon, et qui se fit implanter des cornes, tatouer des écailles, couper la langue dans le sens de la longueur, et enlever ses oreilles trop humaines, pour « ne pas mourir en être humain ». Là aussi, devant des faits aussi déviants, nous, les personnes autrefois considérées comme non cinglées, aurions pu nous attendre à ce que la classe politique réagisse ou simplement s'émeuve, mais cela eut été ignorer à ce moment précis que la secrétaire d’État à l’Écologie affirmait que la pratique des vaches à hublots est une nécessité pour la science. Le hublot, il aurait fallu le placer sur la tempe de la secrétaire d'État pour étudier le fonctionnement de son cerveau, puisque Rabelais nous dit que « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Finalement il n'y aurait pas que les savants fous d'Hitler pour oublier le sens d'une phrase pleine de sagesse. Sage, Francis l'est à chaque instant, il est bien obligé de cacher sa pédophilie-phobie, une construction sociale réactionnaire et désormais interdite, ou critiquer l'initiation LGBT à l'école, s'il ne veut pas passer pour négationniste. Il ne trouverait plus de travail, ses bêtes seraient vendues comme objets sexuels ou finiraient en saucisses. Quand il se promène avec son cochon préférée, un animal de 300 livres, les passants le félicitent pour la beauté morale et esthétique de son couple. Il se garde alors bien de les contredire, il prend simplement garde à ce qu'aucun individu ne vienne en douce meurtrir la muqueuse du rectum de Charlie. Charlie, il vient le présenter aujourd'hui à un grand banquier qui veut affirmer de manière picturale qu'il s'est gavé comme un porc, surtout grâce aux pauvres qui chaque quinzaine se retrouvent à découvert et se font saisir leurs maigres biens par des huissiers.

La voilà vot'bête ?

Le banquier se trouve debout derrière son bureau, appuyé contre la baie vitrée en verre blindé. Il ne correspond pas à l'image que Francis s'en faisait. Normalement un banquier est censé être gros, sirupeux, il tient un cigare entre ses doigts boudinés. Celui-i est maigre, le visage émacié, il fixe Charlie avec une mou réprobatrice, puis il porte son regard brillant d'intelligence vers Francis, ce dernier croit y déceler de l'amusement.

Est-ce que je devrais poser avec ce, cette bête ? Enfin, vous voyez ce que je veux dire.

Non, pas du tout.Vous en êtes certain ? Hé bien c'est déjà ça !

Le banquier tapote nerveusement avec l'index droit sur le bureau et s'arrête. Charlie avait eut du mal à prendre l'ascenseur, maintenant il frotte tout en grognant son groin contre la moquette. Craignant qu'il la décolle ou l'arrache, Francis sort de sa poche une pomme qu'il offre à son cochon qui salive aussitôt, façon pour le photographe de s'opposer moralement à la recette du cochon aux pommes et aux épices. Le banquier ne semble pas s'en offusquer, il regarde à nouveau par la large baie vitrée.

Être banquier, ce n'est pas être toujours maître chez soi. Ma femme, vous comprenez.

Francis ne veut pas rentrer dans la psychologie de son client, il hoche simplement la tête.

Tenez, je vais vous montrer ! Si vous voulez bien me suivre...

D'un pas alerte, le banquier mène Francis et Charlie dans la pièce voisine. Sur les murs sont accrochés quelques peintures et quantité de photographies récentes.

Vous avez ici tout le gratin du monde des affaires. C'est comme une grande famille.

Ils sont tous de votre famille ?

Francis est surpris de poser lui-même cette question.

Non, pas tous.

Il rit de bon cœur.

Tenez, voici celui à qui vous devez la diminution des contenus des boîtes quand nous avons promis au gouvernement de ne pas augmenter les prix à la consommation.

Un babouin est représenté faisant une grimace. Il est accroupi et exhibe au regard des fesses d'un rouge très vif, il tourne la tête vers le spectateur et paraît faire un geste obscène d'une patte arrière.

Un sacré farceur l'oncle René, il aurait pu faire une carrière politique. Enfin, vous êtes vous-mêmes photographe, ce sont bien vos collègues qui tronquent la réalité des produits avec les photographies mensongères des emballages. Est-ce que je me trompe ?

Le regard de Francis est attiré par la toile d'à côté, y est représenté un féroce loup, masqué avec un fin bandeau de tissu noir, qui maintient par derrière un mouton apeuré pour le sodomiser avec force. Derrière, une file d'attente de moutons imperturbables paraît interminable.
Le banquier observe Francis et sourit.

Qu'en pensez-vous jeune homme, qu'y voyez-vous exactement ?

Cela me fait penser au monde politique et aux électeurs.

Hé bien je tiens à vous féliciter. Effectivement, il s'agit de la représentation de notre ancien président, les promesses électorales, n'est-il pas vrai, n'engagent que ceux qui y croient !

Le regard se porte sur d'autres toiles, une représente une énorme pieuvre qui tient une seringue avec chacune de ses tentacules, elle repose sur une marée d'enfants verdâtres qui vomissent. Une autre encore représente une fouine au petits yeux noirs cupides qui se frotte les pattes avant.

Max, on le surnommait « Max », toujours à imaginer un max de profit, c'est lui qui eut l'idée de placer les bonbons aux caisses des magasins, à hauteur des yeux et des mains des enfants !

Au fond de la pièce trône une fresque avec un orang-outan qui lance en l'air des pièces d'or, de la monnaie de singe sans doute. Un triptyque représente trois personnages qui rappellent les singes de la sagesse, ou la fine couche de lin qui recouvre les yeux de Thémis. Mais cette cécité, qui est la meilleure façon de garantir l'impartialité de la justice, est extrême, les visages sont lisses, ils n'ont ni yeux ni oreilles, juste une bouche démesurée et pourvue de molaires pour broyer.

Francis sait pertinemment que la farce porte un sens caché, qu'il est un rouage du système, que ne pas s'y soumettre revient à perdre son emploi. Mais le banquier s'est dévoilé, il joue la franchise. Du coup, il se rappelle une célèbre formule de Napoléon Bonaparte et la prononce imperceptiblement.

La main qui donne est au dessus de la main qui reçoit.

Le banquier doit avoir l'oreille très fine, car il poursuit.

Lorsqu'un gouvernement est dépendant des banquiers pour l'argent, ce sont ces derniers, et non les dirigeants du gouvernement qui contrôlent la situation.

Le banquier regarde un long moment Francis droit dans les yeux. Celui-ci ne doit pas avoir la patte, … la main molle et moite. Il reconduit en silence son photographe et lui donne carte blanche pour réaliser les portraits de Charlie dans son bureau de directeur. Puis il sort sans un mot pour s'entretenir avec sa secrétaire. Francis ne le reverra jamais.

Plus tard, le banquier retournera les épreuves tirées en grand format sur papier glacé de la meilleur qualité. Ce ne fut pas une mince affaire de faire monter le cochon sur un siège de directeur, la secrétaire resta tout le temps en retrait, paniquée, elle refusa d'aider à pousser le cochon de 300 livres pour le maintenir assis pendant les prises de vues.
Beaucoup de pommes furent nécessaires.

Il était prévu que le banquier mettrait une croix à l'arrière de la photographie de son choix, pour faire malgré tout plaisir à sa femme seule détentrice de sa fortune. On y voit un gros cochon assis très droit sur ses pattes arrières, son postérieur posé sur le siège en cuir et métal chromé, un cochon de dos et qui regarde semble-il bien au delà de la baie vitrée, comme pour oublier ce qui se déroule dans cette pièce. Pièce perpétuelle, la société du spectacle est un avatar du capitalisme.

Songeur, Francis brosse avec soin la soie dure de son porc préféré, aucun animal n'aura tenu avec autant de classe le rôle de banquier, il lui lit un texte de Guy Debord tenu de la main gauche.

Toute la vie des sociétés, dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation.

 

 22) Foutus complotistes !  

 

Préambule :

Lorsqu'un pays en occupe un autre par la force, les résistants sont de manière récurrente présentés comme des terroristes, c'est ainsi que la Gestapo désignaient ceux que l'on appelle aujourd'hui les Résistants. Quand on occupe un pays, c'est rarement pour apporter la civilisation et le progrès, c'est plus généralement pour aller en piller les ressources. La faculté d'oublier ces fondamentaux en fait des impondérables qui sont privés de causalité et échappent au sens critique et à la morale.

Développement :

La grosse marmite en cuivre repose sur un feu de bois placé au milieu de la pièce, au 36ème étage. Parler de feu de bois est bien exagéré, tout au plus s'agit-il d'un tas grossier de planches en contre-plaqué ou d'aggloméré obtenues après avoir brisé à coups de hache les meubles et les étagères des bureaux. Une fumée noire monte au plafond et a déclenché le système anti-incendie. Des cendres virevoltent dans l'air humide et viennent se déposer sur la peau nue des sauvages, rendant le lieu apocalyptique. Parmi les philosophes, certains avaient pris la défense de ces extrémistes, ils furent fort heureusement vite poursuivis pour apologie d'actes terroristes.
L'Occident s'était montré magnanime, le fait que le sol soit très riche était un pur hasard, d'ailleurs les tribus d'Indiens ignoraient tout de cette richesse. C'est pour leur bien que nous avions entrepris de raser leur immense forêt, tracé des routes au bulldozer. Récupérer les essences de bois et planter du soja pour notre bétail était simplement une contrepartie à l'effort consenti pour sortir ces peuplades de la barbarie, ils nous devaient bien ça. Le fait de placer leurs femmes et leurs enfants dans des bordels était une manière pacifique de créer des liens sociaux, une action éminemment civilisatrice. Alors comment aurions-nous pu comprendre leur haine de la démocratie et du progrès ? Non, cette haine est dirigée contre nous car nous portons les valeurs du progrès.

Marcel, c'est bientôt prêt ta préparation ?

Jacques se tenait debout les poings sur les hanches, ses gros muscles luisaient sous la transpiration, sa tunique en feuilles séchées lui collait aux cuisses. Chose plus inquiétante, ses peintures corporelles commençaient à lui couler sur le visage et la poitrine. Il fallait faire vite.

Je fais c'que j'peux, je t'y verrais à ma place ! T'as qu'à la prendre ma place !

Bon, bon, mais fais vite, on va pas y passer la journée ! Hein !

C'est en se penchant sur les livres de la bibliothèque que le chef avait découvert que ces tribus de primitifs coupaient des têtes et les réduisaient, qu'aussi ils allaient voler les femmes des villages alentours et pratiquaient le cannibalisme. Il eut l'idée d'associer ces traits de caractère en une unique action, son chef au-dessus ne put qu’acquiescer. Ainsi donc fut imaginée la marmite.

Un fin bouquet se répand dans la pièce. Marcel est accroupi et remue lentement la préparation avec une grande cuillère en bois prise à la cuisine du réfectoire. Il espère ne pas avoir de compte à rendre pour cet emprunt, car le chef est strict question règlement.
Marcel tourne et retourne la mixture, une expression de pur ravissement sur son visage buriné.

Mais cela énerve Jacques qui intervient une seconde fois.

Qu'est ce que t'as à regarder ta marmite comme ça, on est pas au barbeuc ici, concentre-toi sur la mission bordel de merde !
Je vais pas t'le redire encore une fois !

Que c'est beau !

Jacques se penche subrepticement et observe le contenu. Marcel tourne et retourne la mixture.

Que c'est beau, ça m'rappelle quand j'étais enfant de cœur !

T'étais enfant de cœur toi ? Manquait plus qu'un curé dans not'groupe ! Ici c'est pas l'armée du salut si tu vois c'que j'veux dire !

Vous y connaissez rien chef, sauf vot'respect !

Piqué au vif, Jacques se penche un peu plus et remarque des formes rondes qui surgissent du liquide blanc en ébullition. Une tête d'enfant apparaît les yeux grands ouverts et replonge dans le liquide pour disparaître, aussitôt remplacée par une autre, puis encore une autre, dans un ballet perpétuel.

Si vous regardez bien, chef, on dirait des têtes de chérubins !
La foi ça s'explique pas chef, moi j'y vois un message fort que Dieu est avec nous dans not'mission !

Derrière le chef qui est tétanisé, avec une très mauvaise expression de rage contenue sur son visage, le caporal-chef, jusque là silencieux mais soudainement enjoué, s'exclame.

Moi je dis que ça sent très bon chef, c'est comme qui dirait d'la la noix de veau à la crème et aux champignons. J'peux goutter ?

Avant que Jacques ne le bloque, il se penche, tempe son doigt dans la sauce et le porte à sa bouche.

Bon ça suffit les conneries, on est en mission bordel de dieu ! Et j'veux vous voir danser !

Faut pas jurer chef, ça porte malheur, les anges y aiment pas ça !

Au pied de l'immeuble pris en otage par les terroristes, les forces de l'ordre s'activent, elles ont beaucoup de mal à cause de la marée des journalistes qui ont investi l'esplanade dans les minutes qui suivirent l'action terroriste non encore revendiquée à cet instant. Tous les regards se sont portés vers la baie vitrée brisée par laquelle l'on perçoit plusieurs indiens peinturlurés faire des grimasses, bander les muscles de leurs gros bras, et commencer une sorte de danse rituelle. Ils s'accrochent par les bras et produisent une sorte de gigue, dans un sens puis son contraire, frappant le sol de leurs pieds et tapant des paumes des mains sur leurs cuisses. Ils poussent des cris gutturaux.

Ce sont des bêtes sanguinaires qui s'attaquent à nos valeurs démocratiques ! Les passants repoussés par les forces de l'ordre filment la scène avec leur téléphone portable. Tout le monde aura vu.

Une journaliste de BFM tient le micro près de son visage.

Comme vous le voyez, les forces de l'ordre cernent en ce moment même un groupe terroriste qui s'est réfugié au 36ème étage de l'immeuble où se trouvent les bureaux de l'Organisation d'Aide à la Forêt tropicale, une ONG vouée au développement des populations locales.

Elle se tourne vers la personne située à côté d'elle, tout en fixant la caméra par intermittence.

Vous êtes le coordinateur de cette intervention, pouvez-vous nous en dire davantage ?
Est-il vrai que les terroristes sont d'abord intervenus dans une école à proximité ?

C'est exact, nous déplorons l'attaque d'une maternelle avec une barbarie inouïe, je tiens à dire que ces actes inhumains ne resterons pas impunis, que moi et mon...

Pardonnez-moi, est-il vrai qu'ils ont massacré des enfants et euh... tranché des têtes ?

L'information est confirmée par nos services, il semblerait que ces actions portent une fois encore la signature de la tribu Bata désormais bien connue pour ses réduction de têtes. Cet odieux attentat porte la signature des indigènes qui veulent détruire le monde civilisé.

Mais un petit groupe de personnes, qui avait réussi à percer le cordon de police avec ses panneaux et ses banderoles, bouscule le cameraman qui instinctivement dirige sa caméra vers lui.

Tout ceci n'est que mensonge, ce que l'on dit des Indiens n'est que pure ignorance ! Jamais les Indiens, comme les Jivaro, n'ont réalisé de tsantzas en les faisant cuire dans du lait et de la crème légère, tout ceci est contredit par la science et l’anthropologie ! C'est impossible ! D'ailleurs les têtes retrouvées chez vos terroristes sont celles de très jeunes enfants, elles n'ont donc pas été réduites, et ni les yeux ni les lèvres n'ont été cousues. Comprenez qu'il faut une semaine entière pour réaliser une tsantza, il faut se servir de pierres chauffées que l'on fait rouler à l'intérieur, c'est très complexe, c'est tout un art...

La journaliste est choquée, mais elle se reprend très vite, et c'est à cela que l'on reconnaît le véritable journalisme qui se heurte avec courage au complotisme.

Un art, vous appelez ce massacre un art ? Ainsi donc vous approuvez ?

Le chef de la Police est en train de parler dans son micro, aussitôt une escouade bouscule et gaze le petit groupe, celui qui s'exprimait est violemment frappé à la tête et traîné vers un fourgon, les panneaux et banderoles sont foulées aux pieds.

La journaliste se retrouve face au coordinateur.

Nous avons affaire à des activistes qui soutiennent les terroristes. Ceux-là disent que c'est impossible, or il ne faut pas se demander comment c'est possible, c'est possible puisque ça a lieu ! Ceux qui ont une position négationniste des faits sont les instigateurs du terrorisme, le Gouvernement entend faire appliquer strictement la loi ! Il y veillera croyez-le !

Dans la tour, le commando arrache ses pagnes, les colliers de perles colorées, et s'asperge d'eau. Il commence à revêtir les treillis empilés dans un coin. Ensuite il extrait trois sauvages menottés qui restaient confinés dans une petite cage en osier. Il renverse le chaudron encore bouillonnant et jette dans le feu les costumes utilisés pour le spectacle, ainsi que la cage.

La dizaine de têtes fumantes ont roulé sur la moquette et restent immobiles, elles constitueront la preuve incontestable de l'implication du clan considéré comme le plus extrémiste, celui qui met en péril l’Économie.
Julien regarde avec tristesse les visages figés que furent des enfants quelques heures plus tôt, son expression est extrêmement maussade.

Quand même chef, des enfants, nos propres enfants. Est-ce bien fondé ?

Comme tu causes, t'as donc pas entendu la Martine de l'ONU qui disait que 500,000 enfants morts ça vaut l'coup ?
T'es pas au-dessus de l'ONU, la Martine est brillante y disent !

Oui chef, mais quand même ! Je me dis que peut-être, des gosses...

T'as rien à dire, t'as compris ? T'obéis aux ordres c'est tout !

Au moment de sortir, à la traîne du groupe, le caporal-chef fait un pas en arrière, il saisit une petite tête d'ange encore chaude et la glisse dans son sac à dos, toute cette histoire lui a creusé l'appétit. Les trois malheureux indiens de petite taille, à qui l'on avait injecté des drogues, ne comprennent pas ce qui se passe, ils sont violemment poussés en avant par des colosses habillés comme des blancs, les voilà qui dévalent comme des fous les escaliers qui mènent à l'entrée de l'immeuble, tout autre passage est barricadé. Lorsqu'ils surgissent en pleine lumière ils sont canardés par un tir groupé qui les fauche dans leur élan, criblés de toute part. Nul prisonnier cette fois-ci encore.

Alors Monsieur le ministre, qu'en est-il de la force d'intervention que nous vous avons réclamée pour nettoyer les villages des pouilleux qui prennent la défense des arbres ? Les derniers sondages sont extrêmement encourageants, gaz, pétrole, diamants, même un peu d'uranium !

Le ministre semble ravi, il étire sa fine moustache et fait un sourire en coin.

Comment dire, avez-vous regardé les dernières informations au journal du soir ?

Non, pas encore, mais quelle relation y a-t-il avec notre affaire ?

Quelle relation ? Mais l'opinion publique cher ami. C'est que vous désiriez n'est-il pas vrai ?

Rentré chez lui, le caporal-chef embrasse sa petite fille sur ses cheveux bouclés. Il défait ses affaires et tombe sur la tête réduite qu'il avait oubliée. Mais le cœur n'y est plus, ni la faim, il ressent comme un malaise dont il ne s'explique pas la cause. Il hausse simplement les épaules, ouvre la fenêtre et siffle le chien. Quand celui-ci arrive précipitamment, il lui lance ce qui ressemble à une balle. Le chien plante aussitôt ses crocs dedans et se met à la déchiqueter de plaisir. La femme du caporal-chef retrouvera quelques éclats d'os près de la niche, elle pensera que le fox-terrier a débusqué quelque gros rat ou attrapé un pigeon, et cette sombre idée la rendra triste un bref instant.

Bien plus tard, un policier d'investigation à la retraite se promène le long de la rivière, il tourne et retourne nerveusement entre ses doigts les perles en verre coloré au fond de la poche de son pantalon, c'est devenu un rituel. Il ne s'explique pas la présence de perles colorées dans le feu du 33ème étage, les perles auraient dû être retrouvées sur les dépouilles des terroristes, ou dans l'escalier.

Quelque part, ce qu'il imagine parfois lui glace le sang. Foutus complotistes !

 

 23) Le flippeur galatique !  

 

Préambule :

Si l'Homme aime se divertir, gageons qu'il en va de même pour toutes les espèces de l'Univers si tant est qu'elles ont développé une intelligence qui les différencie des bactéries. Tout ce qui roule, tout ce qui rebondit a toujours fasciné les êtres les plus évolués. Dieu lui-même n'a-t-il pas créé les galaxies qui virevoltent dans l'espace infini, et parfois se télescopent dans un feu d'artifice ?

Développement :

La base avait été attaquée la veille. Mars était pourtant connue pour sa sécurité, tant passive qu'active. Les canons à neutron n'avaient pas été activés, l'AI n'était pas intervenue pour contrer une attaque, malgré sa capacité à détecter les modes furtifs connus. Aucune alarme n'avait retenti.
John ne peut pas bouger, il est comme prisonnier de liens fins et tranchants. Sa tête est lourde et lui fait un mal de chien, la nausée lui vient et il croit qu'il va vomir. Il respire plus lentement pour tenter d'endiguer l'agitation cérébrale qui le fait sortir de la torpeur. Observer, analyser, comprendre. Il fait très sombre, il découvre qu'il est maintenu en position verticale, les bras attachés le long du corps. Soudain un cri à côté de lui, il discerne une forme qui remue comme une larve dans son cocon.

Au secours, aidez-moi ! Par pitié, y a-t-il quelqu'un qui peut m'aider ?

La ferme ! Tu vas la fermer oui ? Personne ne peut quelque chose pour toi, alors ferme-la !

Patrick a toujours su parler aux femmes, quand il ne bassine pas son monde avec les reptiliens.
Marie pousse un cri encore plus strident, très long, puis un gémissement qui devient un râle, sa poitrine se soulève légèrement et elle recommence à sangloter.

Marie, c'est bien toi ?

John ? Mon Dieu je suis contente d'entendre ta voix, que nous arrive-t-il ?

Je pense que nous avons été attaqué pendant la nuit.

Robert ricane nerveusement.

Et bien ça c'est de l'info, John nous dit que nous avons été attaqués !

Plusieurs voix ricanent de concert, mais d'autres pleurent.

Puis le silence revient lentement, entrecoupé de légers sanglots. John prend l'initiative, il voudrait savoir qui est prisonnier avec lui, mais certains semblent ne pas avoir repris conscience, comme le commandant de la base. À priori toute l'équipe peut être là, si ce n'est qu'il fait trop sombre pour le vérifier. Il ne peut bouger que ses doigts, ce qui l'empêche d'atteindre le boîtier de connexion qui est peut-être encore dans sa poche. Normalement l'AI aurait dû interagir avec son cerveau par le biais de la puce RFID implantée, mais elle semble être totalement inactives, l'une comme l'autre. Les voilà livrés à eux-mêmes. À quoi bon toute cette technologie de pointe si elle fait défaut le moment opportun ?
Marie est paniquée.

Moi je dis que c'est ET qui vient pour nous prendre des organes ou nous disséquer !

Patrick saute sur l'occasion pour parler de ses fameux reptiliens.

Et si c'était pour nous manger, t'as pensé à ça grosse nouille ?
Ou peut-être que c'est le temps de la moisson pour les lézards qui nous ont mis sur la Terre ?

C'est pas faux, nous ont fait bien pareil avec les cochons élevés sur Mars !

Une autre voix s'élève un peu plus loin, mais le ton dévoile le fait de ne pas y croire beaucoup.

Et si nous avions été bombardé par des météorites, et si c'était des extraterrestres qui sont intervenus pour nous porter secours ?

C'est peut-être pour notre bien qu'ils sont là ?

Robert rit aux éclats de sa voix grave.

Parce que tu trouves que ça ressemble à une barge de survie ici, ou à une clinique spatiale ? Et si tu appelais l'infirmière pour voir la tronche elle a ? Et depuis quand des météorites ne sont plus détectées et aussitôt détruites ?

Soudain une lumière fluorescente descend sur un des corps et permet de voir un peu mieux la scène. Tous sont fixés verticalement sur une sorte de rail qui tourne derrière un angle, tous sont attachés dans la même posture, une multitude de petits crochets en métal se resserrent sur leurs bras, leurs jambes, le torse aussi. Seule la tête semble dégagée et libre de ses mouvements. Le regard de John se reporte sur la lumière verte, le corps en-dessous n'a pas encore repris conscience, la tête repose mollement sur la poitrine. Des bras articulés sortent alors de la paroi, ils sont reliés à des tubes transparents, chacun d'eux vient s'enfoncer dans des parties distinctes du corps.

Vous voyez bien que nous sommes dans un genre d'hôpital ! Moi je dis qu'ils font tout pour nous maintenir en vie ! Hou ! Hou ! Vous êtes là ? Montrez-vous s'il vous plaît ! Nous laissez pas comme ça, par pitié ! S'il vous plaît...

Robert rit encore une fois, la dernière, mais il s'agit d'un rire nerveux, son regard exprime l'angoisse.

Les cochons aussi on les laisse pas crever dans les élevages, n'est-ce pas ?

Difficile de savoir combien de temps passa. Plusieurs fois les bras articulés sont intervenus pour mettre sous perfusion les membres de l'équipe qui ne réagissaient pas ou plus, pour les alimenter probablement avec des fluides vitaux. Le plus éprouvant ne fut certainement pas de se soulager debout et à proximité immédiate des autres, un mètre à peu près, mais l'odeur et les crampes insoutenables que provoquait l'immobilisation. Même Patrick avait fini par ne plus se révolter. Après avoir insulté copieusement ses hôtes, il avait bandé tous les muscles de son corps, cela n'avait fait qu'enfoncer plus durement les crochets dans sa chair, rajoutant l'odeur du sang à celle de l'urine.
Soudain un cliquetis sort John de ses rêveries, à moins que ce ne soit l'action des substances injectées par la machine.

Des bruits saccadés de machineries résonnent alors dans toute la structure qui bourdonne, puis le rail se met en mouvement d'une manière saccadée, d'abord lentement.
Dans un seul mouvement, les corps sont entraînés sèchement vers la direction cachée par l'angle mort. Un premier hurlement ne tarde pas à se faire entendre, qui est suivi par un second et un troisième. Les cris semblent cesser brutalement quand ils sont remplacés par d'autres. Le rail démarre et s'arrête par intermittence. Marie est juste devant John, elle semble être l'objet d'une souffrance intérieure bien trop grande pour elle. Elle regarde le sol tout en tremblant. Patrick quant-à-lui a cessé de lancer ses insanités et de beugler depuis plusieurs minutes, il les précédait. Une nouvelle vibration, et le rail continue son inexorable mouvement.

Marie relève la tête, les yeux mouillées, elle fait un timide sourire à John totalement impuissant. Le rail l'arrache à elle même, son visage bascule du côté opposé et ses cheveux de couleur auburn font une dernière arabesque autour de son visage. Elle disparaît derrière l'angle mort et pousse un hurlement qui n'a plus rien d'humain, juste à côté d'elle une flamme calcine la chevelure de Sophie, et une scie circulaire vombrissante la tranche lentement au niveau de la nuque. Avec un bruit de succion, un gros tuyau transparent placé au dessus d'elle aspire la tête comme le ferait un gros vers. Le cœur de Marie ne lâche malheureusement pas, elle aura le temps de voir la haine sur la figure John, les crochets qui s'ouvrent simultanément pour laisser tomber le corps de Sophie par la trappe en-dessous.

GRRZZAK est énervé, il perd la partie. Il tire furieusement sur la tirette, propulse à trop grande vitesse la bille sur la rampe, elle explose sur un bumper. Malgré tout, il récupère la friandise tombée dans la trappe en dessous, la porte à ses lèvres écailleuses et la suce en clignant de ses yeux fendus avec des paillettes d'or. GROUKGZAK se tord de rire en frappant le sol avec sa queue, signe de contentement. C'était une excellente idée d'avoir capté les ondes radio électromagnétiques de ces bipèdes ne manquant pas de goût, ils avaient découvert le flipper et le distributeur de barres chocolatées. C'est au tour de GROUKGZAK, il va montrer à son chef ce que c'est que de jouer comme un lézard civilisé, ces bipèdes méritent des égards si l'on ne veut pas trop les abîmer. La nouvelle tête roule jusqu'en bas, il la récupère tout en douceur pour la relancer. GRRZZAK avale sa friandise, il observe avec attention la technique humaine de GROUKGZAK. Rien de mieux que voyager pour s'ouvrir l'esprit et faire du tourisme culturel et gastronomique. Les ZZZAAK ne savaient pas comment établir le contact avec ces bipèdes, heureusement ils captèrent une émission éducative du nom de code L-214, ils appliquèrent scrupuleusement leurs us et coutumes.

 

 

 24) Les livreurs tous temps tout le temps !  

 

Préambule :

Avec les livreurs tous temps tout le temps, l'assurance d'être livré à temps ! La livraison est notre aventure, pour que la livraison ne soit pas votre aventure ! Les meilleurs spécialistes sont à l’œuvre pour uniquement vous satisfaire, que ce soit un piano à queue déposé sur l’Himalaya*, ou une glace à la fraise livrée dans la vallée de la Mort. Avec les livreurs tous temps tout le temps, l'assurance d'être livré à temps ! La livraison ne doit pas être votre aventureuse ! Choisissez les livreurs tous temps tout le temps, les seuls professionnels qui vous consacrent tout leur temps !
* Démonstration faite devant huissier, lire attentivement les clauses du contrat.

Développement :

Il gare la voiture au bord de la route, sur l'herbe. Elle fait un peu miteux la voiture de cette société qui a une si grande prétention de service. La tôle est rouillée, la publicité adhésive se décolle, il ne s'agit même pas de sérigraphie. Enfin, par les temps qui courent, tout job est bon à prendre. Il est en bonne santé, sportif, on lui a dit que c'est le métier idéal pour ceux qui aiment pratiquer un sport, et en plus il est payé ! Veinard lui avait lancé le patron, une claque dans le dos !
Greg regarde la montagne dont le sommet se perd dans les nuages. Il pratique certes un peu l'alpinisme, cela lui arriva pendant les colonies de vacances, et surtout la technique de la descente en rappel quand il s'agissait d'épater sa nouvelle copine, mais là il s'agit d'un gros morceau. Il a peut-être surévalué ses capacités physiques, d'ailleurs il s'était brisé une jambe à cause de cette fille.

Bon, allons voir l'équipement fourni par la boîte !

Greg ouvre le coffre et attrape en soupirant la sangle d'un gros sac en toile de coton brun, il le repose à quelques mètres et entreprend de défère les sangles. Le sac au moins et de bonne qualité, le boss fait donc attention à ce qui est essentiel pour sa mission. Il a manqué d'éclater de rire quand on lui expliqua de quoi il s'agissait, une fille de milliardaire bloquée dans un refuge à cause de la panne inopinée du téléphérique et qui fait un caprice. Le boss avait négocié un prix bien plus bas que l'hélicoptère, même les gens riches sont parfois radins. La fille fit une crise de nerf, elle exigeait sa boîte de caviar et sa bouteille de Champagne.

Papa, je veux mon caviar et mon Champagne, sinon je ne retourne pas en classe !

Mais voyons ma fille, tu vois bien que c'est impossible !

Finalement le père appela une agence de livraison qui promettait l'impossible. Personne de sensé ne promet l'impossible. Ainsi il donne l'impression à sa fille de céder, tout en ne faisant pas de dépenses inutiles, car il sera remboursé. Quant à l'hélicoptère de sa société, il était réservé à ses riches clients, en aucun cas pour satisfaire le caprice d'une enfant gâtée.

Greg s'est assis sur l'herbe, il tourne et retourne l'équipement entre ses mains. Une combinaison noire en néoprène, un masque en silicone, un tube en plastique, et des palmes. Il prend son téléphone et appelle l'agence, la secrétaire acariâtre lui demande d'improviser de mieux qu'il peut. La livraison est devenue son aventure, il s'est engagé par contrat. Le patron, moins jovial, arrache le combiné de la main de la secrétaire et hurle qu'il a tout intérêt à se manier ! Il y a tant de gens qui n'attendent que de prendre sa place, que ce n'est pas un problème pour la boîte.

Bordel de meeeerrrrrrde ! Saloperie de boîte à la con ! Allez vous faire enculer !

Mais Greg a fini par entreprendre la montée vers le pic enneigé. Au début il transpire comme un malade dans sa combinaison de néoprène, mais le froid de l'altitude la rend moins inconfortable. Quant aux palmes, elles remplacent plus ou moins les raquettes, si ce n'est qu'il se vautre continuellement dans la neige à force de glisser et glisser encore. Dommage qu'il n'existe pas de palmes en peau de phoque. Le masque aussi a son utilité, mais il reste en permanence embué. Quant au tuba, il espère ne pas subir une avalanche pour devoir de s'en servir. Il s'arrête pour souffler un peu, voilà deux heures qu'il a quitté la voiture. il va être midi, pourvu qu'il arrive avant la nuit !

La main gauche de Greg cherche une prise sur la corniche au dessus de sa tête, ses doigts gelés se referment sur des aspérités de la roche, il balance une palme sur le rebord et finit par s'y hisser.

Ses mains sont en sang, sa combinaison lacérée de toute part, mais il est victorieux, enfin presque.

Bon, je ne suis plus très loin du refuge, voilà donc ces pylônes que je voyais sur la carte.

Il n'a plus qu'une seule palme, il a perdu celle du pied gauche dans un passage particulièrement difficile, elle est tombée en tournoyant dans le vide et a disparu dans les sapins. Pourvu que le gros porc ne déduise pas la perte de ma paie. Mais à ce moment son téléphone sonne,il le prend dans son sac à dos et se le met à l'oreille. C'est la secrétaire qui est au bout du fil, sèche comme une saucisse sèche.

Allo, oui ? Qui est au téléphone ?

Vous en êtes où ? Normalement le destinataire aurait déjà dû être livré !

Je fais ce que je peux, croyez-le bien !

Un bon livreur se sort toujours des pires situations, il ne connaît pas l'échec ! Vous avez au moins pris soin du matériel que nous vous avons confié ? Sinon il vous sera facturé, Monsieur Bur est toujours intransigeant sur ce point. Tout équipement détérioré est déduit du salaire.

Et quand est-ce exactement que ça devrait être livré ?

Vous savez pas lire votre feuille de route ?
Dans 15 minutes dernier délai, sinon vous pouvez déjà dire adieu à votre rémunération et chercher un autre travail.

Une hésitation dans la voix de la secrétaire.

Vous pensez y arriver ?

Greg regarde la montagne pour estimer ce qu'il lui reste à parcourir. Bon, les choses sont claires, alors il éclate de rire. Comme il entend toujours la petite voix qui sort de son portable, très faiblement, comme un gazouillis, il le rapproche à nouveau de son visage.

Vas te faire foutre grosse dinde !

Greg finit par atteindre le refuge, il fait déjà nuit, fort heureusement c'est le clair de lune. Quand il pousse la porte, un petit groupe de marcheurs regarde avec effarement l'homme grenouille qui vient de franchir le seuil. La fille n'est plus là, elle a fini par baratiner un pisteur pour la conduire dans la vallée. Greg s'assoie, ouvre la boîte de caviar et la bouteille, il mâchera chaque grain et avalera chaque gorgée avec une immense satisfaction. Ce soir, ce soir seulement, il se sent riche.

Le bonheur des uns, fût-il fugace, provoque souvent le malheur des autres.
Quelque part dans l'océan, emporté par le courant de la marée qui s'est inversée, un homme se bat contre les requins qui le cernent. Il ne s'agit pas d'un marin tombé à la mer, ni d'un naufragé, mais d'un livreur des livreurs tous temps tout le temps. Avec la force qui le quitte, il assène des coups de piolets à droite et à gauche. Il a beaucoup de mal à garder la tête hors de l'eau à cause des lourdes chaussures à crampon qu'il a aux pieds. Finalement la nature a le dernier mot, dans une gerbe d'écume rougeâtre il disparaît à jamais, sans même une bulle.

Monsieur Bur est d'humeur bestiale, il renifle et marche de long et en large dans la pièce.

Toujours aucune nouvelle des deux livreurs dites-vous ?

Non Monsieur le directeur.

Et les clients n'ont pas été livrés ?

Non Monsieur le directeur.

Je vois. Mais dites-moi, juste pour savoir, est-ce vous qui avez distribué les sacs ? La Presse parle d'un homme grenouille qui aurait été aperçu dans un refuge de montagne, or il semblerait que ce soit ce refuge justement. Voyez-vous où je veux en venir espèce de dinde ?

 

 25) Le permis moto de meute !  

 

Préambule :

Il fut un temps très lointain où l'individu conservait toujours une certaine liberté dans ses agissements, où il pouvait parler sans peur, où même il se permettait, parfois, de penser par et de lui-même ce qu'il pensait, malgré le risque que la société pense à ce qu'il pense de manière pourtant intériorisée, quand même les pensées susceptibles d'émerger sont décelées et déconstruites à l'avance. Pour arriver à cette société parfaite, ultime phase du progrès, on n'avait pas utilisé la lobotomie du lobe frontal, d'abord sur les assassins, puis sur les dissidents, enfin sur les enfants à naître. Non, l'AI et la science informatique furent mises à contribution pour connecter les objets aux êtres vivants, les caméras de surveillance furent remplacées par celles qui analysent en temps réel les expression des visages et traquent toute angoisse ou toute joie qui sont suspectes. Petit à petit les muscles des visages se figèrent, tout comme la capacité intellectuelle. Mais les biopuces avaient pris le relais, toute tentative de personnalité était aussitôt corrigée par les ordinateurs du ministère de la Pensée universelle. Dans un premier temps, on avait établi la pensée planétaire, identique partout, puis promulgué qu'elle était universelle. La GRIFFE avait envoyé des capsules dans toutes les directions de l'univers pour rappeler à tout l'espace intersidéral la loi SAUT JOYEUX. L'Homme ressemblait tellement à ses machines, plutôt à ses maîtres dans une relation de dominant-dominé, que les familles trans-genres et trans-espèces préférèrent adopter des androïdes à cause du service après-vente et de la clause de non satisfaction. Comme les poussins mâles, les enfants finissaient au broyeur. Puis tout s'arrêta en une nuit, une guerre électromagnétique d'une puissance exceptionnelle grilla tous les processeurs et effaça toutes les données. L'immense partie de la population mondiale, transformée en légumes, disparut assez rapidement, faute de capacité suffisante à raisonner de manière autonome. Les fonctionnaires furent les premiers touchés. Celle qui survécut ne voulut plus entendre parler des droits de l'homme, des valeurs démocratiques, de l'antiracisme ou de l'autorité, tout ce qui servit à encadre, à enfermer et à dominer. Elle était devenue vaccinée contre tous ceux qui entendent penser et agir à sa place. Certains appelèrent cela le RIC (Résistance Informationnelle Concerté). Dans cette société au demeurant extrêmement violente, et où des bandes armées sèment parfois la terreur, le troc a remplacé l'argent factice, la parole donnée reprend sa place, le contre-don de Marcel Mauss porte un coup définitif à l'acte de crédit. Il convient cependant de considérer que cela n'est rendu possible que par une nomadisation dans un espace qui est dévasté et soudainement immense, car la surpopulation et les flux déterritorialisés ne pouvaient engendrer qu'une succession de milieux d'enfermement et de camps de concentration dans le sens donné par Giorgio Agamben. Quelques millions tout au plus d'êtres humains parcourent sans cesse la Terre en quête de subsistance. La moto est devenue le symbole de cette nouvelle manière rebelle de survivre. Mais cette survie permanente, n'est-elle pas l'éveil en retour de la vie, la fin du cauchemar informatique ?

Développement :

Un de vous peut me dire pourquoi il est là ?

Plusieurs mains se lèvent, l'une après l'autre. Le vieux motard grisonnant parcourt la salle de cours de son regard ombrageux, tout en mâchant un morceau de viande séchée dure comme du cuir. Les mains gantées posées sur sa grosse bedaine, il regarde les élèves un par un puis soupir. Il fixe le sol à ses pieds et marmonne dans sa barbe qu'il a très longue. Il s'assoit sur le bureau qui craque comme pour marquer une désapprobation.

En premier, je dois vous dire que j'ai rien à foutre d'vote vie, j'suis d'abord là pour échanger mon savoir-faire contre des provisions. Y en a très peu qui savent assez se démerder pour me suivre sans que je change les couches-culottes. Comprenez c'que j'dis ?

Parfois, le maître choisit un ou plusieurs élèves pour rejoindre sa meute. Il faut remplacer ceux qui tombent. C'est la raison pour laquelle les élèves s'appliquent à réussir les épreuves du permis de conduire en meute. Ceux qui échouent se retrouvent souvent seuls et leur espérance de vie est limitée, sauf de très rares loups solitaires qui deviennent des légendes. Le prof faisait parte de ces derniers, sauf qu'en vieillissant il s'est dit que construire son propre groupe serait pour lui une assurance-vie, et pas question de se risquer à lui dire qu'il s'agit plutôt d'une assurance-vieillesse ! Les vieux à la charge de la société avaient fini par être euthanasiés dès 60 ans dans la société démocratique, d'abord par arrêt des soins, ensuite par asphyxie à l'azote, une initiative que l'on devait à un sage appelé Attali, ou Attila, il ne sait plus. Parfois des vieux s'étaient enfuis, leur têtes étaient affichées à la télévision, et la traque publique commençait avec une prime pour chaque vieux abattu. La dépouille était transformée en engrais et servait à faire repousser l'herbe. D'où le proverbe : « Où Attali passe, l'herbe repousse ». Mais cela est désormais très vieux, même pour Jack, tant de choses ont changé depuis l'Armageddon. En premier lieu la considération humaine, car les banquiers avaient non seulement financé les guerres et les conflits, mais cette engeance avait amené l'Humanité à sa perte, car l'argent s'était dévoré lui-même. Jack avait de l'affection pour les jeunes qui le suivaient. La fin de la civilisation avait fait ressurgir les sentiments humains.

Bon, première leçon.
Vous découvrez un motard accidenté, mais qui ne fait pas partie de vot'groupe, il est étalé sur le bitume à côté de sa machine, alors vous faites quoi ?

Jean lève le doigt et prend la parole avant les autres pour les prendre de court.

Moi je sais Monsieur ! Je sécurise le lieu de l'accident, je vérifie l'état du blessé et j'avertis !

Très bien. Il est très important de sécuriser en premier un lieu d'accident.

L'élève est ravi d'avoir apporté la bonne réponse, il l'a lue dans un petit livre très abîmé et tout moisi découvert dans une cave ayant résisté à l'effondrement de la maison pendant le souffle de l'explosion nucléaire. S'il réussit à se faire remarquer par le prof, peut-être sera-t-il pris.

Et comment tu sécurises mon gars, viens donc nous l'expliquer sur cet'estrade.

Ben euh, d'abord je coupe le contact de la moto, et euh je vais placer à bonne distance sur le sol des triangles de part et d'autre pour signaler l'accident, puis je...

La salle hurle de rire, certains se tapent dans les mains, d'autres sautent sur les tables.

Tu places les triangles à bonne distance, c'est bien ça ?

Euh, oui Monsieur, à bonne distance, de part et d'autre je veux dire...

Et pourquoi faire ?

Ben pour éviter de créer un autre accident, un autre motard qui passerait par là et boum !

Qui passerait par là ? Et boum ?

Oui Monsieur.

Le prof s'approche subrepticement de l'élève et lui crie un gros « boum » en se penchant en avant, ce dernier a un mouvement de recul et trébuche, il s'étale de tout son long, de nouveau la salle s'esclaffe et rit à gorge déployée. Le prof tend la main vers son élève pour l'aider à se relever, puis il se tourne vers les autres en faisant des mouvements des paumes vers le sol pour faire revenir le calme. Il finit par obtenir un semblant d'attention à sa personne.

Ne riez pas, dans les très vieux temps c'est ce qu'on faisait effectivement.

Vous avez dû connaître cette époque grand-père, c'est de votre âge !!!

Le prof repère la saleté qui a fait la réflexion, lui il pourra toujours courir pour qu'il le prenne.

Vous devez savoir qu'en ces temps très reculés d'avant la dernière guerre mondiale, très anciens, même pour vot'prof, c'est bien c'qu'on faisait pour sauver des vies, comme on disait ! N'allez pas croire que la vie humaine avait que'que importance. En ces temps là le rendement et le profit dirigeaient le monde, il fallait sauver des vies pour éviter les pertes financières.

Le prof lit la stupeur dans les regards, ce ne sera pas une chose facile à expliquer.

Quelles pertes financières prof ? Quelle rapport y a-t-il avec la vie ?

Tu connais l'élevage des cochons n'est-ce pas, t'as déjà vu ça mon p'tit gars ?

Oui Monsieur, y en avait un d'au moins dix cochons dont trois truies chez le voisin à ma mère, un gros élevage que c'était.
Je m'en souviens bien Monsieur.

Et bien c'est la même chose, tu fais bien attention à c'que que les cochons se bouffent pas entre eux, tu veille à ce qui s'blessent pas, et pourquoi ?

Ben pour les cochons Monsieur, un cochon c'est très précieux...

Et c'est précieux pour quoi mon petit ?

L'élève regarde ses pieds qu'il semble compter, il se dandine nerveusement.

Pour le jambon Monsieur ?

L'élève s'écarte du prof, il a peur d'avoir dit une connerie grosse comme lui, le regard fuyant il craint de prendre une grosse baffe, mais le prof semble réjoui. Le prof désigne l'élève aux autres en hochant la tête, en voilà un qui a compris le fondement de la société humaine.

Exactement, si on élève des cochons c'est pour les manger, si on sauvait des vies c'était pour qu'les êtres humains continuent à travailler pour rembourser les investissements publics, en espérant qui crèvent avant la retraite en ayant beaucoup fumé.

Bon, l'ancienne formule n'est pas si fausse, on coupe le contact pour éviter que la moto n'explose et ainsi on pourra récupérer des pièces et l'carburant. Ensuite ce sont des mines antipersonnel à détection de mouvement qu'on place de part et d'autre pour travailler tranquilles, ça évite l'accident de s'faire allumer par surprise.

Le prof montre deux rectangles d'une dizaine de centimètres de côté et les pose sur le bureau.

C'est c'qu'on appelle sécuriser l'accident. Mais j'vais vous montrer à quoi sert le triangle et pourquoi il est indispensable à la sécurité ! On va passer aux travaux pratiques.

Le prof marche vers la porte, il l'ouvre et passe la tête à travers l'ouverture, il siffle quelqu'un. Quelques instants plus tard deux motards tout de noir vêtus, avec des cuirs renforcés par des plaques de fer, des pointes et des lames de rasoir, font irruption en portant un cadavre, un motard, mais avec un équipement différent. Un le porte par les épaules, l'autre par les jambes, ils le balancent sur l'estrade. Les bras tendus en l'air, le prof exhibe le triangle au-dessus de sa tête, la barbe frémissante.

Après avoir coupé le contact et sécurisé les lieux, il faut immédiatement vous occuper du blessé puis avertir vot'meute. Vous appelez pas v'meute tant que la zone n'est pas sécurisée et désinfectée. Utilisez vot'triangle pour désinfecter. Faut vous y prendre comme ça. Autrefois on appelait avant de désinfecter, assister y disaient, mais c'est pas bon, ça peut vous tuer.

Le prof met un genou sur l'estrade à côté du cadavre, il sort une petite fiole de sa poche, en enlève le bouchon et entreprend de la passer plusieurs fois sous le nef du motard au sol. Au bout de quelques instants celui-ci remue une jambe et ferme une main, il frémit. Trop tard, le prof avait à nouveau saisi le triangle, dans un mouvement fulgurant, et de haut en bas, il abat la pointe du triangle sur le coup du motard qui reprenait conscience. Un bruit mat, la pointe s'enfonce dans le bois, la tête casquée du motard roule en oscillant vers les élèves.

Toujours c'te pointe du triangle vers l'bas. Il est extrêmement important de bien entretenir vot'équipement d'secours, le triangle doit toujours être bien aiguisé, tranchant comme un rasoir. N'oubliez jamais, ça peut vous sauver la vie. La sécurité c'est vital.

Le prof claque des doigts, le cadavre enfin cadavre est emporté, laissant une ligne de sang rouge sur son passage. Le prof invite les élèves à sortir de la pièce, il les emmène sur un terrain vague qui longe le bâtiment.

Sur la droite trois motos noires, d'un noir mat, sont sur leur béquille latérale.

Vous êtes tous je crois déjà montés sur des motos, je veux mettre à l'épreuve vos réflexes avec l'épreuve de l'évitement. Vous aurez à slalomer pour éviter le tir tendu du fusil mitrailleur positionné en haut de ce talus. Vous avez de la chance, le tireur a une mauvaise vue.

Jean jette un œil puis marche en premier vers les motos, mais le Prof l'arrête en lui retenant le bras.

Où crois-tu aller comme ça ?

Ben, euh, je vais prendre une moto Monsieur.

Je crois que vous avez pas bien compris, les motos c'est pour ceux qui auront réussi l'épreuve de la course à pied. Un motard doit contrôler sa vitesse pour éviter de prendre une balle !

L'épreuve du permis moto n'a jamais cessé d'évoluer, l'insécurité routière est à ce prix.
Mais l'insécurité pour les autres reste encore la meilleure assurance-vie du motard !

 

 26) La balançoire !  

 

Préambule :

Depuis qu'il est tout jeune, Marc a toujours rêvé d'aller à Disneyland, mais les parents sont ce qu'ils sont, toujours à faire des promesses qu'ils ne tiennent pas. Il y a bien les manèges au village de bord de mer, surtout les autos-tamponneuses et la barbe à papa, mais c'est toujours les mêmes.

Développement :

Le père de Marc est assis dans son fauteuil une page de son journal dans chaque main. De la tasse de café posée sur la petite table, devant ses genoux, s'élève les tendres volutes de fumées qui caractérisent le samedi matin. La journée s'annonce belle, avec des nuages prévus en fin d'après-midi. Son père finira son café en retournant toutes les pages du journal, puis il ira promener le chien, un rituel immuable. Pour l'instant il tourne la tête et appelle Marc...

Tiens Marc, y a un article pour toi dans l'journal !

Marc revient de la cuisine, il mordille une tartine de pâte chocolatée.

Un article pour moi ?

Marc est méfiant, son père est toujours friand de blagues de mauvais goût.

Ben tu veux toujours aller à ton Disney ?

Disneyland papa ! Disneyland !

Regarde cette annonce, tu pourras plus te plaindre après !

Marc saisit la page que son père lui tend tout en désignant du doigt le passage. Sa mère le regarde tendrement, elle aussi fut jeune et voulait réaliser ses rêves. Marc y découvre une publicité de taille réduite, dans un angle en bas de page. Elle vente la gratuité exceptionnelle pour un tout nouveau manège, à condition d'être parmi les premiers lecteurs à répondre à l'offre. Il n'y en aura pas pour tout le monde. Il est expliqué qu'il s'agit d'une promotion destinée à faire connaître l'attraction dans tout le pays, et plus loin encore. Un numéro d'appel gratuit est joint au texte. Une photographie représente une famille type, deux transgenres du même genre et leurs trois enfants de couleur différente pour être en règle, ils sont assis sur une balançoire géante qui semble s'envoler vers les étoiles, tous les visages sont aux anges, les dents sont d'une blancheur immaculée. Comment résister à tant de bonheur ?

Marc fait la moue, cette attraction ce n'est pas Disneyland, mais sa mère lui passe un bras autour des épaules et le secoue légèrement. Elle effleure affectueusement ses cheveux.

Je sais, c'est pas c'que t'espérait, mais bon, de la part de ton père ça part d'un bon sentiment. Il est un peu bourru, mais l'a bon cœur au fond. Je suis certaine que ça lui fait plaisir.

Une fois le numéro appelé, Marc sut que l'attraction avait lieu dans un village proche, mais que le forain préférait rencontrer ses clients dans un lieu public au préalable, comme un bistrot, pour éviter l'espionnage industriel. Il lui expliqua que Disneyland essayait de lui piquer ses réalisations, qu'il n'avait pas encore déposé tous les brevets, mais ne tarderait pas à le faire.

La mère de Marc aurait dû être présente pour demander au forain comment il peut avoir les autorisations d'exploitation d'un manège pas encore homologué. Elle aurait pu exiger de voir son autorisation d'exercer.

Le forain est déjà assis derrière une table. Il porte une veste en velours de toutes les couleurs qui rappelle le costume d'arlequin. Lorsqu'il aperçoit Marc, il lui fait discrètement un signe de la main, et regarde à droite et à gauche. Les seuls clients sont ceux accoudés au bar qui, sous l'emprise de la vinasse, éclatent de rire et se tordent à chaque vanne vaseuse. Il invite Marc à s’asseoir.

Quel poids faites-vous jeune homme ?

Vous voulez connaître mon poids ? Je suis juste un peu en surpoids.

Marc est très mal à l'aise, son surpoids est quotidiennement un sujet de moquerie. Déjà à l'école on le surnommait « ma boule maboule » ! Le forain ne paraît cependant pas se moquer de lui.

Oui, c'est pour des considérations d'ordre technique exclusivement !

Ben, euh... 95 kg environ. Y a une contre-indication, c'est ça ?

Le forain paraît être ravi, il se frotte les mains qu'il a graisseuses. C'est son jour de chance.

Non pas du tout, bien au contraire !

Il prend une mine contrite, comme s'il s'était mal exprimé.
Il vient de réaliser qu'il doit faire attention à ce qu'il dit à ses clients, être un peu plus psychologue.

Je veux dire que c'est parfait, c'est absolument parfait, vous avez le poids idéal.

Marc sourit timidement, en vérité il est ravi.
C'est un immense pied de nez à destination de tous ceux qui n'ont cessé de le railler. Eux auraient peut-être été recalés.
Le forain avait expliqué à Marc où se présenter. Il s'agissait d'une vieille bâtisse construite au bord d'une falaise de faible hauteur. Cette zone était connue pour avoir été un lieu de pisciculture, avant que l'importation venue d'Asie ne lui fasse une rude concurrence.

Depuis, hormis quelques touristes égarés l'été, l'endroit est presque désert, l'élevage intensif avait fait des ravages du point de vue écologique, le lieu s'était progressivement vidé de ses habitants au chômage.
Le forain conduit Marc vers le bord de la falaise, un portique en acier surplombe, en son milieu une grande balançoire avec un large siège reste immobile dans la brise marine.

Ouah !

Jamais Marc n'a vu de ses yeux de balançoire si haute, il est émerveillé. L'assise à une place est maintenue par des bras oscillants gros comme des bras et non des chaînes comme celles de la balançoire installée chaque année pendant la fête au village. Face à la mer, ce manège lui rappelle un peu le pas de tir de la fusée Soyouz, mais c'est à une autre attraction à laquelle il pense...
Voilà, ça lui revient !

On dirait la balançoire de Glenwood Caverns à 400 mètres au-dessus de la rivière Colorado !

Le forain sourit de toutes ses dents, il regarde l'heure à son poignet et invite Marc à prendre place pour sa démonstration gratuite. Marc saute prestement sur l'assise rembourrée et se cale du mieux qu'il peut. Juste une petite appréhension. Le forain se dirige vers la console de contrôle.

Dites, il n'y a pas de barre de maintient ou une sangle ?

Chez la famille de Marc les parents s'inquiètent du retard de leur fils. La mère harcèle son mari qui sirote un cognac sur le canapé, l'air très soucieux également, même s'il tente de le cacher.

Je te dis qu'il lui est arrivé quelque chose !T'as vu l'heure qu'il est ? Il aurait dû appeler !

Il se lève, pose son verre et se dirige vers la baie vitrée qui offre une vue très large sur la mer, il saisit la longue-vue allemande montée sur son trépied et entreprend de ratisser l'horizon pour s'occuper l'esprit. Sur la gauche, il reconnaît les anciens parcs à poissons flottant qui subsistent à l'état d'épaves, la vieille maison du père Truite qui résiste toujours aux intempéries hivernales.
Le père Truite était obsédé par les cétacés, quel étrange bonhomme. Soudain, quelque chose attire son attention, c'est assez flou à cette distance, mais on dirait que quelqu'un jette des déchets à la mer, dans un mouvement de va-et-vient toujours accentué. Les déchets sont enfin propulsés du haut de la falaise et retombent en faisant une arabesque. Il devra le signaler à la Police.
Mais que...

Oh viens voir, tu croiras jamais c'que je viens d'voir !

Qu'est ce que tu veux dire, t'as aperçu notre fils, là dehors ? Où est-il ? Il va bien ?

Sa femme se précipite et saisit à son tour la lunette, elle cherche, mais sans rien trouver.

Non non, j'ai vu un truc énorme qui a bondi hors de l'eau et qui s'est jeté sur des déchets que quelqu'un jetait à la mer, on aurait dit une baleine tueuse. Quel appétit ça a ces bestioles ! Tout avalé d'un coup ! M'étonne qu'y a plus de poisson !

Heureusement que Marc n'est pas allé se baigner ! Faut pas me faire peur comme ça !

Le forain est ravi. Son dressage d'orque se déroule à merveille. Il y a juste ce problème de rareté du poisson, à cause des élevages intensifs, qu'il fallut régler. Mais bon, faut pas se plaindre.

 

 

 27) De toutes les couleurs !  

 

Préambule :

La question se posa ainsi, en quoi l'avis du client est-il une donnée du département marketing ?
Des études épistémologiques établirent que neuf internautes sur dix consultaient les avis des autres clients en vue de leur propre achat, que ce soit en magasin ou en ligne, et que les deux tiers y accordaient leur confiance, quand dans le même temps seulement un tiers des consommateurs croyaient encore la publicité vue à la télévision. L'avis des clients était donc devenu beaucoup plus impactant que la publicité. Se posa ainsi la question du contrôle, c'est-à-dire limiter au maximum la diffusion des opinions défavorables. Une idée de génie fut, sous couvert du soucis constant apporté à la satisfaction du client, de canaliser le mécontentement en interne pour éviter qu'il n'influence les clients suivants et porte préjudice au chiffre d'affaire. Un vrai marché de dupe, comme pour la démocratie représentative, mais qui flatte l'ego des consommateurs incapables de réfléchir plus loin que le bout de leur nez. C'est ainsi que débuta ce que l'on appellera la guerre des gros boutons, successivement vert, jaune et rouge. Or cela s'inscrivait dans l'évolution des mœurs.>wx

Développement :

La caddy est poussée d'une main ferme, il débouche au détour d'un virage serré et s'engage sur l'allée principale qui longe les caisses. Malgré le cours des années qui l'ont fripée comme une vielle pomme, Juliette est une mamie volontaire qui ne s'en laisse pas compter. Avec ses avis elle entend mener la vie dure au personnel du magasin. Faire les courses, remplir et même uniquement le fond du caddy, du fait de sa toute petite retraite, concède à la journée son meilleur moment.

Juliette marque un arrêt et contemple un bref instant l'alignement des préposés aux caisses, puis elle choisit.
Il y a deux clientes devant Juliette, le caissier saisit sur le tapis roulant les victuailles défraîchies et les suremballages parés de toutes les couleurs attirantes susceptibles de faire oublier la misère qui se cache à l'intérieur, il scanne les codes-barres avec un geste répétitif et machinal, le visage on ne peut plus inexpressif et parsemé de quelques pansements. Cette journée est ennuyeuse. Ce n'est pas tant le salaire de pauvre qui motiva Marcel pour postuler comme caissier, mais l'appartenance à la mouvance LGBTBDSM, considérant humainement que faire du mal fait du bien, et réciproquement. La première cliente a payé en tendant sa main droite où est incrusté une puce RFID, elle récupère le sac recyclable où des bras articulés ont déposé ses courses. Elle fait un bref sourire au caissier puis marche en se dandinant vers la sortie. Sa main gauche tirant distraitement ses cheveux bouclés, elle appuie de son index droit sur l'un des trois gros boutons de la console de satisfaction destinée à récolter les avis des clients. Le vert s'est allumé brièvement.

La cliente suivante s'engage devant le tapis roulant et s'active à y déposer le contenu de son caddy. Soudain, le super-radar à tourelle des caisses émet la lumière clignotante de l'alerte orange, un rayon laser violet fuse et la désigne, plus particulièrement le sac qu'elle porte en bandoulière. Marcel a un léger sourire en coin, ses yeux brillent d'un éclat malsain.

Madame, voulez-vous ouvrir votre sac s'il vous plaît !

Moi ? Mais qu'est-ce que j'ai fait ? Cela doit être une erreur !

Madame, ouvrez votre sac je vous prie, je dois l'inspecter ! Vous n'êtes qu'une voleuse !

Vous ne regarderez pas dans mon sac à main Monsieur, d'ailleurs c'est interdit par la loi puisque seul un officier de police en a le droit, et encore faut-il qu'il y ait flagrant délit !

Marcel en voit beaucoup de ces clientes. Parfois elles récupèrent et collent un code-barre sous leur sac ou sous une semelle pour faire croire à une erreur du système qui se déclencherait fortuitement, mais en vérité elles chapardent en douce. Il connaît la nouvelle procédure pour couper le bec à ces pimbêches. Celle-ci est toute récente et cette cliente semble l'ignorer. Il appuie lentement sur un bouton où est marqué police, aussitôt un robot à roulette surgit, il a la partie haute du corps identique à un officier de police, sous la ceinture ce n'est qu'une machine reliée en temps réel au commissariat de quartier. Toute intervention est enregistrée, une copie est envoyée aux archives du Tribunal des Flagrants Délits si le vol ou la tentative de vol sont avérés, et l'androïde doté d'une intelligence artificielle est assermenté.

Avec un peu de chance Marcel assistera à la fouille au corps, parfois les gestes brusques du robot déchirent ou arrachent les vêtements des clientes qui piquent une crise de nerf. Le policier-robot s'arrête devant la cliente et s'adresse à elle.

Le respect de votre vie privée est notre priorité. Nos partenaires et nous-mêmes utilisons différentes technologies, telles que l'inspection de vos affaires, pour personnaliser nos offres et nos publicités, proposer des fonctionnalités sur les réseaux sociaux et analyser le trafic. Merci de cliquer sur le bouton situé sur ma poitrine pour donner votre accord de la fouille de votre sac à main. Vous pouvez changer d’avis et modifier votre choix à tout moment.

Marcel est déçu, c'est uniquement le sac à main de la pimbêche que l'IA entend contrôler, mais non semble-t-il pour mettre en évidence un vol caractérisé, mais comme prétexte d'une suspicion de vol afin d'analyser le profil commercial de la cliente et le rentrer dans la base de donnée. Marcel est encore plus déçu quand la cliente appuie sur le bouton en disant à haute voix qu'elle accepte. Pendant que la machine inspecte scrupuleusement le contenu de son sac, elle foudroie du regard le caissier médusé qui reste la bouche ouverte. La machine replace tout délicatement dans le sac, un sourire privé de sentiment humain s'affiche sur sa face synthétique, elle s'adresse à la cliente.

Bien Madame, aucun vol n'a été constaté, veuillez accepter nos excuses ainsi que ces bons de fidélité offerts par le magasin, en espérant vous garder comme cliente fidèle.

La cliente regarde les bons, il y a quelques promotions, un petit cadeau à récupérer à l'accueil du magasin, une babiole pour enfant sans doute. Pourtant, c'est le troisième bon qui attire son attention. Elle s'adresse alors à la machine qui n'est pas encore retournée dans son placard.

Dites moi, Monsieur le policier, le caissier m'a bien traité de voleuse ?

Un instant Madame, je dois repasser l'enregistrement.

Il se passe quelques instants où le temps paraît s'allonger. Le caissier devient blême.

Effectivement, il vous a dit il y a exactement 5 minutes et 45 secondes « Vous n'êtes qu'une voleuse ! ». Voulez-vous que j'enregistre une réclamation ?

Non, ce ne sera pas nécessaire.

Elle tend le troisième bon à la machine qui le scanne. Aussitôt une double porte à trois battants s'ouvre. Apparaissent trois gros malabars avec des bras épais comme des cuisses qui arrachent le caissier couinant à son siège et le ruent de coups. Finalement ils le ramassent comme une loque et le repositionnent du mieux qu'ils peuvent sur son siège, le visage tuméfié et un râle sortant de sa bouche meurtrie, il invite de la main Juliette à vider son caddy sur le tapis roulant.

Vous en voyez de toutes les couleurs dans ce magasin à c'que je vois !

Le caissier ne répond pas mais hausse les épaules. Il est davantage sado que maso, pas comme ces brutes épaisses qui sont de vrais pervers sadiques. Il a quant à lui besoin de la souffrance pour atteindre le plaisir le plus raffiné qui mêle domination et humiliation. Avant de trouver cet emploi, il avait souvent recours à des mises en scène particulières, il pratiquait le plus souvent dans des clubs spécialisés, parfois même dans un « donjon ». Le magasin était devenu son nouveau donjon, il en est un figurant. Songeur, il pense avec tant de ravissement à toutes les merveilles qui l'attendent, qu'il ne fait pas attention aux conséquences immédiates de sa rêverie sur un lieu de travail. Le caddy de Juliette est presque vide, faute d'être servie dans un délai qu'elle juge raisonnable, elle est allée appuyer sur le bouton rouge de l'insatisfaction.

Elle a scanné sa carte de fidélité pour utiliser tout le bonus qu'elle a accumulé ces dernier mois. Malgré sa petite taille, elle se penche sur le tapis roulant qui l'emporte, elle tire alors l'aiguille à tricoter qu'elle avait enfoncée dans son chignon gris et entreprend d'en diriger la pointe acérée vers l’œil grand ouvert de surprise du caissier qui ne sait pas encore s'il doit hurler de peur ou bien de plaisir. Mais un bras fait de métal arrête dans sa course fatale celui fébrile de Juliette, celui du policier-robot.

Madame, le règlement du magasin stipule qu'aucun dommage irréversible ne peut être toléré envers notre personnel !

Juliette fait la moue, les grandes surfaces sont pourtant le temple du sadomasochisme, d'abord avec les salaires du personnel, ensuite avec la malbouffe industrielle qui y est étalée sans honte.

 

 

 28) Photografions !  

 

Préambule :

Aline trempe sa cuillère dans sa soupe et la ramène à ses lèvres. Robert la suit du regard en relevant avec difficulté la tête dans sa direction.

C'est très chaud, fais gaffe à ne pas te brûler ma chérie !

Aline sourit et souffle légèrement sur la cuillère avant d'en avaler le contenu. Ce velouté de champignons est un délice. Depuis l'interdiction de fumer, il est devenu courant de servir des potages dans lesquels on verse un soupçon de poudre de psilocybe fer de lance, ou « chapeau de la liberté» par sa référence au bonnet phrygien auquel il ressemble, ou d'amanite tue-mouche plus radicale dans ses effets. Cela fait longtemps que les voitures se conduisent toutes seules, il n'est donc pas à craindre d'être dépisté lors d'un contrôle ou après un improbable accident.Aline est née homme, mais elle décida d'être une femme. Son époux Robert est né homme, il choisit cependant de persévérer dans sa condition de mâle, mais d'espèce canine, il est allongé sous la table du restaurant, nu comme un vers, tenu en laisse comme il est spécifié à l'entrée de l'établissement.

Ta gamelle est bonne ? Tu te régales là en-dessous ?

Je kiffe un max, mais goûte pas, sinon t'vas regretter ta race !

Robert est à plat ventre, il happe des morceaux de viande qu'il avale aussitôt. De temps en temps, il donne un coup de langue sur leur enfant de deux ans dont l'école maternelle n'a pas encore déterminé ni le sexe, ni le genre, ni l'espèce. Robert aboie de satisfaction, puis il se gratte l'oreille qui le démange avec son pied droit, et pousse de la truffe leur enfant dont il a la garde vers la gamelle fumante. Aline est ravie de voir à quel point Robert est un bon « parent 2 ». Une famille idéale, tellement idéale qu'elle est sélectionnée pour le concours du ministère de la Famille.
Ok, mais cesse d'aboyer, sinon je vais devoir te mettre la muselière !

Développement :

Le sergent ralentit et gare le véhicule le long du trottoir. Il n'a pas besoin de couper le contact du moteur à hydrogène comme dans l'ancien temps, l'arrêt se fait automatiquement au bout de cinq secondes. Seules les forces de l'ordre ont le privilège de conduire, cela tient au fait que la sélection est drastique et que très peu de citoyens ont un quotient intellectuel au-dessus de 60. Mais encore, seuls ceux qui n'ont pas été condamnés au motif de la haine, c'est-à-dire qui n'auront jamais contesté une décision gouvernementale, ni remis en doute la vérité officielle, ont cette chance. Ceux qui réussissent les épreuves doivent être reconnaissants et se vouer corps et âme aux valeurs progressistes que les terroristes qui, par leur haine du bien, tentent de saper.

Regarde, c'est ici tu vois, les touristes sortent déjà du bus.

Ils ont l'air normaux tes gus, je vois pas c'qu'un terroriste viendrait manigancer par ici.

C'est pourtant l'information qui nous a été communiquée par le central.

Quelques secondes avant le lieu était encore bucolique, seulement perturbé par le chant des oiseaux et le crissement des insectes, en cet endroit la route longe un parking qui offre un large panorama. Les touristes se déversent de l'autocar et se répandent de manière aléatoire tout autour. Il sont vêtus de vêtements d'été bariolés et fantaisistes. Beaucoup ont du mal à marcher tellement ils sont devenus énormes à force de manger des chips devant leur écran géant, beaucoup ne sont jamais sortis de leurs lieux de vie, beaucoup semblent hagards et ont l'air absents. Ils tiennent tous un téléphone portable à la main, ou droit devant eux une grande tablette. Ils photographient de manière compulsive et désordonnée tout ce qui passe par leur tête, une mouette qui plane au dessus, une fleur fanée qui pousse au bord de la route, un nuage isolé dans le ciel, le bus sous toutes les coutures, leur voisin, aussi eux-mêmes en tendant une longue perche qui oscille et percute les autres perches. Certains utilisent des drones, plusieurs se sont déjà écrasés dans les rochers, sont tombés en vrille sur d'autres touristes, ou ont failli découper quelques chapeaux. Mais une bonne partie tiennent leurs appareils par le mauvais côté ou essayent de voir quelque chose.

Où qu'il est le cœur, où qu'il est ? Dans le guide y disent qu'y a un cœur !

Un des touristes a soudainement l'ait tout excité, il ouvre grand ses yeux et s'exclame :

Là, regardez, le cœur ! Là, vous l'voyez pas ? Mais si l'est là ! L'est là !

Une frénésie s'empare du groupe qui vient aussitôt s'agglutiner au bord de la rambarde, les dernier arrivés grognent et manifestent leur mécontentement en hochant la tête, ils se dressent sur la pointe des pieds et essayent de tendre plus haut encore leurs deux bras pour prendre une photographie, puis contemplent le résultat. Au loin, à quelques centaines du mètres, une anfractuosité dans la paroi dessine vaguement un cœur, c'est le fond de commerce des agences touristiques.

Les deux policiers continuent de scruter la scène, mais ne constatent que la routine habituelle, rien ne distingue ces touristes des autres touristes. Si les bus étaient encore conduits par des êtres humains, il serait plus facile de repérer un terroriste, car sa haine le pousserait à mordre le conducteur. Ce fut d'ailleurs ce comportement qui fut à l'origine de la loi contre cette haine. Un jour déjà lointain, un député qui pourtant n'était pas en panne mordit sévèrement un chauffeur de taxi. On ne sut jamais s'il s'agissait de rage ou de cannibalisme, simplement de faim peut-être. Pour éviter toute épidémie de haine, il fallut traquer celle-ci chez tous ceux susceptibles de ne pas aimer quelque chose ou quelqu'un. Celui qui agit différemment des autres n'aime pas ce que les autres font, il porte donc la haine en lui, et donc il est déjà un terroriste potentiel ! Le rôle de la police est de traquer les déviants et de les neutraliser avant qu'ils ne commettent un attentat, c'est du moins ce qui est partout affiché sur les panneaux publicitaires. L'adjudant grignote une barre de céréales, soudain il s'arrête et fixe une zone précise, son collègue le remarque.

T'as vu quelque chose ?

Là, regarde, à l'écart des autres, tu vois c'te bonne femme ?

Le sergent saisit sa paire de jumelle et observe ce qui est peut-être un flagrant délit. Il voit une femme d'un certain âge, une vraie femme semble-t-il, elle tient dans les mains un appareil photo archaïque dont plus personne ne comprend le fonctionnement. Les gens normaux aiment les choses simples, ceux qui cherchent ce qui est compliqué sont des complotistes, et chacun sait que le complotiste mène au terrorisme ou motive des actions terroristes.

Maryse avait bien été obligée d'intégrer un groupe, puisque tout déplacement individuel est prohibé car considéré comme énergivore et non écoresponsable. Elle a fait le tour du bus pour chercher un angle de vue plus intéressant et composer à l'écart du groupe une photographie de ce somptueux paysage qu'elle avait découvert avec ses parents quand elle était encore petite fille. Son père lui avait légué sa collection de vieux appareils que la loi du recyclage aurait dû l'obliger à mettre à la casse, comme ce fut fait des anciens compteurs électriques pourtant toujours en état de fonctionner. Seuls les derniers appareils photographiques correspondent aux normes de la consommation d'énergie, le sergent continue d'observer la scène, la mâchoire crispée. Cette femme tient dans les mains un appareil interdit, mais cela ne fait pas d'elle un terroriste. Il cherche le gros coup. Maryse, toujours prudente, s'est retournée pour glisser une diapositive d'un très vieux stock dans le compartiment interne de son OM1, celui préféré de son père, une merveille mécanique qui fonctionnait sans pile. Soudain, malgré sa vue qui baisse, quelque chose attire son regard, un reflet dans la vitre d'un second bus. Des policiers sont en train de l'observer à la sortie du virage.

Merde, merde et merde !
Comment vais-je me tirer de ce mauvais pas ? Papa, que ferais-tu à ma place ? Vous saviez réagir à cette époque, par pitié aide-moi !

Elle sait qu'elle a juste quelques secondes pour se sortir de cette situation, elle sait qu'elle risque d'être inculpée pour haine et donc apologie de terrorisme, si ce n'est de terrorisme. Cela fait un certain temps qu'elle a dû être repérée ou dénoncée.Ils ne vont pas la lâcher.

Pardonne-moi papa pour ce que je vais faire papa, mais je n'ai pas la choix.

En faisant des petits pas, se tourne imperceptiblement vers les deux policiers situés plus loin, pour être bien vue d'eux. Elle tient toujours l'appareil au niveau de ses hanches, la trappe ouverte, elle penche alors la tête et déglutit un long filet de salive à l'intérieur, puis elle le referme et le tient devant elle les bras tendus en mimant un panoramique. Le sergent pouffe de rire.

La voilà ta terroriste ! Je crains que ton grand coup soit pas pour aujourd'hui mon adjudant !

On peut toujours l'arrêter pour possession illégale d'appareil prohibé !

T'oublie que t'es là pour coincer les terroristes, c'est pas cette vieille qui va l'faire !

Maryse l'a échappé belle, mais maintenant elle sait que son visage et la signature de son rythme cardiaque relevé par les nouvelles jumelles de la police sont désormais rentrés dans les bases de donnée, elle a tout intérêt à renoncer définitivement à la photographie, surtout qu'à son âge elle risque à tout moment d'être euthanasiée pour être transformée en engrais, plutôt en poudre d'os riche en phosphore pour les pépiniéristes, vu sa masse corporelle qui fond chaque jour. Le retour avec le groupe sera un calvaire, car depuis que le smartphone s'est miniaturisé et inclut toutes les fonctions inimaginables, le mode vibreur le fait utiliser en plug anal vibrant rechargeable sur prise USB. Une mauvaise odeur se répand dans le bus quand tout le monde se met à pianoter sur son écran. Tout le monde ou presque, car la personne au genre indéfinissable assise à côté d'elle, la partie droite du visage femme, la partie gauche homme, reste assise bien droite, les mains posées sur les genoux, elle est prise de tremblements qui la font tressauter continuellement.

Attends, voilà un aut'bus, peut-être que c'est dans celui-ci que s'trouvait ton terroriste ?

Tu devrais pas te moquer de not'fonction, c'est grâce à nous que les valeurs démocratiques peuvent être sauvegardées dans not'pays !
Ces gens nous doivent une fière chandelle !

Le sergent reprend la paire de jumelle qu'il avait posée sur la banquette arrière.
Un groupe de touristes sort du nouveau bus, comme les précédents il s'éparpille à proximité. Tous les bras sont déjà tendus pour prendre des photographies quasiment aléatoires et instantanées, jamais réfléchies, les flash crépitent en plein soleil. Dès que le cœur est aperçu dans la structure rocheuse les gens se précipitent et mitraillent davantage. Soudain, un petit groupe de personnes baissent leur pantalon, descendent leur slip, puis s'accroupissent. En se dandinant comme des canards, elles tournent le dos à l'attraction et lui présentent leur postérieur. Le sergent est rouge de colère, il appuie sur le bouton d'ouverture de la portière et pose un pied sur le sol.

Là c'en est trop, je sors verbaliser ces abrutis pour exhibitionnisme ! Et ils vont faire quoi là, ils vont chier par terre comme des bêtes ?

L'adjudant l'attrape de justesse en lui saisissant le bras, le sergent tourne vers lui un visage contrarié.

Attends, je crois savoir de quoi il s'agit ! Tiens, je vais te montrer.

L'adjudant ouvre sa mallette et en tire un prospectus en papier biodégradable et écoresponsable, y est imprimée une page de publicité qui vante un tout nouveau produitinspiré de l'utilisation détournée des téléphones portables de plus en plus miniaturisés, le plug anal appareil photo.

Toi t'as pas vu le reportage télé hier soir. J'me trompe ?
Pour une fois on y parlait d'autre chose que de chasse aux terroristes. Tu devrais décompresser de temps en temps.

Le sergent hoche négativement la tête, mais il commence à transpirer à grosses gouttes.

Tu vois, de plus en plus les gens conservent leur plug anal enfoncé profond pendant qu'elles s'adonnent à d'autres activités, voire même en présence d'autrui comme toi et moi.

Le sergent commence à se sentir mal, mais son chef poursuit.

Sans qu'on le sache, pour éprouver du plaisir à chaque instant, pour qu'y ait pas d'injustice !
Y paraîtrait que c'est bon pour la prostate, ça la stimulerait.

Le sergent fait une grimace exprimant le dégoût, il regarde l'adjudant avec suspicion, et si...
Puis il chasse cette idée folle de sa tête et inspire profondément.

Oui et alors, peut-être, mais là c'est de l'exhibition et rien d'autre !

Il prend le papier dans ces mains et le lit en détail.
Le nouveau slogan est que la photographie doit devenir un moment plaisir qui doit être partagé.

Et comment qui s'y prennent pour prendre la photo ?

D'après c'qu'on dit y a un capteur derrière le bazar, il suffit de pousser en serrant les dents, comme quand....

Le sergent saisit le prospectus des mains de son collègue et le range avant qu'il ne voit l'emballage vide. Heureusement qu'il n' a pas encore mangé les fayots conseillés avec, sinon il aurait mitraillé !

 

 

 29) Le bonheur des hommes et des bêtes !  

 

Préambule :

Une expérimentation fut réalisée dans une porcherie-école de Normandie, 47 porcs reçurent chaque semaine la visite d'un artiste plasticien, un projet intitulé « 180 jours de bonheur » subventionné par plusieurs organismes officiels. Des porcs purent jouer avec un ballon bleu de yoga et entendre le bruit des vagues, un cochon élu eut même le privilège de marcher 35 km jusqu'à la mer, et suprême gentillesse, ils eurent droit à un concert gratuit. Bien entendu, la finalité n'était pas seulement de lutter contre les images abominables diffusées sur les élevages par des âmes sensibles destructrices d’Économie, mais de mesurer l'influence du taux de bonheur des porcs sur la qualité finale de leur chair si rose, si belle, si attirante. Les êtres humains ont parfois des intentions qui sont nobles, mais il ne faut tout de même pas abuser. C'est comme pour les guerres dites démocratiques, on veut bien débarrasser un pays de son dictateur, mais ce n'est pas gratuit, c'est même souvent un pillage dévastateur qui est planifié. Après nous nous étonnons que ces barbares veulent poser des bombes chez nous. Mais bon... Si tout est bon dans le cochon, rien n'est sans arrière-pensée chez l'homme qui mieux que toute autre créature sur Terre, et peut-être dans l'Univers entier, sait se comporter comme le feraient des démons. En Chine, les choses sont traditionnellement différentes, c'est cette fois-ci la torture raffinée qui garantit à la viande une haute qualité gastronomique. Pendant le festival de Yulin, les chiens et les chats sont éventrés, dépecés, ébouillantés vivants ou tués à coups de bâton pour finir dans les assiettes, car l'on estime que plus la bête souffre, plus la viande sera goûteuse ! Cette découverte culturelle permit aux épicuriens occidentaux de découvrir une autre voie que la leur dans la recherche de toujours davantage de plaisir gustatif, pour savourer une viande toujours plus tendre, surtout pour les doux enfants à qui la fessée est désormais interdite.
Ces âmes pures méritent tout ce qu'il y a de bon, et bon rime toujours avec cochon. Il convient de savoir que depuis 1964 l'étourdissement des animaux est devenu obligatoire en France pour éviter la souffrance, mais que cependant – est-ce une surprise ? – une dérogation permet d'égorger les animaux conscients dans le cadre de l'abattage rituel, qu'enfin cette pratique s'est généralisée en dehors du cadre religieux. Quant à l'utilisation de la tige perforante destructrice du cerveau, l'échec est estimé entre 6% et 16% chez les bovins. Les êtres humains se sont tellement fait la main sur les bêtes, que le massacre de leurs semblables ne nécessite aucune qualité particulière.

Développement :

Bonjour madame !

La patronne lève des yeux vitreux et très pâles, elle se tient assise sur le tabouret positionné derrière la caisse enregistreuse numérique, le gras de son postérieur dépasse en bourrelets frémissants, son tablier est taché de sang, mais la boucherie est un modèle du genre qui attire les meilleurs restaurateurs. Son mari élève lui-même les bêtes qui finissent leur courte vie dans l'arrière-boutique.

Bonjour Madame, et Bonjour mademoiselle, entrez je vous prie !

Sur le seuil de l'établissement se tient par la main une maman et sa fille âgée de 8 ans. Fluette, la petite est toute habillée de vêtements sombres, avec deux longues tresses de cheveux noirs, sa bouche vermeille a les lèvres pincées. Ses yeux également de couleur de jais expriment le vide vertigineux de ceux qui ne manifesteront aucune empathie. La petite fille rentre dans le magasin et ne s'arrête qu'une fois arrivée devant la caisse enregistreuse, la patronne est obligée de se pencher en avant sur le comptoir, peu habituée à une intrusion aussi déterminée. Tout ce sang et les longs gémissements des bêtes martyrisées retournent généralement l'estomac des chasseurs les plus endurcis.

Tout comme le bourreau, le boucher inquiète et provoque des sueurs froides.

Bonjour ma petite, comment tu t'appelles dis-moi ?

Lisa Madame, mais je suis un garçon !

Ah ! Très bien, et qu'est-ce que tu veux Lisa mon garçon ?

Mon papa m'a promis que je pourrai moi-même préparer ma viande, parce que je reproche souvent à maman de ne pas me donner à manger une viande assez tendre. N'est-ce pas maman ?

Sa mère l'a suivi à l'intérieur du magasin, elle hoche la tête en signe d'acquiescement, mais avec une boule tout au fond de la gorge. C'est son père qui a voulu qu'elle vienne ici lorsque Lisa lui annonça vouloir devenir un garçon. « Tu veux être un homme, hé bien tu vas te comporter en homme ! » lui rétorqua-t-il sèchement. Lisa n'avait même pas pleurée, pas une larme.

Lorsqu'elle passe à l'arrière-boutique pour torturer son animal, un bœuf de 700 kg que Lisa a choisi elle-même, la patronne affirme qu'elle ne risque rien car l'animal est entravé dans une cage renforcée en titane. Mais sa mère ne peut pas supporter bien longtemps le vacarme des ruades ni les beuglements. Avant que sa fille ne sorte de la boucherie recouverte de sang, elle s'enfuit pour aller pleurer. Déjà, fille de province, elle ne supportait pas comment son propre père choisissait un petit cochon à la ferme, pour aller se réjouir de l'engraissement de l'animal et le contempler en l'encourageant. Chaque samedi, il disait qu'il allait visiter son cochon, voir s'il se portait bien.

Bien loin de là, le père de Lisa est assis dans un restaurant asiatique. Il allait faire demi-tour lorsqu'il il avait vu le serveur retourner derrière la vitre la pancarte pour signifier la fermeture, mais le Chinois ouvrit malgré cela la porte avec un grand sourire et l'invita à entrer. Ce n'est pas en France que l'on serait reçu avec autant de courtoisie. Il était déjà tard et il ne trouverait pas d'autre restaurant ouvert.

Le serveur l'a installé à une petite table qui jouxte un grand aquarium éclairé par une douce lumière. Quantité de gros poissons de 20 à 45 cm le sillonnent en long et en large.

Je peux choisir mon poisson et vous me le cuisinez aussitôt sur le grill ?

Le Chinois fait un large sourire, une légère courbette, mais le contredit avec contrition.

Non Monsieur, nous sommes désolé, ce sont les poissons du patron, ils ne sont pas à manger.

Tant pis, bon alors proposez moi ce que vous avez de mieux.

Pendant qu'il mange une mixture épicée, le père de Lisa surveille de plus en plus la paroi de l'aquarium, il n'aime pas la manière dont tous les poissons se sont agglutinés à côté de lui et l'observent tout remuant les nageoires, la mâchoire inférieure écrasée contre le verre, cela le met très mal à l'aise. Les dents ont l'air énormes, ce doit être un effet déformant de la vitre.
Alors que le serveur tire les tentures sombres derrière la vitrine du restaurant, il pose une question.

De quelles espèces de poissons s'agit-il ? De bien beaux spécimens il a votre patron, mais j'arrive pas à mettre un nom dessus.
Attendez, ce ne serait pas la dorade royale ?

Non Monsieur, ce sont des Serrasalminés, des piranhas plus exactement, et on dirait bien qu'ils vous apprécient beaucoup Monsieur. Vous savez, ces animaux chassent en meute.

Son dernier client n'a pas le temps de se relever, le serveur lui porte un violent coup à la tête, son corps s'effondre sur la table puis glisse à terre. Il lui passe une large sangle sous les épaules et avec un palan le suspend au-dessus de l'aquarium. Déjà l'eau est agitée de mille tourbillons et devient rougeâtre, dommage que le patron ne soit pas là pour profiter du spectacle. C'est tout juste si le lendemain un œil averti aurait remarqué un morceau déchiré de cravate qui dépasse d'une gueule armée de dents tranchantes comme un rasoir. Mais si le poisson ne vous aime pas, il continue sa ronde aquatique parmi ses congénères, et vous ne le revoyez jamais, ni même une semelle.

Le lendemain matin Lisa va en cours d'orientation sexuelle. Le maître leur a demandé de dessiner comment ils voudraient être et comment ils se voient. Lisa déteste dessiner, elle rentre fièrement en classe, la poitrine écrasée, avec maintenues devant elle, par une grosse ficelle, deux testicules de 10 cm qui encadrent un pénis de 40 cm de long qui oscille quand elle marche, arrosant le sol de classe de gouttelettes de sang. Les enfants rient à tue-tête, mais l'instituteur fait un malaise cardiaque.

Quant à Lisa, elle se fiche de la tendresse de la viande, c'est devenir un garçon qu'elle veut et obtient!
Sa mère quant à elle a décidé de contrer les recommandations de la nutritionniste, elle servira des menus végétariens à sa fille et à son mari. Toutes ces atrocités inutiles, cela commence à bien faire, aucune bête ne saurait être vorace à ce point et manifester autant de sauvagerie ! Sur l'écran de télévision, une publicité vante le recours aux tortures les plus raffinées pour offrir la chair la plus douce, une torture fine pour un goût plus fin, une torture prolongée pour un plaisir qui dure et durera pour toujours.

 

 

 30) FLNC !  

 

Préambule :

La pire erreur d'appréciation que l'on puisse faire, c'est de croire a priori que nous sommes dans le camp des gentils. C'est non pas l'origine, mais la matière de toutes les guerres. Bien sûr on essaye de nous le faire croire, par la force, mais rien n'est plus étranger à la recherche de vérité. Platon disait avec Protagoras : « Il n'y a pas un seul sage à juger qu'il y ait un seul homme qui commette des fautes de son plein gré et qui, de son plein gré, réalise des actes laids et mauvais. Tout au contraire, les sages savent parfaitement que tous ceux qui font des choses laides et mauvaises les font malgré eux ». Nous opposons le progressisme à la dictature, rien n'est plus faux. Le suprémacisme racial se prétendait démarche scientifique, le nazisme s'est inspiré du Fordisme qui lui-même l'avait fait des abattoirs de Chicago. Le camp de concentration doit être saisi comme paradigme bio-politique où la règle et l’exception deviennent indiscernables. Les camping furent à l'origine des petits coins de verdure, des endroits sommaires, lentement l'exception sécuritaire s'est imposée comme la règle commune, avec des patrouilles, des barrières à l'entrée, des caméras vidéos, cartes et des pass, des bracelets à porter au poignet. Et désormais la puce RFID. De plus en plus l'être humain s'est mis à ressembler au bétail, dans les camps naturistes tout particulièrement. Il est dit que le vêtement est une barrière sociale, mais la nudité efface ce qui nous différencie, elle transforme les personnes en individus, les individus en marchandise. Les raisons écologiques invoquées sont des prétextes. Ce qui aurait dû rester exceptionnel a pris le pas avec la structure concentrationnaire de la logique sécuritaire, elle-même tributaire de celle marchande. Les campings d'aujourd'hui sont des camps de concentration miniatures calqués sur les multiples milieux d'enfermement de la société moderne, l'aspect ludique a pour finalité de soutirer le maximum d'argent dans un minimum de temps. Ainsi le camping moderne ressemble au camp de travail où il s'agissait de faire bosser gratuitement des groupes d'êtres humains, sauf que cette fois-ci il s'agit de ponctionner la carte bancaire en enfermant ceux qui le veulent bien dans un espace le plus clos possible, pour les inciter à ne pas sortir. Pour ceux qui ont connu l'esprit du camping, il s'agissait d'un « droit à la nature » décrié aujourd'hui en tant que « camping sauvage » qui va désormais à l'encontre de tous les règlements, par inversion radicale il est devenu l'exception. La règle et l'exception ont fini par devenir indiscernables pour l'immense majorité des clients conditionnés sur cette voie, il leur semble aujourd'hui normal de se laisser enfermer dans un espace concentrationnaire. La vie y est vendue en boîte, la culture devient folklore, la liberté s'est transformée en surveillance « pour votre sécurité ». En réalité, le système de l’Économie touristique organise la ponction des salaires. En France, la halte nocturne est légale en quelque endroit de la commune, mais l'interdiction prévue par la loi, en ce qu'elle doit être selon le législateur justifiée et demeurer exceptionnelle, s'est généralisée avec les affichages municipaux d'interdiction, ceci avec la complicité laide des forces de l'ordre et de la Justice. Face aux enjeux marchands, il est impossible de revendiquer quelque droit qui s'oppose à la logique du profit et de la massification. En cas de résistance, la bête s'acharne à briser le récalcitrant. L’État, pour subsister, a tout intérêt à favoriser le tourisme de masse, ce dernier permet de ponctionner en un temps record, avec la TVA, l'argent qui n'a pas été saisi avec les impôts directs. La recherche du bonheur défini par le respect de l'ipséité n'y aucune part, dans le monde moderne l'avoir ronge l'être en sapant les humanités nuisibles aux profits laminant de la grande distribution.
C'est une pure barbarie.

Développement :

Pousse-toi, j'arrive pas à voir !

Moins fort Marc, tu vas finir par nous faire repérer.

Marc ajuste le panier à salade qu'il a sur la tête, les brindilles et les feuilles fixées dessus ont tendance à se défaire et à lui boucher la vue.

Combien de temps va t-on attendre encore ?

On attend que la patrouille soit passée, tiens la voilà qui vient à droite ! Les enfants, vous bougez pas surtout, attendez que je vous le dise. Après vous resterez bien groupés derrière moi.

Un rottweiler, tout en en reniflements et en giclées de bave, tire sur sa chaîne renforcée et entraîne un gardien longiligne qui trottine derrière de façon erratique, trébuchant par intermittence. La veille, un enfant était resté accroché au-dessus de la grille qui le soir est fermée et isole le camping de la longue plage de sable fin. Les bains de minuit sont totalement interdits puisque la baignade n'est pas surveillée. Il n'est pas rare de voir des touristes accrochés au grillage, les doigts bleuis passés dedans, pour venir contempler les couchers de soleil. Cette grille surmontée de fil de fer barbelé permet de lutter contre les touristes non inscrits qui voudraient profiter des animations gratuites, comme le karaoké du mercredi, l'une des deux activités intellectuelles du camping. L'installation fut un temps électrifiée, mais l'odeur d'un cadavre grillé à point détourna les clients du restaurant qui perdit beaucoup d'argent ce soir-là.

Comme il y eut des témoins au lever du jour, il y eut une enquête, mais celle-ci ne permit pas de déterminer si les morceaux manquants furent dévorés par un chien ou un touriste, les résultats de l'analyse de l'empreinte génétique ayant malheureusement disparu. Depuis lors, l'installation électrique a été remplacée par les rondes, il est juste conseillé de ne pas se promener en pleine nuit, par exemple pour aller aux toilettes, pour éviter de se faire mordre par un chien qui aurait arraché sa muselière, comme cela est arrivé.
Pour la nouvelle saison, un couvre feu a été instauré de une heure du matin à cinq heures, car le camping de 20.000 places « TOUT POUR LE GOGO », met tout en œuvre pour la sécurité de ses clients, car le respect de la vie est sa priorité. Le chien et son humain ont disparu derrière les baraquements de prisonniers, la dernière activité qui fait la fierté du camping, un loisir éducatif largement subventionné par l’État et qui entend instruire ceux qui n'ont pas suffisamment compris les conséquences du stalinisme et du maoïsme. À la fin de la semaine, avec un supplément à payer pour le régime sec et la tenue rayée, une attestation de stage de citoyenneté est gracieusement offerte. Cette activité a un succès fou, les clients arrivent par wagons entiers. Si le client standard a toujours le choix de participer ou pas, car pour lui tout est une question de choix, les délinquants sont contraints de suivre ces stages de sensibilisation, aussi que leurs parents, les professeurs déchus et historiens corrompus par la « complotite aiguë », une forme de rage dévastatrice.

Pour l'instant, il est 10 heures, c'est le moment de la soirée techno du samedi soir et les baffles monstrueuses inondent le camping d'un vacarme assourdissant. C'est le moment attendu, il ne faut pas traîner. Le chef de groupe siffle entre ses doigts pour attirer l'attention de ses gars, il prend son talkie-walkie pour ne pas avoir à utiliser un téléphone portable qui risquerait d'être sur écoute et d'être tracé. La lutte pour la liberté exige en effet de restreindre celle-ci au maximum.

Allo, allo, allo ! Tu m'entends ? Allo ! Tu m'entends ?

Cinq sur cinq chef ! Je t'entends cinq sur cinq !

Tu peux y aller, amène vite le 4X4.

Tous feux éteints, un vieux 4X4 tout rouillé roule sur le sable qu'éclaire seulement la lune montante, il avance en marche arrière vers la grille de quatre mètres de haut, le conducteur coupe le moteur.

Vas-y, tu peux lancer ! Te rates pas surtout !

Un rouquin, le visage rayonnant, fait des moulinets avec son bras, le trident s'envole avec sa chaîne vers le sommet du grillage et s'y fixe. La soirée musicale a étouffé tout bruit métallique. Il n'y a toujours pas de caméra de surveillance dirigée à cet endroit vers l'extérieur du camping. Le rouquin donne à la chaîne quelques coups en arrière pour vérifier qu'elle est bien fixée, puis il fait un signe de tête en s'éclairant d'une lampe de poche qu'il masque à moitié. Il remonte dans le véhicule et enclenche la première. La chaîne se tend, vibre, la partie haute de la grille à deux battants se tord, se plie, se déchire puis bascule du côté de la mer. Le 4X4 l'entraîne un peu plus loin.

Venez les enfants ! Courez ! Courez ! Allez !

Les enfants arrivent au bord de l'eau, il n'y a que des vaguelettes, alors les conditions sont idéales. Quelques-uns ouvrent de grands yeux. Après avoir mis leurs vêtements en boule sur le sable, ils se précipitent en maillot dans l'eau en faisant de grandes gerbes ! Ils rient aux éclats. C'est le premier bain de minuit de leur existence, et ce sera sans doute le dernier. Un moment de pur bonheur !

Marc, c'est à toi maintenant, ton rôle est le plus important. Tu sais ce que tus as à faire ?

Oui chef, vous en faites pas pour ça ! Ils vont bien me mettre au trou !

Marc enlève le panier à salade qu'il a sur la tête, il se déshabille aussi vite qu'il peut avec son embonpoint qui ralentit ses mouvements, puis il se dirige courbé vers l'endroit convenu. Caché, il regarde sa montre, les enfants ont droit à encore trente minutes de liberté. Il observe longuement l'aiguille trotteuse de son chronomètre. Alors soudain il se remet debout et vient se placer exactement dans le champ d'un des projecteurs qui balaie continuellement de sa lumière blanche la zone des baraquements de prisonniers, le puissant faisceau lumineux le dépasse puis revient s'immobiliser sur sa personne, en haut du mirador un surveillant déclenche une alarme qui peine à surpasser la musique techno qui va durer encore deux heures et pousser les campeurs incapables de dormir à venir consommer des boissons dans des verres en plastique, assis sur du béton.
Ne bougez pas ! Posez vos mains bien en évidence sur la tête ! Pas de geste brusque !

Le gardien et son chien se sont précipités sur un prisonnier qui s'évade, Marc a une appréhension, il transpire quand le molosse tenu à bout d'une laisse qui craque vient approcher les babines qu'il retrousse vers son bide. N'est-il pas censé porter une muselière ? Mais le collier étrangleur tient bon et le gardien finit par tirer le chien en arrière. Marc se laisse emporter vers les baraquements, le gardien l'emmène au cachot après avoir vérifié qu'il avait bien payé le supplément évasion. Marc vérifie sa montre en douce, à présent les enfants ont dû regagner leurs tentes accompagnés par le chef de l'expédition, le rouquin a dû signer leur opération avec le sigle FLNC, elle action restera selon lui historique pour l'organisation du Front de la Libération Nationale des Campings.

La joyeuse bande s'est retrouvée le lendemain autour d'une table isolée d'un des bars du camping, les sièges sont en béton pour que personne ne les casse, et les verres en plastique. Sur les murs sont accrochées les affiches habituelles, « toute pensée individualiste est une offense faite à autrui », « la vraie liberté n'est pas de penser, mais de consommer », « tous ensemble nous faisons une seule famille », « parent 1 et parent 2 offrent toujours des jeux sans distinction de genre ». Le chef se rappelle la phrase d'un humoriste qui aurait été assassiné, « si voter servait à quelque chose, il y a longtemps que ça serait interdit » il aimerait bien voir une tel slogan dans un camping.
Marc baisse la tête, il imprime avec le coude un petit mouvement circulaire à son verre et regarde tourner le liquide coloré en vert pour que les gens l'achète. La menthe, c'est censé être vert et non transparent, alors on met du colorant. Putain de monde de merde !

Que pourrions-nous organiser après l'opération d'hier ?

Je sais pas, c'est bien toi le chef.

Peut-être démonter la barrière à l'accueil ? Ça vous choque pas cette barrière ?

Si bien sûr, mais moi c'est les caméras, ça me rappelle trop les heures les plus sombres !

La barrière ils en mettraient une autre, la dernière a résisté à la tentative d'enfoncement.

Oui, et tu te souviens, il avait fallu mettre hors service la dizaine de caméras positionnées à l'accueil, et maintenant elles sont toutes reliées par le WIFI !
Et qu'en est-il de la puce RFID qu'ils veulent rendre obligatoire ? Vous savez que tous nos déplacements seront enregistrés. La résistance est déjà morte.

Le chef déglutit avec peine, il sait que la start-up Neuralink, fondée par Elon Musk, avait présenté l'interface neuronale implantée dans le cerveau. L'être humain sera relié à la machine, ou plutôt le contraire. Dès 2020-2021, il aurait lancé les tests cliniques avec les humains, mais comme toujours l'armée s'est probablement saisie de la technologie, allez savoir ce qu'ils font aux gamins. Cela fait longtemps que la vaccination de masse est jugée suspecte par les complotistes dont les portraits s'affichent sur les écrans, pour favoriser la délation citoyenne. Le chef regarde la pancarte accrochée sur un mur extérieur, « Si tu aimes ta famille, dénonce-là ! ». Auparavant, jamais à court d'idées, le pouvoir avait réussi à conditionner la masse en lui faisant croire que le travail libère ou que voter est un devoir.

Comment ils font ça ?

Ils l'implantent depuis longtemps dans la paume de la main droite.

Marc désigne de l'index un emplacement précis sur sa main.

Ils te mettent ça là, et te voilà comme le bétail. Y a pas que la fonction de paiement, ça c'est pour attirer les couillons, ça envoie toute sorte de données, de ton taux d'alcool dans le sang jusqu'à ton rythme cardiaque. Vous avez jamais entendu parler du professeur Delgado et de la puce cérébrale « Stimoceiver » ? Perte de mémoire, perte de capacité de concentration, élimination du seuil émotif, diminution de réactivité cérébrale. On va devenir des zombies si on ne fait rien et on s'en rendra même pas compte ! Même pas compte.

Le rouquin lève la tête et contemple la reproduction de Guernica qui couvre le mur du fond, il sort en douce le dernier tract qu'il a imprimé : « Et elle fit que tous, petits et grands, riches et pauvres, libres et esclaves, reçussent une marque sur leur main droite ou sur leur front, et que personne ne pût acheter ni vendre, sans avoir la marque, le nom de la bête ou le nombre de son nom ».
Sur les écrans publicitaires qui les cernent, des visages synthétiques avec des voix douceâtres ne cessent de vanter en boucle l'excellence des activités payantes du camping. Ils sortent enfin, mais non sans avoir monté le son au maximum pour rigoler un peu. C'est fou le bien que ça fait.

Des travaux attirent l'attention du rouquin et de Marc qui s'apprétaient à sortir.

Tiens regarde, il sont en train de modifier l'entrée du camping. Attends, c'est quoi ce truc qu'ils montent avec la grue là ? On dirait une banderole.

Moi je trouve que ça ressemble à un panneau ondulé, comme du fer forgé.

En passant de l'autre côté de la barrière, ils lisent enfin « Le camping rend libre ».

Ils n'ont pas osé ? Dis-moi que je rêve !

Ben non, on dirait bien tu rêves pas. Je crois que du travail nous attend encore ici.

Ouais t'as raison, d'une certaine façon notre travail à nous rend libre !

Et les voici partis à rire comme des dératés, en fredonnant le chant des partisans.

Du bureau de gestion du camping qu'il a fait ressembler à un mirador, les poings sur les hanches, le directeur observe la progression des travaux. Il sourit, il est ravi de la tournure des événements. Il en est certain, les dernières modifications vont attirer quantité de gogos qui vont se précipiter sur les nouvelles attractions. Il lui vient une idée, il faudrait qu'il embauche des figurants pour tenir le rôle de saboteurs. Mais il fronce les sourcilles, il vient juste d'oublier les derniers actes de sabotage. Il se tourne alors vers sa secrétaire et hurle les yeux injectés de sang et en serrant les poings qu'il tend implorant vers le ciel, le regard proprement halluciné.

Vous m'entendez ! Les terroristes, c'est moi et personne d'autre !

Puis il remarque que Laurie le regarde stupéfaite, elle ne bouge plus.
Il baisse la tête et se passe la main dans les cheveux pour réajuster sa mèche qui commence à pousser.

 

 31) L'oubli !  

 

Préambule :

Elle ouvre la portière, un air frais désagréable s'engouffre à l'intérieur.
Elle se penche en arrière et saisit en faisant une grimace son pull irlandais qui est posé sur la banquette arrière.

Jean, tu viens avec moi faire un petit tour ?

Non, ça me dit pas trop, fait un peu friquet. Si tu veux je te prépare un café bien chaud.

Lucette enfile son pull par le haut et l'ajuste en frétillant.

C'est gentil, j'en ai pas pour longtemps, nous le boirons à mon retour.

La voiture de location est garée sur le bas-côté, au milieu des crottes de mouton, la route sinueuse continue en descendant vers un petit lac proche qu'elle longe jusqu'à son extrémité. Lucette dépose un petit baiser sur le front de Jean, elle lui sourit et s'en va d'un pas alerte, la sangle de son appareil photographique posée sur l'épaule.
Arrivée au niveau du plan d'eau surmonté par une haute montagne aux rochers sombres, Lucette remarque une barrière en bois qui est relevée, un chemin défoncé semble suivre le bord de l'eau, et il mène probablement à une ferme. À la recherche d'un meilleur point de vue, elle décide de s'engager sur une courte distance. Il sera toujours temps pour elle de faire demi-tour.
Trouvant le temps long, Jean finit par faire chauffer l'eau et prépare le café, il verse celui de sa compagne dans la bouteille isotherme et goutte le sien tout en soufflant dessus. Une douce chaleur se répand entre ses doigts, c'est une drôle d'idée de partir en vacances en cette saison.
Jean décide finalement de partir à la recherche de Lucette. Il sait qu'elle aime s'attarder à prendre des photographies, mais là cela fait plus d'une heure, ce n'est pas normal. Il espère que ne lui est pas venue l'idée d'escalader les rochers escarpés que les mousses rendent glissantes.

Lucette ! Tu m'entends ? Ohé Ohé ! Lucette ! Lucette où es-tu ? Lucette ma chérie !

La connaissant bien, Jean est persuadé qu'elle a pris le chemin sur la droite. Sur un vieux panneau en bois spongieux tout rongé par l'humidité, on peut encore déchiffrer « The Lost Valley ». Ce chemin ne cesse de sinuer pour suivre la rive, il monte et descend pour enjamber les buttes recouvertes de bruyère, et la visibilité reste de quelques dizaines de mètres seulement. Quelques enjambées plus loin, il y a un tournant plus marqué, Jean accélère le rythme, mais quelque chose attire son regard, un mouton en train de brouter avec application a un objet autour du cou. Jean trouve ça bizarre, il s'approche doucement. Avant que le mouton l'ait vu, se soit accroupi sur les pattes arrières pour uriner, puis fuir prestement, il a bien semblé à Jean voir une cravate autour du cou, il hausse les épaules car parfois les moutons se coincent la tête entre des fils barbelés. Quels animaux stupides ! Tiens, cet autre s'est enfilé on ne sait comment un vieux pantalon tout troué qui lui pend derrière !

Alors le mouton, on a enfilé la tenue du dimanche ? C'est du sérieux là !

Jean éclate de rire à sa propre blague, puis soudainement son visage se fige. Tout en haut du talus sur la droite, il reconnaît l'appareil photographique de Lucette. Il pend par la lanière au cou d'un mouton qui le regarde estomaqué. La bête très bête se détourne aussitôt et disparaît en bêlant, Jean se met à courir derrière, mais en vain. Essoufflé, il se passe la main sur son front trempé de sueur.

Mais, qu'est-ce que ?

Le mouton est toujours hors de portée, mais Jean tombe sur les vêtements que portait Lucette, ils sont éparts et jetés négligemment dans l'herbe. Elle n'est pas allée se baigner tout de même, l'eau doit être gelée !
Et si c'était un de ces bouseux qui l'avait violée ?
Jean s'assoie dans l'herbe pour reprendre ses esprits, tout cela fait beaucoup, et c'est tout embrouillé dans sa tête, il a besoin de réfléchir. Réfléchir, oui mais à quoi déjà ? Il passe la main sur les brins d'herbe et en arrache un qu'il porte à sa bouche, ce n'est pas mauvais, ça a du goût. Puis il en prend un autre, puis encore un autre. Jean, mais est-ce encore Jean ?, réalise qu'il a vraiment faim. Cette herbe verte est vraiment irrésistible, et Jean, mais qui est Jean ?, et qui déjà ?, se met sur les mains pour mieux brouter. Quel délice ! Bah, il n'est plus temps de ruminer !

Développement :

Le fourgon a le hayon arrière qui claque, Justin a dû mal le refermer. Mais son véhicule est une antiquité, dans la mesure où il y aurait encore des gens qui s'intéressent aux vieilles choses. Les vieilles choses, il y en a tout au long de la piste, calcinées, rouillées, pillées, démembrées. il n'y a que l'embarras du choix. Mais ce sont des épaves, les engins en état de marche sont devenus extrêmement rares, non à cause du manque de pièces, mais de la connaissance pour en comprendre le fonctionnement. Pour faire tourner le moteur, Justin extrait lui-même l'huile qui remplace le pétrole des anciens jours. On lui a dit que ce carburant était tiré du sous-sol, c'est quelque chose à laquelle il a beaucoup de mal à croire.

Il paraît aussi que la pédale du milieu servait à s'arrêter, c'est aujourd'hui l'ouverture du parachute qui fait office de frein, souvent, il doit le reconnaître, de manière aléatoire. Mais bon, on ne s'arrête que rarement au cours de la journée, si l'on prend garde de rester dans la plaine. Les chevelus, quant à eux, ont investi les hauteurs, ce qui rend la chasse périlleuse. Mais celui qui ne bouge plus de la terre aride est potentiellement mort. La vie n'est que mouvement, et c'est le mouvement qui maintient la vie.

Les roues tournent de moins en moins vite, la grande toile rectangulaire se ramasse sur elle-même, elle ondule et tombe en faisant tournoyer une fine poussière. Le métal des jantes qui mord dans l'asphalte troué finit par s'immobiliser dans celui-ci. Justin saute de la cabine, il doit replier le parachute avant de vérifier le plein.

Putain de saloperie ! Pas le moment de me faire siphonner mon carburant !

Il finit de brasser la grande toile recousue de toute part, il la replace en bon ordre dans son conteneur et vérifie la commande du clapet qui en commande l'ouverture.

Heureusement que le frein ne m'a pas trahi pendant cette putain de chasse ! Bon, voyons un peu à l'intérieur.

Une dizaine de chevelus pendent à une barre attachés aux poignets, les pieds dans le vide, une profonde haine dans les regards fixés sur Julien. Justin les avait tous attrapés au filet, après avoir creusé une profonde fosse à la lisière de la forêt.
Vous m'auriez mangé, pas vrai ? Vous comprenez même pas ce que je dis, n'est-il pas vrai ? Bande de dégénérés !
Un des chevelu particulièrement obèse se lèche les babines en le fixant, il n'a pas dû encore saisir dans quelle situation il se trouve, Justin en tirera bien cinquante litres de carburant, c'est sans doute ce qu'on appelait autrefois les graisses saturées. Il faudra surveiller la cuisson pour ne pas en perdre une goutte.

Alors c'est vous les « bonnes femmes » ? Vous savez qu'y en a qui disent qu'on faisait partie de la même espèce ? Quelle connerie ! Mais regardez-vous !

Justin quant à lui pense que « bonne femme » est une altération de la langue, que l'on disait de quelque chose qu'elle est fameuse, et en l'occurrence le carburant tiré des chevelus a une excellente réputation, il sature bien la poussée du moteur. Mais si les chevelus qui vivent reclus dans les montagnes n'ont pas besoin de pétrole, ils sont toujours en manque de nourriture, aussi Julien veille à ne pas trop s'approcher, un coup de dents peut vite être fatal. Le chasseur est souvent la proie.

Mais regardez cette femelle les filles ! elle croit vraiment qu'elle va nous cuire ?

Justin a fait chauffer le grill, il s'apprête à extraire l'huile, aussi choisit-il un chevelu et entreprend de le détacher, mais à cet instant le plus gros lance sa dentition dans sa direction, fort heureusement les mâchoires claquent dans le vide.
Cependant, cela suffit à le déséquilibrer, suffisamment pour qu'un autre le ceinture avec ses jambes et le maintienne fermement dans l'entre-jambe. C'est une partie de jambes en l'air qui s'ensuit, Justin tombe sous le nombre, vite exténué il sombre dans l'inconscience. Justin ne reprendra pas conscience, l'origine du monde est parfois sa faim.

Assise autour du grill, les filles savourent les morceaux encore brûlants. Béatrice, celle qui a réussi le coup de ciseau, a droit au meilleur, elle se prépare un aut'dog. Chaque fois qu'on mange un dog, vient l'envie d'en manger encore un autre.
Sophie, l'obèse du groupe, se lèche les babines et montre les crocs.
La cheffe lui rappelle les règles de la vie en groupe.

Du calme Sophie ! Tu as eu ta chance ! La prochaine fois peut-être.

Sophie sourit de toutes ses dents, cette perspective l'enchante.
Elle saisit un gros morceau de jarret et l'avale. Sans le savoir, Sophie est une croqueuse d'hommes.
Les morceaux non consommés seront soigneusement emballés dans le parachute préalablement secoué et découpé en serviettes, ils seront emportés dans la montagne pour nourrir les jeunes procréés par GPA, la gestation par animaux, essentiellement des truies ou des cochons transgenres. Ceux atteints de la maladie, et qui sont les reptiliens porteurs de queue, sont relâchés dans la plaine, ils serviront de garde-manger lorsqu'ils quitteront leur territoire. Ce sera alors le temps de la récolte.

 

 32) Des hauts et des bas !  

 

Préambule :

Tellement haut c'était ! Trop haut peut-être ? Mais pas tellement en fin de compte. L'élévation de l'homme est toute relative, elle préfigure en l'annonçant une chute inéluctable, que ce soit par le suicide du haut d'une falaise, d'un pont dans une eau tourbillonnante, noire et glacée, ou plus conventionnellement au fond de la fosse creusée du cimetière. Il n'existe aucune fin heureuse, aucune sortie gratifiante, seul compte l'instant présent. Matthieu n'avait pas d'enfant. Non pas qu'il jugeait ce Monde injuste, dangereux ou peu viable, mais parce que les adultes sont les enfants qui ne laissent que quelques rares fois imaginer les êtres cupides et menteurs qu'ils sont en devenir, non pas du fait de l'influence de la société qui serait négative, mais de ce qu'ils sont de manière intrinsèque, nature profonde déjà lovée dans l'être à naître et qui se déploie par la suite, et qui tire inlassablement sa substance de celle des autres, et en suce la moelle. Parfois ces autres paraissent se réveiller du cauchemar dans lequel ils sont naturellement ou ont été plongés, comme pendant l'épidémie de la peste jaune qui distilla dans les cerveaux le poison du RIC ou Révolte Inopinée de la Conscience. Cette conscience, stimulée on ne su pas vraiment ou ne voulu pas reconnaître en haut lieu pourquoi ni comment, revenait à comprendre que le Régime vole la souveraineté au peuple en instituant des représentants de ce dernier, l'apparition d'un poison de la pensée éveillée qui cassait abruptement la verticalité de la chaîne de commandement.

Pour empêcher de voir clair, mais surtout démotiver par la terreur, un maintien féroce de l'ordre au service de la Finance fut appliqué sur le peuple pour le mater durement en le marquant dans sa chair, avec la collaboration servile de la Presse. Matthieu donc considérait que l'avortement n'est pas devenu un mal, qu'au pire on se sait pas ce qu'il adviendrait d'un gosse que la mère n'aurait pas attrapé par les jambes pour le fracasser contre le mur, comme cela s'observe quotidiennement avec les traces sanguinolentes et les débris d'os que les chiens vont laisser. Il faut convenir que la crise est arrivée à un point de non retour et que la purge de la troisième guerre mondiale, censée se produire en de pareilles circonstances de chaos généralisé, tarde à se produire. De petits conflits atomiques étaient bien survenus par-ci par-là, tout d'abord au service des multinationales de l'énergie fossile, mais ils n'avaient fait qu'empoisonner la totalité de l'air de la planète. La technologie hypersonique des Russes avaient en effet dissuadé les grandes nations libres d'envoyer la grande Armada, les choses traînaient en longueur malgré la famine qui se généralisait et le retour du cannibalisme tribal.

Développement :

En 2018, il y eut déjà des signes avant-coureurs de cette haine qui grandissait, elle-même projection du désarroi et de l'incompréhension. Pour exemple, aux États-Unis, la famille Walton, propriétaire de Walmart, gagnait déjà 4 millions de dollars par heure, 70.000 par minute ou 100 millions par jour, quand un employé touchait 11 dollars de l'heure. Comme en France, la Justice ne se penchait pas sur cette injustice tellement énorme qu'elle en devient invisible, elle était particulièrement occupée à appliquer des peines de prison ferme à des individus miséreux qui, poussés par la faim, passaient à l'acte en allant voler dans les poubelles, ou chapardaient une part de pizza. Au service des puissants, située elle-même au sommet de l'échelle sociale de la démocratie, elles se montrait particulièrement cruelle envers les laissés pour compte, car les parasites, par leur nombre toujours plus gigantesque, représentaient le véritable et unique danger pour le Pouvoir. Il en avait une peur panique, c'est ce sentiment, ainsi que le dégoût que lui inspirait la plèbe, qui poussa la classe dirigeante - non pas les marionnettes de la politique, mais les hommes d'affaire toujours plus riches - à construire des tours de plus en plus haute. Jusqu'au jour où...

Et toi, que faisais-tu ?

L'homme est maigrichon, il a le teint blafard, il balbutie quelque chose d'inaudible.

Plus fort, on t'entend pas ! Faut-il que je répète la question ?

Je ... euh … huissier ! Oui, c'est ça, huissier de justice !

Ah ! Bien ! Et ça sert à quoi un huissier aujourd'hui ?

L'huissier est un officier public ministériel qui pour prendre un exemple a le pouvoir d'ordonner à l'employeur d'un personne condamnée à verser des dommages et intérêts, et d'effectuer des saisies sur son salaire.

C'est quoi ce charabia ? Tu sers à quoi en fait ? Y a pas d'employeur ici. Hein les gars, à moins que vous considériez tous que je suis votre employeur !

Tout autour les gars éclatent de rire et se tapent sur les cuisses. Le visage de l'huissier passe par toutes les couleurs, il exprime successivement la consternation, l'embarras, la crainte, l'homme se demande s'il ne doit pas lui-même se forcer à rire pour attirer la sympathie de ces brutes.

Monsieur, je suis titulaire d'un office à qui l’État a délégué des prérogatives de puissance publique ? Nous sommes nommés par le Garde des Sceaux, et...

Tous les visages se crispent, le silence revient immédiatement.
Seul l'huissier a encore un timide sourire sur sa figure blême, maigre sourire qui s'efface à son tour avec une mine cireuse.

L’État ? Tu travaillais pour l’État, cet État qui nous a plongé dans le chaos ?

Oui Monsieur, je faisais un travail honnête !

Mais à nouveau tous les gars s'esclaffent.
C'est d'entendre que l'on peut à la fois travailler pour l'État et faire un travail honnête qui déclenche l'hystérie.

Vous entendez ça ? Il faisait un travail honnête ! C'est pourtant ton État qui a ruiné le peuple avec la dette et la fabrication de la fausse monnaie. Mais dis moi, l'huissier, combien tu gagnais, dis le nous sans fausse honte, qu'on sache !

Le chef de la bande fait un clin d’œil à ses hommes.

Voyons … environ 10.000 euros par mois.

L'huissier remarque l'hostilité dans les regards sidérés, il tente de corriger le tir.

Euh … mais certains de mes collègues gagnaient beaucoup beaucoup plus. Et puis l'impôt, vous comprenez...

Et l'huissier, sais-tu combien touchaient une infirmière ou un médecin urgentiste ?

Euh … je ne sais pas.Voyons...

Il commence à transpirer à grosses gouttes.

Beaucoup moins l'huissier, considérablement moins, et pourtant ceux-là étaient utiles, tout comme les paysans qui te nourrissaient. Toi tu allais saisir pour ton État le peu qu'il restait encore aux pauvres. On va donc voir si la loi qui régit la pesanteur a moins de rectitude et plus d'empathie que celle qui encadrait ta profession. Et les gars, vous êtes tous d'accord ? Comme tu savais si bien voler, on devrait pouvoir admirer tes performances en plein ciel.

Tous grognent et hochent de la tête. Le plus baraqué attrape alors le freluquet par le col et l'approche de la baie vitrée ouverte sur le vide. Avec un ample mouvement du bras il l'envoie jaillir du 150ème étage. Le hurlement est malheureusement très bref, mais tous se penchent pour observer la chute finale à l'aide d'une paire de jumelles.

Moi je trouve qu'il vole bien l'huissier ! Très stylée cette envolée ! Une envolée de la Haute comme qui dirait ! Ah ah ah !

Tu vas perdre tes paris, moi je pense que ce sont les marchands qui volent le mieux ! Ils ont eu toute leur vie pour s’entraîner avec leurs clients.

Tu racontes n'importe quoi, les marchands c'est gros et ça tombe comme des boulets, celui-là au moins fait quelques figures avec ses bras en croix. Tiens regarde, il a heurté le sol au moins dix mètres plus loin que le dernier banquier !

Alors là je dis qu'il a triché, dépassez un banquier c'est pas possible.

Tous rient de nouveau et de bon cœur. C'est formidable de voir qu'en période de crise ultime la joie peut s'installer dans les cœurs. Il est agréable de constater que la civilisation va repartir sur des bases plus saines. Il y a quelques jours en arrière, ils avaient eu sous la main l'inventeur des cookies sur Internet, ils l'avaient obligé à avaler son poids en cookies en chocolat pour voir s'il en ferait, lui aussi, une indigestion. Puis ils l'avaient relié à un élastique pour réitérer plusieurs fois le plongeon. Le trottoir tout en bas, beurk, dégueulasse !

Les joyeux compères se relèvent et se frottent les mains. une bonne chose de faite.

Mais qu'est-ce qu'on a là ? Ne serait-ce pas un élu ?

Dans la grande pièce vient de pénétrer un homme dépenaillé qui autrefois devait être propre sur lui, des vêtements de qualité l'attestent. Il est amené par deux gus hilares. L'homme, si tant est qu'il s'agit bien d'un être humain, fait les gros yeux, il gonfle les joues comme s'il voulait expirer de l'air, puis les rétracte, il semble vouloir dire quelque chose. Il est poussé sans ménagement.

Tiens voici un suppôt de Satan, surtout ne lui enlevez pas le sparadrap qu'il a sur la gueule, il risquerait de vous embobiner avec son sempiternel baratin ! J'en profite pour vous demander de ne plus faire monter des juges, ceux-là comme vous le savez ont droit à un traitement de faveur.

Mais le chef des joyeux lurons a un sourire radieux, derrière l'homme politique il vient de reconnaître un des anciens très grands patrons de l'industrie agroalimentaire. Depuis de nombreuses années la justification sensée de la malbouffe était bien moins de faire des profits colossaux, en vendant de la saloperie, que d'empoisonner le peuple, dans le contexte démoniaque de la planification d'un génocide planétaire. La contamination par métaux lourds, et particulièrement l'aluminium des vaccins, avait pour avantage de rendre autiste et de faire baisser considérablement toutes les capacités intellectuelles. Effectivement, la moyenne d'intelligence s'était effondrée. On avait par exemple vu des policiers jouer avec leurs armes, certains s'étaient entre-tués, d'autres peut-être suicidés. Le chef fixe le grand patron, ce dernier est hagard, son regard n'exprime que de l'incompréhension, même pas de la peur. Il est comme l'enfant qui vient de naître ou le vieillard sénile. Il faut dire que le fait de l'avoir soumis à un champ électromagnétique extrêmement intense avait grillé les circuits ou effacé les données qui faisait de lui un immortel augmenté. Le langage est perdu, l'homme balbutie des sons incompréhensibles, sa pensée, s'il en a une, disparaît immédiatement dans le néant. L'industriel censé nourrir le peuple, du mieux qu'il pouvait, connaît enfin l'Enfer qu'il a participé à répandre, le peu de conscience qu'il possède encore tourne en rond dans sa tête, de façon impromptue mais interminable. Le chef est ravi, voilà qui compense un peu la souffrance des parents dont les enfants naissaient sans bras, quand des préfets s'en prenaient aux maires qui avaient le courage de s'opposer aux pesticides. Il est reconnu comme ardu, si ce n'est impossible, de désactiver la capacité à raisonner des fonctionnaires, puisque la différence n'est guère visible. Ainsi, comment aurions-nous pu faire rentrer en régression la Cour de cassation qui rappelait que le code de la route ne prévoit pas le cas du véhicule utilisé par une personne qui voudrait se garer devant chez elle, aussi le ministère de l'Intérieur qui considéra que l'autoriser reviendrait à privatiser l'espace publique et donc « à créer une rupture d'égalité entre les citoyens ». Il faut avoir un cerveau supérieur pour saisir que cela aurait libéré des places et eut profité à tout le monde. C'est bien le manque d'intelligence, plus que le profit et la rapine du stationnement payant, qui avait immergé, plus que plongé, le monde dans un chaos, comme autant d'effluves du terrifiant contrôle mental du projet MK-Ultra censé avoir été arrêté en 1988. C'est bien de la diffusion exponentielle des psychotropes et des ondes électromagnétiques qui conjointement en portaient la signature.

Plus loin, la tour Lucifer est la plus haute de l'Empire. Elle avait pour prétention de défier les lois de la physique, et même Dieu. C'est là que le gratin du gratin s'est réfugié. Réfugié, c'est beaucoup dire, plutôt jouir du spectacle qu'offrent les gueux de la peste jaune et autres manants qui réclament des droits qu'ils n'ont jamais eu. On avait pourtant tout donné à ces gueux, les programmes de télévision en rapport avec un développement intellectuel anéanti par l'école, la bouffe industrielle et frelatée conçue pour rendre malade et faire grossir comme les cochons qu'ils adorent en charcuterie, la musique rythmée qui les font sauter comme des singes, la propagande des médias qui ramène la réalité à ce qu'ils peuvent en comprendre. La laideur de l'art contemporain placé à des endroits stratégiques aurait dû suffire à éteindre les âmes. Même la largesse de l'élite ne suffit pas, pas même en dernier recours la distribution gratuite et illimitée d'alcool au bas des logements concentrationnaires, ni celle gratuite du tabac et des drogues. Les conséquences fiscales furent désastreuses, car les trafiques des stupéfiants étaient pris en compte dans le calcul du PIB. Au lieu de s’empiffrer des saloperies en tout genre diffusées selon un plan savamment établi et qui avantageait les investisseurs situés dans les paradis fiscaux, les sauvageons commencèrent à mettre en doute l'origine des attentas terroristes, ils cherchèrent sur la toile les relations de cause à effet, déconstruisirent ainsi toujours plus le mensonge qui était une digue qui risquait à tout moment de rompre. Une crise plus importante avait suivi la disparition programmée de l'argent liquide, le peuple exigeant d'être payé en monnaie indexée sur l'or, comme en Russie et en Chine. On lui avait répondu en faisant tirer sur la foule. Alors le flot tumultueux se déversa.

Tenez, regardez la masse de sans dents qui grouille au bout de cette avenue !

Mais quelle bande de dégénérés qui touchent des allocations et vivent au crochet de la société !

Jean était un banquier qui avait fait investir ses clients sur le marché des armes, c'était moins risqué que les produits financiers toxiques. En remerciement, et bien avant les révélations des « Panama papers », un des fournisseurs lui viré une somme conséquences, plusieurs décennies de salaire, sur un compte offshore et offert une mitrailleuse légère dernier cri qu'il avait laissée dans sa caisse au garage. Il s'amusa comme un enfant lors du montage de la bête toute rutilante et bien graissée. Il lui tardait d'essayer son nouveau jouet sur la racaille qui venait saper les fondations de son monde. Il pose lentement deux doigts sur la double gâchette, tout excité par le pouvoir que cela octroie et qui semble glisser dans la gorge comme un sirop de grenadine. Sur sa droite, Hervé, un homme d'affaire partiellement ruiné, mais féru de pêche à l'espadon, et de chasse au tigre ou à l'éléphant, si ce n'est au prisonnier relâché par la police locale soudoyée, ou d'un ou plusieurs enfants kidnappés pour les sévices sexuels dont la bonne société est friande, positionne un harpon équipé de barbillons. Il vise consciencieusement et le projectile fuse vers sa cible qu'il rate de peu pour venir transpercer de part en part l'individu d'à côté. Une prise en vaut une autre. Le long filin remonte le corps ensanglanté d'une jeune femme qui oscille et racle la façade en laissant une traînée rougeâtre et des morceaux de boyaux.

Jean se penche par la baie, il est troublé à la vue du sang, il préfère tirer de loin, Hervé quant à lui semble ne pas apprécier la mitrailleuse.

Quel gâchis de tirer sur cette foule ! J'avais proposé au ministre un camion-benne qui les fauche pour pouvoir les transformer ensuite en nourriture. Au moins ils auraient été utiles à la société et les autres seraient redevables sans le savoir !

Les deux compères rient d'un rire retenu et évoquent le passage le plus mémorable du film Soleil vert.
La mitrailleuse crache ses projectiles et fauche la moisson.

Comme vous y allez, là ce n'est plus du sport cher ami, mais de la boucherie !

Jean secoue négativement la tête, il désigne un endroit avec sa main.

Avez-vous vu, Hervé, la meute qui se déverse depuis la place ? Vous pensez peut-être l'arrêter avec un harpon de chasse à la baleine ? De plus, vous ne croyez pas que la tour est un peu trop haute pour ce genre de sport ?

Qui donc pourra arrêter cette meute Jean ? Votre belle mitrailleuse ? Combien de munitions avez-vous apportées ici ?
Vous voyez bien que la police et l'armée ont fait défection, elles constituent maintenant les milices qui rançonnent les faibles. Personnellement je complète une dernière fois mon tableau de chasse.

Grâce au filin motorisé qui relie le trait en titane à la grande arbalète, Hervé a remonté la jeune femme au niveau de l'étage, il entreprend de la faire basculer sur la moquette, mais le corps fauché au niveau de ventre se scinde en deux parties, les vertèbres rompent dans un petit bruit sec, le bassin et les jambes basculent dans le vide. Il retient le buste déchiré par la tête qu'il attrape à deux mains et contemple la jeune femme dont le visage figé exprime une indicible souffrance. Jamais de toute sa misérable vie elle n'aura été aussi expressive.

Une belle prise vous en conviendrez !

Hervé est content de lui, il aura abrégé le calvaire d'une créature née au mauvais moment, il aura aussi veillé à ne pas abîmer un beau visage. Il se souvient comment les rustres au pouvoir avait fait tirer dans la tête avec des LBD, n'hésitant pas à provoquer des traumatismes crâniens et à crever des yeux. Des barbares ces gens-là ! Voilà ce qu'il arrive lorsque l'on confie les rênes à des gens dépourvus d'éducation.

La piétaille approche sûrement de la tour, on entend d'ici le martellement des tambours et les vociférations de haine. Le brouhaha commençant à devenir gênant, Jean délaisse quelques instants sa mitrailleuse fumante et se dirige vers la chaîne haute-fidélité du salon très bourgeois. Il cherche avec doigté parmi les disques et sort un enregistrement par Hindemith de sa symphonie Mathis der Maler. Il glisse le CD dans la trappe et appuie sur « play », il ajuste le niveau sonore.

Vous savez Hervé, vous l'avez peut-être remarqué vous-mêmes, dans les films destinés au peuple, les méchants et les psychopathes sont immédiatement reconnaissables en ce qu'ils écoutent toujours de la musique classique. Celle-ci est une incongruité suspecte pour le peuple. Cela dit, j'ai choisi de prendre un peu plus de hauteur, cette fois-ci ce ne sera ni Bach ni Vivaldi, mais un compositeur dont ces êtres primitifs ignorent même l'existence. Prenons volontiers cette hauteur vous et moi. Êtes-vous d'accord avec ce que je dis Hervé ?

Sur quoi ?

Sur sur le fait que la hauteur, c'est aussi celle de l'esprit ?

Hervé a un petit rire nerveux, mais il secoue la tête avec une mine désapprobatrice pendant que son acolyte retourne à sa mitrailleuse.

Je ne suis pas d'accord avec vous Jean, il me semble que cela fait fort longtemps que l'élite dont nous faisons partie n'écoute plus d'opéra. Les jeunes, ... ils haïssent l'opéra. Alors les quatuors à cordes, vous pensez bien ! C'est plutôt la coke et les viols de filles, de garçons, d'enfants pour l'élite. C'est comme ça qu'ils nous tiennent après coup, par les couilles si j'ose dire ! J'ai été mis sur la touche pour avoir refusé de m'y adonner.

Vous pensez ce que vous dites ?

Bien sûr que je le pense ! La Pédophilie, les sacrifices d'enfants et le Satanisme sont totalement imbriqués.

Jean vise soigneusement, mais il relève la tête et fixe Hervé.

Quand même ! Vous vous rendez compte de l'énormité de ce que vous dites ?

Tout à fait, mais il faut faire la distinction entre les rituels des loges plâtrières et l'implication des services, souvent ceux des puissances étrangères dois-je dire. Quant à la musique classique, elle a disparu avec les vrais bourgeois, les dernières personnes que j'en ai vu en écouter furent une employée enragée qui nettoie des chiottes en Écosse - vous auriez vu la tête que faisaient ses clients, et une vieille femme qui à l'aube fait le ménage pour une boucherie. Les esthètes dont vous croyez faire partie, hé bien ils se trouvent parmi ceux que vous mitraillez !

Jean a soudainement le regard fixe, il relâche la gâchette de sa mitrailleuse.

Dites-moi Hervé, vous croyez qu'il y en a beaucoup, … des mélomanes ?

Quelques-uns je dirais...

Comme Jean semble maussade, Hervé s'adresse à lui avec un large sourire.

Ça vous dit qu'on s'en grille une petite ? Ce sera peut-être la dernière fois.

Il a parlé trop vite, le filin s'est coincé quelques étages plus bas, tout au bout une petite grosse particulièrement laide s'agite en poussant des cris de goret. S'ils réussissent à hisser la proie, il faudra la faire rôtir longuement en l'arosant coppieusement comme il faut.

Au sommet de l'autre tour, les joyeux lurons ont fini de harnacher Monsieur le directeur d'une chaîne de grandes surfaces dans l'avion qu'ils poussent, tout en chantant, vers la rampe de lancement qui dépasse de la baie vitrée qui n'existe plus.

Ce n'est pas un avion ! Laissez-moi sortir !

Les lurons rient en cœur, certains s'essuient une larme qui coule.

Mais si c'est un planeur, rétorque le chef, regardez mieux, il y a les ailes, le manche et la gouverne ! C'est un avion !

Le chef d'entreprise se secoue énergiquement, il essaye en vain de se défaire des sangles qui le maintiennent dans le caddy transformé, avec sur les côtés deux planches en contreplaqué et un empennage de fortune qui évoquent un aéroplane. L'équipe s'était amusée comme des gosses pour le monter, elle avait la chance d'avoir dans ses rangs un passionné de réalisation de modèles réduits.

Mais ce n'est pas un avion, c'est … un caddy !

Mais non ! Vous, vous vendiez bien de la nourriture qui n'est est pas, alors vous n'allez pas chipoter ! Comme vous nous disons que c'est ce qu'on dit !

Je, je suis un marchand, je n'ai jamais rien fait de mal !

Vous vendiez des produits biologiques sur lesquelles vous preniez des marges crapuleuses, plus du double pour les carottes et les pommes de terre, vous aviez pensé aux familles peu aisées qui constituaient l'essentiel de votre clientèle ?

Le marchand regarde sans comprendre le chef de ces dingues.

Mais c'est le commerce, en quoi est-ce répréhensible de faire du commerce ?

Le chef fait un signe de tête, l'avion prend son élan dans la pente et bascule dans le vide. On a juste le temps de voir Monsieur le directeur agripper à deux mains le manche à balai, le serrer très fort, puis l'avion fait quelques loopings, fait quelques figures acrobatiques, laisse espérer un arrondi au ras du sol, mais réalise un dernier looping qui l'envoie s'écraser sur une façade d'immeuble.

Moi je trouve que ça vole plutôt bien un directeur de magasin, pour critiquer je dirais juste que je trouve qu'il n'était pas si pépère en fin de compte !

Repère, pas pépère, tu te trompes de marchandise.

 

 

 33) Les douceurs !  

 

Préambule :

Pierre saisit une à une les provisions et les pose sur le tapis roulant. Il est penché dans son caddy quand ce dernier lui enfonce légèrement les côtes. Une femme bien grasse a poussé le sien contre son propre caddy et fait mine de ne rien avoir remarqué. Il lui reste une dizaine de boites et de conserves à poser, pourtant elle a déjà mis en place la barre de client suivant et dépose allègrement ses propres courses, un expression méprisante sur sa figure bestiale. Pierre empile donc les siennes sur son propre tas, et ce qui devait arrive, une bouteille en verre d'huile d'olive glisse et vient se fracassa sur le sol, juste devant les pieds de la créature. On l'entend hurler et couiner. Le caissier se redresse, observe brièvement la situation, puis il appelle le service de nettoyage. Pierre est ravi, la bête est obligée de reprendre ses affaires et de déplacer son gras encore plus gras vers une autre caisse. Quel dommage que la truie n'ait pas eu quelques orteils écrasés. Cela lui eût apprit à vivre. Pierre observe la chose qu'autrefois l'on appelait une femme, la femelle de l'homme parait-il, mais dont l’appellation est désormais erronée avec l'application systémique et infectieuse de la théorie du genre et la quantité de trans-genres ou trans-espèces qui se sont révélés. Il est végétarien, mais reconnaît en son for intérieur qu'en cas de guerre prolongée elle représenterait une bonne réserve de nourriture, à condition de n'être pas très regardant sur la question des graisses saturées, de la contamination des tissus par les pesticides, les OGM et les antibiotiques, sans parler des vaccins. Cette chose est représentative de l'élevage intensif humain, le mieux est qu'elle soit dévorée par ses congénères. Après tout, si l'on put douter que les nazis firent réellement du savon avec de la graisse de Juif, il est établi de manière certaine que la République française produisit du cuir d'origine humaine, ne serait-ce que citer Saint-Just dans son rapport du 14 août 1793 à la Commission des moyens extraordinaires : « On tanne à Meudon la peau humaine. La peau qui provient d’hommes est d’une consistance et d’une bonté supérieure à celle du chamois. Celle des sujets féminins est plus souple mais elle présente moins de solidité ».

À Angers, une tannerie de peau humaine confectionna trente-deux culottes en peau de Vendéens que portèrent des officiers de la République, le 6 avril 1794 la compagnie de Marat dressa un bûcher pour extraire la graisse des cadavres de cent cinquante femmes, dans le registre de Carrrier nous pouvons lire : « Cette opération économique produisait une graisse mille fois plus agréable que le saindoux ». L'Histoire ne dit pas cependant s'ils firent un bon festin. Le barbecue accompagne toujours les grandes occasions, et en France on mange de tout, des gastéropodes baveux jusqu'aux tripes formidablement malodorantes. Pour une question de dignité et de moralité, Pierre n'a jamais participé à la fête du 14 Juillet, mais il pense qu'une grosse truie de ce gabarit serait aujourd'hui facilement dévorée vivante, que le peuple affamé viendrait lécher sur le sol les traces des viscères et les fluides corporels qui s'en échapperaient, et la charcuterie corse, faite à partir de porc chinois, saurait rapidement s'adapter à de nouvelles conjonctures, sachant que les touristes furent toujours considérés comme du bétail.

Développement :

Moins les gens ont d'éducation, moins ils développent une personnalité. Moins ils ont de personnalité, moins ils réussissent dans la vie et détiennent un pouvoir d'achat conséquent. Ils vivent alors empilés comme des animaux et apprécient ce genre de vie qui leur convient. Chez ces gens, la taille et la couleur du paillasson sont souvent obligatoires, ainsi que la couleur extérieure des portes. Qu'importe que tout soit d'une laideur extrême et d'une qualité exécrable, puisque la vulgarité est leur condition et constitue leur ipséité, seule compte l'effacement de la personnalité, afin de pouvoir satisfaire aux exigences de la massification qui seule rend corvéable. Günther Schwab n'avait-il pas expliqué que la même pâtée produit les mêmes cochons ? C'est le fondement même de la société marchande du monde de la modernité progressiste, car des porcs identiques mangent à leur tour une pâtée identique. Pierre en avait assez de ce formalisme qui tire le bas, il était allé trouvé un ébéniste d'art africain pour lui faire réaliser une porte, certes de couleur marron obligatoire et donc proche de la matière fécale, mais qui puisse correspondre davantage à des critères humanistes, si ce n'est véritablement humains. Puis il était rentré et avait longuement écouté Purcell.

Vous voulez donc un personnage en relief collé sur votre porte d'entrée ?

C'est ça, c'est tout-à-fait ça ! En chêne de surcroît si cela est encore possible.

L'artisan sourit de toutes ses dents, les esthètes deviennent si rares.

Quand le client paye, cher Monsieur, tout est possible. Mais vous savez que ça va vous coûter un bras une telle porte, car c'est beaucoup de travail.

Je sais bien, mais là n'est pas la question, est-ce dans vos cordes ?

Que désiriez-vous exactement ?

Pierre montra à l’ébéniste quelques photographies des magnifiques 500 portes sculptées de Zanzibar, toutes protégées par le Stone Town Conservation and Development Authority, toutes faites à la main avec un ciseau à bois, une paire de gouges et un maillet. Il savait qu'il ne pouvait pas raisonnablement copier ni s'inspirer directement des symboles et des codes d'œuvres façonnées par ces artisans traditionnels, car cela n'aurait aucun sens. Il pouvait cependant refaire vivre une démarche qui fut en son temps collective, c'était celle d'un monde non encore devenu machinique. Vivre avec des gens-au dessus et en-dessous de soi est quelque chose d'abominable et de répugnant, de très animal aussi en rappelant la gestion industrielle de la production de viande, mais une porte personnalisée signifie le blocage catégorique sur le seuil de la barbarie non consentie, il s'agit en quelque sorte de la résurgence de la pensée magique porteuse des vibrations qui échappent à l'entendement du monde matérialiste et marchand.

- Par mes origines, je connais bien cette Culture, savez-vous que ces portes étaient posées en premier ? La construction du lieu de vie commençait par le seuil.
- Exactement ! On était aux antipodes des constructions modernes qui aseptisent pour déshumaniser. Une famille arrive, une autre repart. Pour quelle autre raison, selon vous, voudrais-je une porte personnalisée, si ce n'est affirmer ce que je suis. C'est ce que l'on appelle une individualisation éthique.
- Mais certains aiment cette uniformisation qui justement les isole du groupe.
- Beaucoup. Mais quelle part la volonté a-t-elle concrètement quand on se cache ?
- L'individualisation dont vous parlez renvoie à une attitude individuelle de distanciation par rapport au groupe d'appartenance, autrement dit c'est une affirmation de niveau individuel qui va rentrer en contradiction avec celui du groupe, alors qu'à Zanzibar, hé bien c'était tout le contraire. En mode inversé, comprenez-vous qu'il ne s'agissait que d'une illusion d'individualisation ?
L'artisan regarde Pierre droit dans les yeux, il cherche ses mots, puis continue.
- Bon, vous me direz qu'ici justement il n'y a plus de groupe d'appartenance, hormis l'abstraction pure des valeurs démocratiques, qu'il n'y a concrètement que des individualités. Que voulez-vous, nous ne vivons plus dans le passé.
- Oui, j'ai fort bien compris qu'il s'agit de subjectivité, et vous mettez bien en évidence le paradoxe qui en découle, car en voulant m'affirmer je vais m'isoler davantage. Pourtant, je vous dirais bien que les individus sont aujourd'hui radicalement isolés derrière leurs portes standardisées et si lisses. Alors...
- Vous devez admettre que toute approche est par essence subjective. P
our Michel Foucault, je pense que vous le connaissez, la subjectivité sociologique n'est que l'ombre du pouvoir, puisqu'elle fabrique une vision normalisée de l'individu. Voyez-vous, c'est bien en fin de compte le sens à retenir de ces portes sculptées, elles correspondaient à des codes strictes, et ça correspond à l'effacement occidental, mais en apparence retourné. L'un comme l'autre on n'y coupe pas. Qui copie son voisin s'en éloigne, qui veut s'en éloigner le singe. Là vous vous en approcherez, mais en mode radicalement hostile. Attendez-vous à du mépris.
- Bon, alors vous me proposez quoi ?
- Quelque chose qui vous plairait, à vous et à vous seul. Mais n'espérez pas combattre le nihilisme de l'existence fragmentée chez vos voisins, ils se moqueront ou vous singeront, surtout ils seront jaloux et vous vous en ferez des ennemis. D'ailleurs, ce qui fait accepter l'art contemporain par tout le monde, c'est justement qu'il soit rempli de vide, même la subjectivité en est extrudée. Ce vide seul rapproche, mais la nature en a horreur. Dans les HLM les gens sont empilés comme des lapins, seuls les gens aisés et cultivés ont l'aise et les moyens de marquer leur différence de manière esthétique et raffinée, mais inconsciemment il s'agira toujours de se différencier des gens peu éduqués dans le but les tenir à bonne distance, marquer une frontière. Parce qu'il en a une peur bleue, le peuple se méfie des gens qui ne font pas partie de sa classe. C'est la lutte des classes cher Monsieur, pour marquer sa différence il faut pouvoir l'imposer. Ici vous jouerez uniquement sur le terrain de la provocation, ils le percevront ainsi.
- J'allais malgré tout dire, comme Schopenhauer, que
le monde est ma représentation, que je refuse cependant qu'une surface vide et sombre reflète mon âme. Je pense que l'effacement de la subjectivité, ainsi annihilée, est un vecteur de dissolution collective, une fabrication à la chaîne des zombies.

Pierre sourit ce jour-là, ce n'est pas tous les jours que l'on rencontre un artisan qui en a dans le citron. Il optera pour la représentation d'un satyre de la mythologie grecque, créature mi-homme, mi-bouc. En attendant, la voisine le toisa en lui rappelant que les portes avaient été définies par le règlement de copropriété, il lui rétorqua que ce règlement stipulait uniquement que la couleur doit être conforme à celle initiale, chose qu'il respecterait à la lettre, à défaut d'en garder l'esprit. De cela il se garda bien de l'évoquer. Après chaque nouvelle attaque, la voisine furieuse repartait en ondulant de son gros postérieur, la robe bleue à fleur, qui la faisait ressembler à un tonneau sur deux pattes d'oiseau de mauvaise augure, valsant d'un côté et de l'autre, la mine renfrognée. De l'autre côté, un voisin sortait parfois la tête par l’entrebâillement, l'individu en Marcel était un grand gaillard avec des sourcils broussailleux. Un type étrange avec un sourire toujours béat. Une fois sa porte d'entrée était restée ouverte après qu'un huissier se soit enfui en hurlant, Pierre remarqua qu'au milieu de l'unique pièce était plantée dans une grosse souche teintée de rouge une grande hache à deux mains, sur des étagères étaient alignées des bocaux en verre renfermant une collection de têtes coupées. L'homme lui avait souri puis avait refermé lentement la porte. Quel étrange bonhomme ! Une fois, la voisine s'était arrêtée quand il refermait sa porte, il sortit d'un sac en toile de jute un bocal de formol dans lequel nageait une tête blafarde, il se mit à le caresser doucement en fixant l'enquiquineuse irascible avec envie. Pierre eut du répit à partir de ce moment précis, il entendait seulement des bruits de pas précipités dans le couloir. Mais le silence était pire que tout.

Puis revint l'artisan accompagné de son chef d’œuvre.

J'ai trouvé cette décoration de porte auprès d'un de mes fournisseurs, il a été incapable d'en définir l'origine, ni la dimension initiale. Je pense que c'est très ancien, sans doute un bien passé de génération en génération. C'est vraiment exceptionnel, alors j'ai pris sur moi de le fixer sur un panneau que j'ai sculpté en respectant du mieux que je le peux le style et le tour de main de l'artiste.

C'est … magnifique !

Pierre passe doucement les doigts sur la tête du satyre, il en suit les contours torturés.

Notez comme la structure est riche en détails !

On dirait de l'ébène.

C'est bien de l'ébène, effectivement. Le support quant à lui est en chêne.

Les jours passèrent, mais une nuit on entendit des miaulements insupportables et des feulements glaçants, probablement le chat siamois de la voisine que l'on ne revit plus de la journée. Le lendemain, Pierre remarqua des poils gris prisonniers des poings serrés du satyre, il lui sembla aussi que l'expression du visage avait légèrement changé, la position des sabots également, il mit cela sur le compte de l'éclairage. Trois jours plus tard, c'est la queue de l'animal qui dépassait de la bouche de la sculpture. Pierre tira en vain dessus, de toutes ses forces, c'est solide une queue de chat. Elle finit par rompre. Cet animal est autant une peste que sa maîtresse. Quelques semaines plus tard elle se retourna après l'avoir croisé devant sa porte, en postillonnant elle lui lança qu'elle ne lui plaisait pas, que dans la copropriété on n'aimait pas les originaux.

Et qu'est-ce que c'est que ça ! Votre porte n'est pas réglementaire ! Lors de la prochaine réunion des copropriétaires, je vous promet qu'on va régler ça !

Mais j'ai respecté la couleur, caca d'oie, comme vous aimez !

La voisine rougit de colère et elle expire comme un bœuf.

C'est quoi tout ce bazar dessus ? Z'avez pas le droit d'exposer sans autorisation dans le couloir ! En plus on dirait une obscénité votre truc !
Y a des enfants ici !

Le bruit a dérangé le voisin qui entre-baille sa porte et jette deux gros sourcils frémissants dehors, cela fait sursauter la grosse qui en a une peur bleue, elle recule et s'accroche en tâtonnant à la porte de Pierre, elle en saisit la poignée. Mais il ne s'agit pas de la poignée, mais du sexe gonflé du satyre qui s'extrait difficilement de son support. Elle n'a pas le temps de hurler et de mettre la paume de sa main devant la bouche, que déjà la sculpture vivante l'enlace et lui fourre son sexe sous la robe pour la ferrailler sauvagement. Pierre regarde interloqué la scène, puis voit le voisin disparaître chez lui. Il n'a pas le temps de le maudire pour sa lâcheté, qu'en fait il ressort avec la hache à deux mains arrachée du billot. L'arme fait deux ou trois moulinets et s'abat sur le cou de la créature mythologique, la tête faite d'ébène rebondit sur le sol et s'immobilise. La femme est assise sur le sol les jambes écartées, elle se relève péniblement et pointe un doigt tremblant vers Pierre.

Vous ! Vous ! Je vais vous poursuivre pour tentative de viol !

Moi ? Moi j'ai tenté de vous violer ?

Pierre éclate nerveusement de rire, il secoue la tête. Il doit une fois pour toutes clouer le bec à cette mégère.

Non non, ce n'est pas ce qui s'est passé, vous vous êtes acharnée sur ma porte qui ne vous a rien fait, vous êtes venue me vandaliser, puis vous êtes tombée à la renverse en tirant comme une folle sur la poignée qui est allée se mettre dans votre, euh ... votre ... euh ..., enfin votre bazar !

L'homme aux épais sourcils a posé la tête de la hache sur le sol, il s'appuie des deux mains sur le long manche en noyer et observe la scène.
Il s'exprime calmement, d'une voix grave.

C'est ce qui s'est passé, je peux en témoigner !

Plus tard l'homme étrange l'invite à prendre un verre chez lui. Lentement il enlève les deux sourcils qui ne sont que des ustensiles d'un magasin de farces et attrapes. Pierre a bien été eu, ça et la porte comme possédée par une vraie entité, ça fait beaucoup le même jour.

Vous comprenez, pour ce pas être emmerdé par cette grosse conne, j'ai imaginé ce stratagème.
Chaque fois qu'elle me voit elle prend vite la poudre d’escampette ! Je dois dire que je me suis bien marré, ça oui !

Et la hache et les têtes posées là dans ces bocaux ? Vous avez décapité le … cette chose tout de même, et c'est quoi cette chose d'après vous ?

La hache, c'est une copie achetée dans un magasin de répliques d'armures, j'ai juste fait adapter un manche de meilleure qualité, mais les têtes c'est un décor en carton-plâtre et plastique pour le cinéma que j'ai acheté sur Ebay. On trouve de tout vous savez, c'est juste pour le fun, pour rigoler quoi, vous me omprenez non ? Reconnaissez que je vous ai sorti de ses pattes, à la grosse !

L'homme regarde Pierre avec son large sourire figé, impénétrable. Pierre soupire de soulagement et baisse les yeux.

Mais cette chose ? Comment vous l'expliquez cette chose ? Un tour de passe-passe ?

Vous savez, il y a des choses qu'il vaut mieux renoncer à comprendre, croyez-moi.

Plus tard l'homme aux faux sourcils se retrouve seul chez lui. Sans que Pierre le remarque, il avait ramassé la tête du satyre.
Il la place avec douceur dans un nouveau bocal, son sourire est encore plus radieux car sa collection devient conséquente, il crache dans ses mains, saisit sa grande hache posée contre le mur à l'entrée, et d'un mouvement ample, avec un bruit mat, en fiche le tranchant dans la souche. Puis il grignote une barre de céréales. Quand il ôte le couvercle de la poubelle pour y jeter l'emballage, une odeur pestilentielle s'en échappe, il se souvient alors qu'il a oublié de se débarrasser des têtes des trois artisans qui s'étaient payé la sienne.


 

 34) La carotte et la matraque !  

 

Préambule :

Nous ne sommes, nous n'étions pas encore assez nombreux, il y avait encore bien trop de forêts primaires à dévaster, trop de parcs de loisir à construire, au milieu de l'année la moitié des ressources annuelles était consommée, mais il fallait aller plus loin encore, et toujours plus vite. Des gamins à la place des arbres, côté sauvagerie ça le vaut largement. Après que la valeur d'échange ait expulsé celle d'usage, arrivait-il que des artisans avertissent spontanément le client et le dédommagent, mieux encore, est-il jamais arrivé que l'automobiliste place une carte de visite sous l'essuie-glace après qu'il ait éraflé une portière, cela ne désigne-t-il pas inexorablement un temps que l'on peut qualifier de mythique ? L'Histoire aurait dû faire sentir que finalement le chien témoignerait de davantage de rectitude à un moment ou à un autre.

Développement :

Il n'y avait déjà plus de zone blanche, les antennes de la 5G pullulaient à coté des éoliennes vrombissantes hachant le volatile, la quantification de toute chose morale ou physique, la standardisation de toutes ces choses quantifiables, toujours à l’affût et accompagnant l'individualisme sans profondeur, allaient mettre au monde un monstre à la hauteur de la modernité, quand la face cachée décidade tomber le masque. La conscience, très loin d'être refermée sur elle-même à la manière d'une citadelle intérieure, s'était ouverte au monde et ses promesses d’accomplissement, si bien que derrière l'opacité de la conscience d’emblée séparée d’elle-même, ce monde modelé par ceux qui en avaient pris possession, avait soif d'une identité nouvelle. « Ici vous rentrez dans une zone où la carotte est obligatoire » !
Le vigile se redressa sur son siège percé, il en sauta lourdement et réajusta sans y penser sa carotte orange réglementaire, il se précipita, plutôt il trottina comme il pouvait jusqu’à un adulte et un jeune qui s'aventuraient dangereusement sur l'allée piétonne, inconscients qu'ils étaient du danger qu'ils représentaient pour eux-mêmes, et surtout pour les autres ! Il s'arrêta à bonne distance, la distance officielle de sécurité qui empêche les carottes de se toucher, et il tendit sans trembler un bras terminé par une main gantée qui tenait elle-même un scanner portatif relié à l'IA.

8884 – 6947 BD XXX ???

Le vigile hocha la tête dans un bref mouvement qui voulait dire oui, et il inclina alors le bras vers l'individu de petite taille.

Et 4476 – 5845 FJ XXXY, vous êtes tous deux en infraction de port de carotte, je dois vous verbaliser et vous inscrire à un stage de citoyenneté.

Le petit être non augmenté se blottit derrière l'individu qui pouvait être un parent ou un géniteur.

Maman, j'ai peur !

Chut ma chérie, je t'ai déjà dit de ne pas m'appeler maman en public, mais parent cinq !

Le vigile tout content de lui, et qui bombait le torse et se cambrait, ce qui faisait dresser la carotte qui dépassait de son postérieur, rangea le scanner dans son étui, car désormais le drone prenait la relève et envoyait déjà son rapport avec l'amende salée qui va avec. Mais c'était quand même lui le chef, lui qui avait l’œil et savait repérer les terroristes, ceux que les tièdes, les mijaurées appelaient complotistes !

Nous partions Monsieur le vigile, je suis rentré dans cette zone par erreur avec ma fi..., je veux dire la progéniture dont j'ai la charge, euh cette gamine, si elle veut être une gamine bien entendu, dont je suis un des parents, ... au service de l’État.

Le vigile était aux anges, ses collègues l'observaient, le chef aussi l'espérait-il. Il allait placer sa formule préférée.

C'est trop tard, n° 8884 – 6947 BD XXX, les carottes sont cuites si je peux dire !

Si je puis dire, devriez-vous dire Monsieur le vigile !

Les collègues à dix mètres de là pouffèrent de rire, quelqu'un derrière un écran hurla de rire et dirigea sa paille vers une autre ligne de sucre d'une blancheur immaculée, même les gardes de la meute anti-virus grognaient sous leurs défenses. fièrement exhibées

Hein ?
Vous faut porter une carotte pour sortir d'ici, sinon je vous fais verbaliser une seconde fois, et là c'est le camp d'internement pour six mois ! Vous êtes dans de sales draps ma p'tite dame, puisque vous êtes une dame, c'est ça ? Mais bon, c'est vot'jour de chance, je suis de bonne humeur aujourd'hui !

Le vigile se tourna vers la sécurité et claqua des doigts en direction du personnel de santé, alors deux filles ou transgenres en blouse blanche, bien dressées, mais qui ne ressemblaient pas aux chimères à moitié humaines ou partiellement humaines du service d'ordre, comme les humanoïdes aux défenses de sanglier proéminentes en poste de part et d'autre, se précipitèrent la carotte frétillante en portant chacune un plateau sur lequel était posée des carottes lavées dans leur emballage fraîcheur.

Aïe ! Mais vous me faites mal !

Cria la petite qui se contorsionnait alors qu'une des deux infirmières la ceinturait pendant que l'autre essayait de lui placer la carotte comme il faut, après avoir fait un trou dans son pantalon avec une paire de ciseaux chirurgicaux ! Comme elle gesticulait de plus en plus, le médecin de service lui-même finit par intervenir en personne, un grand gaillard qui en imposait et qui marchait avec sa carotte plantée de manière digne.

Madame, il va falloir vite calmer cette jeune personne, ou nous devrons vous séparer pour l'emmener au centre de rétention !
Si il n'y a pas moyen, nous devrons enlever le bas, c'est donc ça que vous voulez ?

La fillette se calma aussitôt, mais elle se mit à trembler et ne put retenir sa vessie, l’œil lubrique le vigile ne rata pas une miette du spectacle, enfin, en tant que professionnel de l'introduction de la carotte. La mère lui rendit un regard torve. Une partie des badauds regardait la scène comme captivée, une autre accélérait le pas et ne regardait pas en arrière, le regard fixé au sol pour échapper à la reconnaissance faciale. Une fois l'opération terminée, le médecin retournait à son poste, il s'adressa une dernière fois à ces enquiquineurs non conscients des risques.

Qu'est-ce que vous auriez préféré, que l'on vous enfonce jusqu'au cerveau une tige par le nez ? Certains ont émis cette possibilité, alors ne l'oubliez pas !

La mère prit alors un risque insensé, au bord de l'hystérie elle harangua le médecin.

Bordel de merde ! Il y a plus de dix études randomisées qui prouvent que la carotte dans notre trou du cul ne sert strictement à rien ! Pire, ça provoque des hémorragies internes que vous attribuez à ce virus qui n'existe pas !

Le médecin revint sur ces pas, il avait subitement le visage congestionné.

En plus de mettre les autres en danger, vous êtes une négationniste ? Sachez, madame ou ce que vous êtes en réalité ou croyez être, qu'une étude britannique très sérieuse a apporté la preuve que le virus se propage d'abord par le pet, c'est pour cela que je dois, que vous devez porter une carotte !

Des curieux s'étaient massés, il s'adressa plus particulièrement à eux.

Il a été établi que seule une carotte pelée normalisée protège du virus !

Il se tourna vers les humanoïdes aux défenses de sanglier, ou de phacochère, et désigna négligemment de la main la complotiste et le rejeton.

Bon ça suffit, embarquez-moi ça !

Le chien robot renifleur s'accroupit sur ses pattes avant et se mit à aboyer, tout en agitant sa queue qui en vérité était une antenne 5G.

Il fut un temps où le ministre de la santé dit que le port de la carotte ne servait à rien, pire que cela pouvait être dangereux, alors la représentante elle-même du gouvernement, pourtant pas si bête, vint dire devant le peuple qu'elle ne savait pas comment mettre la carotte. Certes elle avait montré son postérieur à la population, quelque chose d'énorme, le fait de montrer son postérieur, mais peut-être alors qu'elle avait trop serré les fesses. Comme les imbéciles sont toujours ceux qui ne changent pas d'avis, le port de la carotte fut rendu obligatoire par décret, beaucoup allèrent jusqu'à percer un trou dans les sièges de leur voiture pour se protéger en toute circonstance, d'autres continuèrent pour le plaisir.

Quelqu'un derrière un écran n'avait rien perdu de la scène, grâce au robot chien renifleur équipé de sa caméra haute définition. Il dirigea sa paille vers une autre ligne de sucre d'une blancheur immaculée tout en contemplant rêveur l'affiche du film « Invasion du village de la Reine des Anges ». S'en prendre directement aux anges, qui ne sont pas encore tombés, chez eux, ne peut que réjouir la bête qui est venue.

Nous aurions pu faire porter un masque à toute la population, j'aime beaucoup l'idée d'enlever toute trace de personnalité à ceux qui déjà ne sont rien !

La bête assise en face de lui, bien installée dans un fauteuil club en cuir rouge, teinté avec du sang humain, ricanait doucement.

Un élu du peuple à mon service a déjà fait en sorte qu'ils n'aient plus de dents, vous vous souvenez ? Que voulez-vous donc leur enlever de plus ? Leurs âmes ? Mais elles me sont acquises ! Au contraire, il est dans ma nature d'encourager les vices, c'est le vice qui les rend esclaves, esclaves d'eux-mêmes !

L'homme sembla déçu et ressembla à un enfant à qui l'on a confisqué son jouet, non pas déjà qu'il songerait à chevaucher cette bête ou qu'il se prenne vraiment pour un naufragé en quête de sa survie dans une tempête eschatologique.

Tout de même, nous aurions pu avec la génétique faire en sorte que les enfants naissent sans visage, avec une peau lisse, totalement anonymes. Pas de visage, pas de râleur pour contredire, juste des marcheurs, notre projet quoi !

Les ongles acérés des doigts griffus de la bête s'enfoncèrent profondément dans le cuir, de minces filets de sang s'en échappèrent.

Vous ne connaissez strictement rien à l'âme humaine, les mères auraient préféré se jeter dans le vide avec leurs enfants plutôt que de ne pas les regarder sourire. Croyez moi, ils ont beau être stupides, ils ne le sont pas assez pour croire que l'on arrête un virus avec du papier.

L'homme le regarda avec ses petits yeux calculateurs et glacials, il avait la grosse tête, il se dit qu'il pourrait peut-être bien chevaucher cette bête, il devrait juste se mettre dans un état d'esprit. Manipuler le Diable ? Signe d'une grande destinée, il aurait cependant dû faire attention à la noirceur qui voilait le regard de la bête, une bête si vieille qu'il est pure folie de croire pouvoir la berner.

Plus tard, le vigile quittait son service, c'était le dernier jour de la semaine et il avait besoin d'un repos bien mérité. Dehors, tout autour de lui des carottes étaient jetées à même le sol, certaines propres, d'un beau orange vif, encore fraîches, d'autre non, mais cela restait biodégradable, alors que des masques auraient conduit à un massacre écologique. Enfin, il s'en fichait totalement. Avant d'aller prendre sa voiture, il se dirigea vers un banc public pour fumer une dernière cigarette, il était songeur. Il venait en effet de changer sa carotte avant de quitter son poste et il était songeur car il n'avait pas réussi à mettre la main sur sa matraque. Où avait-il bien pu la poser ?
Passablement énervé, il se laissa tomber sur le banc percé un peu trop brutalement, un peu trop rapidement pour tout dire, et du coup il avait raté le trou, certes de peu, mais ces matraques sont particulièrement résistantes, lui avait-on dit, elles trouvent toujours leur cible.


 

 35) La chevauchée des veaux qui pleurent !  

 

Préambule :

Tout cavalier le sait, il faut ménager sa monture, selon l'adage « qui veut aller loin ménage sa monture », ce qui dans la réalité concrète se laissa entendre comme un aphorisme, une figure de style, et qui l'est bien en vérité, puisque les montures ne manquèrent jamais. Ah ça oui, les montures ne manquèrent jamais, nous n’eûmes donc pas particulièrement à les ménager, et nous ne nous en privèrent ainsi pas, la seule difficulté fut donc d'avoir toujours à disposition des montures en état.

Développement :

Il attacha en un tour de main les longues rênes au lampadaire en ferraille qui faisait le planton devant la petite boutique, bien que ce dernier rouillé et plié en son milieu semblait vouloir prendre chaque jour davantage la poudre d’escampette, car même les objets censés être inanimés semblaient possédés par le désir ardant de fuir cette ville.

Bonjour Matthias, qui d'neuf aujourd'hui ? Des promotions dans ta boutique ?

Matthias était occupé à empiler consciencieusement des boites qui de loin ressemblaient à des boîtes de tomates entières dans leur jus.

On dirait bien des boites de tomates que t'as là, tu peux m'en mettre une de côté ?

Matthias continuait de compter tout haut, mais il leva la tête qu'il avait bourrue et sourit brièvement à un client fidèle.

Et de 10, le compte y est. Je peux t'en refiler une si tu veux, mais faut pas me demander plus, c'est une commande spéciale.

John n'était pas dupe, les « commandes spéciales », cela fait longtemps que ça n'existait plus, c'était au jour le jour et juste un petit jeu entre eux pour se rattacher à une vie qui n'existait plus, et qui certainement n'existerait plus jamais.

Bon, une ça m'ira, mais à condition que tu ais un paquet de pâtes, ou deux j'ne cracherais pas dessus. T'aurais pas aussi une bonne bouteille de vin ?

Matthias pris sa mine des mauvais jours, il fourgua la boite dans un carton décrépi par le temps, et saisit derrière lui un sac en toile de jute fermé par une ficelle éméchée.

Non, désolé, mais j'ai plein d'avoine pour tes montures.

Avant de délasser les rênes, il plongea la main dans le sac en toile et glissa quelques poignées de flocons d'avoine dans les mangeoires de l'attelage, il s'en mis aussi dans la bouche et commença à les mâcher lentement. Ils avait un sale goût de rance, presque tout désormais était rance, sauf les légumes frais pour ceux qui pouvaient encore dégoter des graines biologiques très rares, puisque les semences modifiées par les industriels, ces mêmes ordures à l'origine du fléau de la fausse pandémie, étaient des hybrides qui à cause de leur mentalité mercantile furent crées artificiellement afin de ne pas permettre une reproduction de qualité. Les survivants n'hésitaient plus à massacrer pour quelques graines biologiques des variétés anciennes succulentes, alors que des milliards de mangeoires non biodégradables, ce que l'on savait dès le départ, et qui constituèrent les masques faciaux destinés à protéger d'un virus dissuadé par la science de passer par les innombrables trous, volaient au vent et servaient bien de combustible. Mais la nature aurait horreur du vide, la matière en décomposition sert d'engrais, et la multitude des crétins servira à produire l'énergie qui allait permettre de se diriger vers un monde meilleur enfin débarrassé de se gangue épaisse.

Les montures mangeaient de manière instinctive l'avoine glissé dans les masques qu'elles portaient sous le menton. Il n'avait même pas été nécessaire de leur mettre une mangeoire, la multitude s'était habituée au tissu porté en permanence sur ou sous la bouche, ou accroché à l’oreille comme les étiquettes des animaux de boucherie, l'évidence d'une seconde nature, surtout une prédisposition mise à contribution.

T'en a mis du temps ! Et quoi, une boite de tomate ??? Hein !

Assise sur le siège du passager, Jeanne dépitée avait le carton sur ses genoux et tournait dans tous les sens la boite entre ses doigts agiles à la propreté très douteuse.

Made in Italy dis donc ! Mazette ! Ok, mais toute cette distance rien que pour ça, c'est pas ce qui va me remplir le ventre ! Au cas tu l'aurais pas remarqué, va aussi falloir changer certaines montures, elles ralentissent trop l'attelage.

John serrait avec ses mains le volant du van, il soupira.

Je sais, regarde plutôt au fond du carton !

Jeanne en sortit un sachet en plastique qui contenait des dizaines de comprimés.

Laisse-moi deviner, N-acétylcystéine, Zinc ? Vitamine D ?

Jeanne sursauta de joie et serra John dans ses bras. La mort devra les attendre encore un peu. la NAC est nécessaire à la synthèse du glutathion qui vient contrebalancer le graphène des faux vaccins dont la présence fut mise en évidence une première fois par des chercheurs espagnols, c'est un matériau magnétique qui notamment imprègne le cerveau et qui allait être activé par la 5G qui révéla alors sa véritable raison d'être. Ironie du sort, un téléphone portable, certes modifié et sur certaines fréquences, activait certaines fonctions primaires chez les zombies, le problème étant d'en trouver au cerveau non entièrement détruit par les hémorragies cérébrales, ou aux jambes qui ne devenaient pas ces poteaux ou du boudin rouge. Quand le zombie Spike pisse un sang épais par le nez, les yeux, et les oreilles, il est temps d'en changer.

John s'était toujours demandé si Matthias ne produisait pas le NAC dans sa cave, en effet il ne connaissait rien du passé de ce bonhomme d'apparence bourru, et le fait que ces comprimés lui soient offerts suggérait de ne pas devoir en savoir davantage pour ne pas attirer par mégarde les convoitises et risquer de tarir une source providentielle. Il n'aborda donc jamais cette question avec Jeanne. John sortit le téléphone portable de sa poche et l'alluma, jamais cet objet de servitude ne lui avait donné le sentiment de se connecter autant au monde qui l'entourait, certes sur une dizaine de mètres d’émission effective, maintenant que presque toutes les antennes 5G avaient été dévastées par les terroristes.

« R » pour reculer, tous les montures de l'attelage reculèrent en même temps, « G » pour gauche, toutes les montures pivotèrent sensiblement vers la gauche, « A » pour avancer, l'attelage tirant le van commença à accélérer le pas puis à trotter, si l'on pouvait appeler ce chaos un trot. Bon, ce n'était plus les vitesses d'autrefois, mais faute de carburant ou de recharge des batteries, il aurait été de mauvais goût de s'en plaindre. Quant aux chevaux, cela fait longtemps qu'ils avaient été tous mangés, cependant l'avoine a des vertu insoupçonnées pour toute créature munie de pattes. Bref, le van et son attelage disparurent dans un nuage de poussière où virevoltaient des masques en papier salis avec le temps.

Cela fait longtemps que ce, comment s'appelle-t-il déjà, ah oui, Matthias c'est ça, te fournit ? Tu n'as jamais voulu me communiquer ta source. Et puis... Oh merde !!! Regarde, la première ligne de l'attelage vient de s’effondrer, j't'avais dit que ça allait arriver sous peu ! Tu devrais changer toutes les montures, y en a pas une qui soutient le rythme, sans parler de la dernière qui n'a plus de jambes et que tu gardes encore !

John tira sur le frein à main qui grinça. John grinça intérieurement aussi, il aimait la chose, c'est ainsi qu'il la surnommait à cause de sa capacité à ramper avec rage sur ses bras musclés, après que des thromboses aient obligé de lui sectionner les jambes à hauteur des cuisses, car la chose lui rappelait les compétitions paralympiques, ce qui appelle un minimum de respect. Il en aurait fait autant avec Jeanne. D'ailleurs, ne serait-ce pas une bonne idée de libérer enfin John et d'atteler Jeanne à sa place ? Il devra y songer sérieuseument un jour prochain.
Il se dirigea vers l'arrière du van, ouvrit le gros cadenas et libéra la chaîne qui maintenait les deux battants fermés, à l'intérieur une dizaines de vaccinés 100 doses étaient assis sur deux bancs alignés contre les parois, un sac sur la tête, mais le regard vide comme celui des porteurs chroniques de masque à cause de la privation prolongée d'oxygène et du CO² qui atrophièrent la cervelle, surtout celle des jeunes enfants à l'école, ce regard observé chez les malades d’Alzheimer, parait-il un lien entre la protéine Spike et le prion. C'est tout juste si parfois on voyait une larme salée qui coulait, le plus souvent il s'agissait de larmes de sang presque coagulé. John les fit sortir un par un après qu'il eut libéré l'attelage en frappant violemment à la tête les précédentes montures avec un pic à glace, à l'exception encore de la chose qui continuait à creuser le sol, et qui faisait du surplace en projetant constamment de la terre derrière elle. Mais quelle rage de vivre cette chose finalement ! Une leçon d'humilité.

John finissait d'ajuster et de serrer les sangles quand Jeanne saisit nonchalamment le téléphone qu'il avait laissé sur le tableau de bord éteint à jamais du véhicule, Jeanne avait téléchargé une nouvelle application qui allait s'avérer très utile. Au moment où John lui sourit pour lui signifier qu'il avait fini, elle lui sourit tendrement aussi, alors elle avança doucement son index vers le téléphone et appuya sur « M », « M » pour manger. Elle pensa que « D » pour dévorer aurait été un choix plus approprié ou plus humoristique, mais « D » était pas déjà pris pour droite, cette idée la fit éclater de rire. La voyant si heureuse, John rit aussi, c'est à se moment que les montures se mirent à grogner et que la chose le ceintura de ses bras puissants, le fit culbuter et basculer, et que les grognements laissèrent la place aux bruits de la succion passionnée.

Jeanne ricanait encore quand elle appela son supérieur hiérarchique pour lui signifier que son travail de démantèlement du réseau de la résistance prenait une excellente tournure. Il lui restait à approcher ce Matthias, elle se demanda si cette brute aimait les pâtes, elle conclut que oui. En laçant soigneusement ses cheveux, elle se demanda si elle n'était pas semblable à la divinité guerrière messagère d'Odin chargée de conduire au Walhalla les guerriers morts au combat, d'une guerre terminée et dont elle nettoie les poches de résistance, car les veaux devaient disparaître devant les saigneurs, et les rires couvrir les pleurs, les siens de rires. John était un être sensible, on ne devient pas maître du Monde avec de la compassion, elle alluma une cigarette et se tint les bras croisés, la tête légèrement penchée de côté pour que la fumée lui glisse sur la joue sans irriter l’œil qu'elle fermait à moitié, elle aspira quelques longues bouffées, expira lentement, elle fit un pas en avant pour éteindre le mégot sur le front d'une monture qui cherchait encore dans les restes, elle insista nerveusement en faisant grésiller ce mégot qui était déjà noirci et froid quand elle le lâcha.

Quand la petite meute fut rassasiée, après surtout qu'elle eut attendu pour jouir du spectacle, Jeanne vint choisir un solide gaillard, elle appuya sur la touche « S » pour stop du téléphone portable et désolidarisa la monture de l'attelage, jeta les sangles au sol et l'ancien masque qui virevolta au vent et s'accrocha à un arbuste, puis vint fixer sur la gueule de la monture sélectionnée un maque noir renforcé muni de deux gros anneaux métalliques , elle y passa son foulard et recula pour prendre son élan. C'est au petit trot que Jeanne partit toute guillerette, elle se dit qu'elle trouverait facilement une autre monture, alors elle se cala sur les épaules et donna une série de violents coups de pieds dans les reins. La bête renâcla, pencha sa tête en avant et se mit à courir en zigzagant, laissant une traînée de poussière qui prenait des teintes ocres orangées dans les rayons du soleil couchant.

 
 

 36) Le grain de sable !  

 

Préambule :

C'est l'été, l'air est déjà chaud et les vacanciers commencent à s’agglutiner sur le court escalier taillé dans la roche qui conduit à la minuscule crique située en bas du parking improvisé. L'endroit étant prisé, chacun cherche l'emplacement qu'il avait la veille, ou qui sera mieux que celui de la veille, pour garder ses distances. Une famille peine à descendre les dernières marches, les enfants poussés devant tiennent maladroitement les grosses bouées bariolées qui s'agitent dans tous les sens avec des bruits bizarres, les adultes énervés serrent contre leur corps bien nourris les parasols et les chaises pliantes, et autre sacs qui contiennent le pique-nique. À n'en plus douter, cela va encore une fois attirer les guêpes des alentours, et fera que le père sautera encore sur place une chaussure à la main, frappant de-ci de-là en manquant de peu les gosses.

Développement :

Un des gosses court vers sa mère en hurlant, il tient en l'air le seau qu'il avait rempli à ras bord d'eau de mer et dans lequel son papa avait plongé le petit poisson qu'ils venaient d'attraper avec l'épuisette achetée dans la boutique pour touristes.

Maman maman ! Regade le poisson ! On a attrapé un gros poisson !

En passant près d'Aurélie, la course zigzagante du gamin lui fait projeter un peu de sable sur la serviette, et l'éclabousse de gouttelettes, Aurélie se redresse sur son séant et s'assoit tout en chassant les grains de sables du revers de la main.

M'enfin ! Pouvez pas retenir vot'môme ? C'est un monde tout de même !

Le gamin s’arrête aussitôt, laisse tomber le seau et se met un doigt dans la bouche, le poisson tente en vain de sauter sur le sable chaud, mais le gamin va se réfugier auprès de sa mère très occupée à lire les messages reçus sur son téléphone portable, une clope au bec et les bourrelets ruisselants sous la crème solaire qui empeste l'air.

Ce n'est qu'un enfant, laisse tomber, t'as vu au moins la mère, discute pas !

Marc est allongé à côté d'elle, il vient de tourner une page de son roman, lui suggérant de faire de même. Aurélie se rallonge sur sa serviette, sur le dos cette fois-ci, elle ajuste ses lunettes noires et se cale bien sur le sable en l’aplatissant.
Mais Marc est taquin, il saisit un grain de sable entre le pouce et l'index et le lui lance gentiment sur le ventre. Le grain doré rebondit sur la peau satinée, Aurélie se passe instinctivement la main sur le ventre, Marc recommence l'opération en visant le nombril, ce qui nécessite beaucoup d'adresse, Aurélie chasse un insecte imaginaire, craignant de se faire piquer par une guêpe à cause des crétins qui viennent avec leur bouffe. Au second essai raté Aurélie, tourne la tête en abaissant ses lunettes.

Tu crois que je ne t'ai pas vu ? T'arrêtes un peu tes conneries !Tu ne sais pas t'arrêter, c'est drôle au début, mais après ça devient lourd.

Marc prend une tête déconfite et joue l'innocent.

Moi ? Mais qu'ai-je fait ? Ce n'est pas moi, j'y suis pour rien !

Aurélie éclate de rire et saisit une poignée de sable à pleine main.

Attends, moi aussi j'y suis pour rien, tu vas voir !

Mais Marc l'arrête aussitôt en lui désignant le gamin qui ne ratait rien de la scène.

Ce que je vois, c'est que tu vas donner de bonnes idées au gosse !

Quelques instants plus tard, la mère braille sur son morveux qui lui a lancé une pelletée de sable avec sa pelle achetée dans la boutique pour touristes, les deux jeunes sont pris d'un fou rire, puis finissent par s'assoupir dans la chaleur étouffante. Le gamin est occupé à jouer avec une grosse étoile de mer rouge que son papa vient de ramasser dans un trou d'eau, elle finira sur le tableau de bord de la voiture, puis jetée par la fenêtre quand l'odeur deviendra pestilentielle. C'est alors qu'Aurélie se met à hurler en portant la main à son front.

Bordel de merde, c'est toi qui m'a lancé un caillou sur la tête ? T'es malade ou quoi ? C'est dangereux ton truc ! Putain ça fait mal !

Marc ne comprend pas, il se retourne et regarde subrepticement du côté du gamin, il remarque alors que le ciel s'est subitement assombri, un énorme cumulonimbus s'est constitué, une pluie de grêle commence déjà à s'abattre sur la plage, certains grêlons gros comme des œufs, non, des poings. Il n'est plus temps de quitter le déluge des projectiles, il n'y a nulle-part où aller pour se mettre à l'abri à temps, Marc saisit Aurélie par le bras, s'accroupit et positionne les deux serviettes au-dessus de leurs têtes pour amortir les chocs qui sont de plus en plus violents. Un homme avec une épuisette et un masque sort la tête de l'eau et regarde en l'air stupéfait, à cet instant un morceau de glace très dure traverse le masque en produisant un jet de sang qui de l'intérieur teint en rouge vif la vitre, deux ou trois parasols sont emportés par les bourrasques d'un vent soudainement circulaire et chargé de sable qui fouette les corps dénudés, les gens s’affolent ou se recroquevillent sur le sol, des enfants hurlent et cherchent leurs parents le nez dégoulinant de morve, on se bat pour un parasol ici, quelques-uns plus loin, dans leur quête perpétuelle de notoriété, continuent de filmer la scène titanesque avec leur téléphone, l'escalier est pris d'assaut et des corps sont piétinés, un couple se donne des coups de pied avec pour enjeu la glacière maintenue au-dessus de la tête, un Kayakiste qui dérivait a retourné son embarcation et s'est réfugié dessous, les projectiles rebondissent en tout sens sur la coque et font un bruit d'enfer. Cela semble interminable, puis se calme, le bombardement frénétique fait place à une pluie fine qui lave les plaies et dilue le sang, quelques rayons de soleil percent à nouveau à travers les nuages.

Marc, baisse les couvertures et les tient encore le long de son corps sans les lâcher, ils s'en tireront avec des ecchymoses et des bleus sur les bras et les épaules. Un cadavre flotte sur le bord, dans une eau teintée en rose par son propre sang, mais la mère qui est obèse s'en sort peut-être indemne grâce à son parasol qui a résisté, son surpoids accroché dessus ayant permis de le maintenir fixé dans le sable.
Le poisson à l’œil mort dérive, il est emporté vers la mer avec l'eau du déluge qui s'écoule encore en un petit ruissellement, l'escalier est déjà vide en dehors de quelques corps collés à la rambarde métallique rouillée, plus haut sur le parking les sirènes des alarmes des voitures ravagées par la grêle continuent de hurler leur lancinante musique. Marc et Aurélie entreprennent de remonter les marches de l'escalier malgré des mains qui tentent de les agripper et qu'il est plus facile de ne pas voir.

C'est promis Marc, je ne te chambrerai plus avec ton grain de sable !

Comme si rien ne s'était passé, le garçon s'était approché dégoûté du petit poisson mort que chaque fois une vagueette repoussait, il repère alors le cadavre qui dérive, oscille et roule comme un tronc d'arbre. Avec avec une brindille qui traînait sur le sable, entre les glaçons, il tente d'extraire l’œil qui flotte dans le masque, le dépose délicatement dans le seau qu'il a récupéré, à cet âge on s’émerveille de tout.

Gilbert ! On t'a dit de pas ramasser les déchets !Veux-tu jeter ça dans la poubelle !

La mère de Gilbert avait rouvert en grand le parasol et repositionné sa serviette. Bien qu'allongée sur le dos, ses grosses jambes boudinées écartées, elle relève la tête malgré son cou gras pour surveiller son garnement, à nouveau une clope au bec, son téléphone à la main. Elle remarqua cependant la lueur dans le ciel.

Hé Marcel, t'as vu ça ?

La petite lueur dans le ciel grossit, grossit très vite, elle monta haut et commença à redescendre. Non, il ne s'agissait pas d'une leur, mais de plusieurs, une lueur comme fragmentée. Sans un bruit, une énorme gerbe d'eau jaillit aux niveaux des bateaux au mouillage et retombait en une gigantesque cascade. Avec une lumière aveuglante accompagnée d'un souffle brûlant, des explosions d'obus expulsèrent du sable en l'air, la plage était bombardée en bonne et due forme, mais cette fois-ci par un déluge de feu et non de glace. Des météorites étaient attendues dans le ciel, elles étaient supposées tomber beaucoup plus loin ou se désintégrer.

Avec l'innocence des enfants, Marcel ne fut pas touché, il continua ainsi de marcher vers le parasol de ses parents toujours miraculeusement planté, avec cependant un trou entouré d'un liseré de petites flammes qui s'agrandissait comme une auréole, en dévorant minutieusement la toile.

À l'endroit où se tenait sa mère ne subsistait qu'un trou écarlate qui fume, avec une odeur de gras brûlé qui lui rappela le barbecue de son papa. Mais où est papa ? Gilbert est indécis, ne sachant quoi faire de sa trouvaille, il pense la jeter directement dedans mais se retient. À y regarder de plus près, pour un observateur attentif qui aurait été témoin de la scène, le trou se situait exactement là où quelques secondes plus tôt était un nombril, comme si les Dieux eux-mêmes, avec la démesure qui correspond à leur nature, avaient l'esprit taquin, voire espiègle ! Sans les alarmes des voitures qui emplissaient l'air, on eût eu entendu des rires lointains. L’œil du papa de Marcel flottait dans le seau et regardait son fils.

 

 37) La grande parade !  

 

Préambule :

Avec l’implantation du téléphone portable dans les cervelles, exactement comme le prédit Klaus Schwab, celle-ci constituée d'une nanopuce activée par les ondes de la 9G qui recouvre désormais toutes les zones autorisées, qui fait que même un rat n'aurait plus trouvé un seul trou pour se cacher, l'objet mythique disparut comme il était venu. Alors, une poignée de nostalgiques psychotiques de vintage, put-on dire, mais le put-on seulement, de rares individus continuaient une gestuelle du passé, en vérité ils ne gardaient que le réflexe en tant qu'excroissance d'eux-mêmes. S'ils eurent pu naguère être désignés comme des asociaux et individualistes, des terroristes, après avoir été la norme, l'habitus, ils ne sont que l'effet d'un programme parasite, un bug que l'IA entendra résoudre, une image fantôme, une scorie. Avec ses algorithmes, l'IA sait toujours qui doit être mis en relation, elle rend impossible tout partage d'une pensée de nature subversive. C'est pour prévenir tout crime de la pensée subversive que la reconnaissance faciale déjoue les émotions discordantes que les visages d'ange d'une société épanouie viendraient trahir, l'hérésie apparente de tenir un objet inerte constitue tout simplement un bug du programme que l'IA élude et la population avec elle, et qu'elles écartent du partage des données, puis font disparaître en le noyant dans le flux de la conscience collective contrôlée. Le programme avait été ambitieux, le cher Bill connaissez bien son affaire, l'immense majorité de la population avait un quotient intellectuel qui n'avait cessé de baisser comme c'était prévu et mis en œuvre, mais les gens se reproduisaient comme des lapins, les ressources allaient manquer, il avait suffit de rendre un virus inoffensif un peu plus contagieux et d'interdire aux médecins de soigner, pour qu'ils se jettent sur un matériel génique expérimental, en les y aidant certes un peu, comme en menaçant de leur couper les vivres. Ainsi, les thromboses, et autres maladies cardiaques ou AVC, qui suivirent, dépassèrent toutes les espérances, mieux encore, la surmortalité anormalement élevée convainquit le reste du troupeau de se joindre à la grande messe en se faisant injecter les poisons. S'il y eut bien quelques parents qui s'interposèrent entre leurs enfants et la machine de guerre, leurs corps reposent désormais dans les tranchées creusées à la hâte, où l'on jeta également tous les témoins des scènes de guerre de la lutte contre le virus.

Développement :

As-tu faim l'enfant, que dirais-tu d'un beignet de farine de criquet ?

L'enfant dont la moitié gauche est ce jour-là grimée en fille, l'autre en garçon, selon la règle de l'inversion bimensuelle des côtés pour éviter de heurter la communauté en affichant de manière sectaire une appartenance qui prendrait un caractère sexiste et discriminatoire, se tourne vers l'adulte, le sourire arrive automatique aux lèvres.

Oui, parent « 1 », je désire un beignet de farine de criquet.

À cet instant le véhicule de vendeur de beignet tourne au coin de la rue, ce que savait parfaitement l'IA qui œuvre au bonheur de ses sujets, bien mieux que ne l'aurait fait l’omniscience d'un Dieu exilé loin d'une création dramatiquement larvée, son ennemi eschatologique, avant que la glande pinéale ne soit désactivée, d'après une poignée de corpuscules sectaires et conspirationnistes de la période de la 5G qui parlèrent de calcification avec la diffusion de fluor. Toujours est-il que l'IA pouvait désormais diffuser des rêves. À quoi donc pouvait servir le contrôle des corps et des cerveaux, si l'âme allait librement où elle veut ou s'échappait par la mort désormais interdite ?

Quelle chance tu as l'enfant, voici justement le vendeur de beignet !

Les beignets de criquets étaient savoureux. Si depuis longtemps les industriels, dans leur sincère soucis de satisfaire leur clientèle, avaient renforcé le goût des chips avec le glutamate monosodique, cet exhausteur de goût qui a le goût de jus de viande, qui aussi est un facteur d’obésité, d’hypertension, de diabète, et également provoque les malaises du syndrome chinois, mais qui surtout pousse le client à dévorer ses chips qui sinon auraient été recrachées dans un seau ou aux toilettes, les fameux beignets de criquets quant à eux, pour être encore meilleurs, avaient bénéficié de l'avancée de la science apportée aux sodas, idée géniale, aussi géniale que celle de jeter une bâche unie à plus de dix millions d'euros par-dessus un monument historique pour en faire une création artistique éphémère, quand l'argent manque pour aider les vrais artistes que la police chasse, ou pour recruter des infirmières au lieu de vigiles, l'idée fut de se servir des fœtus humains. Ce dont personne ne se doutait, c'est que le goût pour la chair humaine allait préparer les zombies à se dévorer eux-mêmes, ce qu'ils firent.

Joseph marchait normalement, son téléphone à la main, mais Joseph avait toujours haï cet objet que dès son enfance il avait pris pour un moyen de servitude, n'ayant aucune confiance dans l'Humanité, encore moins dans les politiques. Il se souvenait des camps auxquels avaient échappé ses grands-parents. Même avec l'implantation de la puce dans le cerveau qui faisait de chaque être humain augmenté une composante de la termitière humaine, il avait su garder sa personnalité et faire semblant d'être un être robotisé. À la police suspicieuse qui l'arrêta une première fois en le voyant avec le téléphone à la main, il tenta d'abord de se justifier en expliquant que selon la loi ce qui n'est pas interdit est autorisé, avant de réaliser que ça, eh bien c'était le monde d'avant, aussi il se frotta le postérieur avec, faisant des petits cercles pour montrer qu'il s'en servait comme d'un racloir à merde avec la pénurie de papier. Les deux policiers haussèrent les épaules puis rirent très brièvement, mais il aurait été plus judicieux de ne rien répondre et de faire comme si l'on avait pas soi-même remarqué l'objet au bout de la main. Si les policiers avaient échappé aux poisons, on avait pris soin de leur injecter les placebos, ils étaient désormais porteurs de la puce dans la cervelle et il n'est pas certain que l'humour soit encore toléré, surtout pas l'injure qui est faite d'oser tenir un raisonnement devant autrui, une infraction caractérisée.

Zut, zut, zut, tu vas t'ouvrir enfin ?

Le couvercle de la trappe glisse enfin, avec des doigts fébriles Joseph change la batterie et remet le couvercle en veillant à ce que personne ni aucun objet relié ne l'observe à son insu, il observe même attentivement la poubelle qu'il n'avait pas remarquée jusqu'alors, on parle d'histoires de conteneurs automatiques qui avalent leurs proies. Ils s'étaient placés sous un gros platane, un vrai arbre semble-t-il, pour échapper aux caméras des satellites espions, la petite lumière rouge affichée à l'écran passe du rouge au vert, puis s'éteint pour plus de discrétion. Le brouilleur de poche bourdonne très légèrement.

Pourvu que la 9G n'ait pas eu le temps ou l'idée d'échanger des données avec ma cervelle !

Reda qui était à côté de lui secoue la tête et se retient, il oubliait les drones.
Reda avait fait parvenir en douce un téléphone portable à Joseph, il lui avait donné un point de ralliement et surtout demandé d'appuyer sur un bouton précis juste avant de sortir de chez lui, et de ne pas oublier la batterie de secours. Mais Joseph avait sans doute allumé trop tôt le téléphone et la batterie était presque déchargée à son arrivée , il avait pourtant insisté pour la changer tout seul.

T'inquiète, si c'était le cas elle l'aurait déjà vidée ou même grillée si tu n'avais pas neutralisé le graphène avec les bonbons que t'offre ! L'IA n'a pas besoin de temps, c'est instantané chez elle, et non elle te voit pas, ton brouilleur fonctionne mon ami. Mon ami, tu te souviens de la police municipale qui essayait comme des cons d'envoyer des amendes électroniques, tu t'en souviens ?
On avait quoi, 15 ans ? Hé bien là c'est pareil ! Bon, d'accord, c'est moins drôle je te l'accorde.

Joseph écarquille les yeux et se passe une main dans ses cheveux éparses.

Mon Dieu, si je m'en souviens ? Putain la tête qu'ils faisaient en regardant leur appareil qui refusait d'envoyer les données ! Arrête, tu me fait rire !

À ce moment un drone apparaît au bout de la ruelle, les deux comparses reprennent leur visage inexpressif habituel et se mette à marcher de manière mécanique, le bras qui tient le téléphone tendu droit devant, comme s'ils retenaient la laisse d'un chien, mais en l'occurrence le pass sanitaire fut bien cette laisse et eux les chiens. Le drone passe et s'éloigne. Joseph respire profondément, mais il continue à regarder tout droit, il pose une question qui lui fait battre le cœur, ce qui le panique encore davantage.

Bon, l'IA comme tu dis est pas connectée à ma cervelle à travers la nanopuce, mais le drone a bien dû décrypter nos visages, et puis un lampadaire ou une boite aux lettres a certainement enregistré mes battements de cœur !Tu sais ce qui se passe quand des battements de cœur non autorisés sont détectés ?

Reda lui met une main sur l'épaule.

T'inquiète, tu risques rien, quand la connexion ne se fait pas avec ta puce, tout le reste est analysé et enregistré comme un bug informatique, nous avons tu vois une équipe formidable qui a planché là-dessus, surtout le boss ! C'est ce que je voulais te dire, mais là t'en as la preuve. Alors ?

Joseph a les yeux qui brillent de malice, il sent une larme couler et l'essuie.

Vous leur avez envoyé un virus ! Putain c'est pas vrai ! Vous les avez niqué ces salopards ! Retour à l'envoyeur chez ces enfants de putes !

Une demi-heure plus tard, après une marche laborieuse, les téléphones à la main, Reda invite son ami d'enfance Joseph à pénétrer chez lui. Il lui sert une infusion de plantes sauvages, mais pas de beignet de criquet. D'un coffrage très habilement dissimulé dans un mur, il sort laborieusement un petit écran plat protégé par une couverture en aluminium, il l'installe sur une table basse et insert une clef USB.

Joseph a un mouvement de recul, il manque de trébucher et interloqué regarde Reda. Un écran ! Merde, un écran !
Depuis l'arrivée de l'implant cérébral qui incarne l'ouverture au Monde, qui diffuse directement l'information utile, qui surtout est en symbiose avec l'IA, tous les écrans étaient devenus obsolètes, puis furent interdits puisque ne passant pas par le filtrage du ministère de la Vérité, ensuite ce dernier lui-même devint inutile. Joseph regarde en tout sens, du côté du réfrigérateur, de celui robot de cuisine, et vers l'aspirateur oublié dans un coin mais dont la caméra ne bouge pas, tous ces objets obligatoirement connectés pour scruter les faits et gestes de leur propriétaires.

T'inquiète, pas de panique !!! Le compteur d'électricité est entièrement sous contrôle, il communique en boucle un programme aléatoire que j'ai installé.

Joseph se penche pour toucher le bord de l'écran, cela fait si longtemps, il a du mal à y croire, surtout il n'entend plus ces voix dans sa tête, et toutes les images ont disparu comme un brouillard emporté par le vent. Joseph se laisse tomber dans le fauteuil, Reda appuie sur un bouton d'une télécommande, une image s'anime à l'écran.

C'était il y a un an, dans la capitale.

Liberté ! Liberté ! Liberté !

Il fait presque nuit, une foule immense marche en une colonne interminable de plusieurs kilomètres de long, elle emprunte le périphérique Nord débarrassé des véhicules qui autrefois servait à les déverser. Au fur et à mesure que la tête du cortège arrive au niveau des torches dressées de chaque côté, environ tous les cent mètres, celles-ci sont allumées, la parade prend une allure joyeuse de descente au flambeau.
Des écrans géants sont dressés sur le parcours, on y voit une fillette de vacciné ouvrir consciencieusement le ventre d'un médecin de Big Pharma, arracher avec autant de difficulté que d'obstination chacun des organes sanguinolents, les soulever sans jamais trembler jusqu'au regard déjà vitreux du moribond, en les citant tous par leurs nom et en énumérant les fonctions organiques, puis les jeter le plus loin possible dans la foule en liesse qui engloutit les morceaux. Les cadavres des traîtres qui se faisaient passer pour des journalistes censés éclairer les consciences populaires sont accrochés à des poteaux, ils sont enduits d'huile et enflammés, désormais ils remplissent leur rôle d'apporter, du mieux qu'ils ne l'eussent jamais fait, la lumière dans les ténèbres.

Pour rajouter de la lumière à la lumière, et offrir un feu d'artifice à la hauteur de cette journée historique, toutes les antennes 9G explosèrent aux alentours, les unes après les autres, dans une cascade sonore qui rappela le roulement des tambours.
 


 38) Mais plein le C !  

 

Préambule :

Lorsque l'art chute du sacré vers la matérialité, il n'est pas rare qu'ils descende jusqu'au pieds, auquel cas on dit communément dessiner comme ses pieds, ou il s'arrête au niveau de l'anus pour une déjection salutaire des déchets, comme si la civilisation occidentale devenait victime d'une colique dont elle est la cause, ainsi poussée par une pulsion de mort qui devient une nécessité pour se débarrasser de ce qui est toxique pour renouer avec l'origine ontologique de l'être, exposer ainsi au grand jour ces immondices avec un rituel névrotique d'une thérapie de groupe où les malheureux spectateurs partagent des névroses très semblables, puisque au-delà du principe du plaisir enfoui plus profondément, les névrosés du nihilisme en quelque sorte institutionnalisé revivent interminablement les mêmes scènes d'une expérience cauchemardesque qui a supplanté les rêves éveillés, le piège devenant alors que cette pulsion de mort, ainsi doit-on la nommer d'après la renaissance spirituelle qu'alors elle suggérerait, ne soit finalement qu'une déliaison, une cassure, vouloir réduire à néant une fausse représentation de la réalité, la ramener à un état anorganique, mais alors un état où le principe de réalité ne permet plus d'accepter qu'un fragment isolé du monde réel. Alors le psychotique sombre dans le délire, il s'enferme dans une prison de l'âme qui la retient, ce qui accorde le droit de dire que l'art contemporain devient une représentation de l'Enfer.

Développement :

Jacob est un artiste comblé. Comme il dit toujours :

« L'affaire est dans le sac ! »

Le sac, c'est son hobby depuis qu'il est tout petit. Il avait commencé à en mettre un sur la tête du chien, l'animal le déchira avec ses griffes et s'enfuit en dérapant quand il obliquait vers la cuisine, ensuite il tenta l'expérience sur sa sœur, mais celle-ci hurla, ce qui rameta les parents passablement en colère, il le posa sur la tête de grand-mère qui était mourante, en prenant soin de bien serrer le cordon, s’asseyant sur la chaise en posant la tête sur ses mains croisés et les coudes posés sur les genou, il la regarda se congestionner lentement par excès de dioxyde de carbone, jusqu'à la suffocation par manque d'oxygène. C'est à lui que l'on dut la mort des chats du quartier, encore à lui la mode divertissante de la suffocation à l'école.

« L'affaire est dans le sac ! »

Jacob est un artiste. Il n'a pas seulement une âme d'artiste, il est un artiste.
Quand il passa son diplôme artistique, il s'était trouvé en manque d'inspiration, même si d'habitude il est plutôt du genre à vider son sac ou à le remplir. Mais là, rien, le vide d'un parking de supermarché un jour de fermeture. Soudain son regard fut attiré par la poubelle, il alla aussitôt la retourner pour en vider le contenu à même le sol.

Mais qu'est-ce qu'il fait lui là ? Oh ! Tu laisses ça toi, c'est pas en saccageant les œuvres des autres que tu vas réussir ton diplôme !

Jacob qui tenait d'une main le chef d'œuvre de son camarade le reposa sur le sol en le remettant à l'endroit, des parties se détachèrent, ce qui fit vociférer encore davantage le râleur et lever un sourcil du surveillant, puis il remarqua la vraie poubelle, ce grand cylindre avec un sac en plastique translucide ceinturé par un arceau et un couvercle métalliques, moins artistique que la précédente.
À la dernière minute, il posa précipitamment la chaise sur laquelle il fut en maque d'inspiration sur la table qui lui était attribuée, et l'introduisit dans le sac par le haut, avec les papiers froissés et tous les gobelets écrasés qui transparaissaient dans la structure presque transparente, ce qui pour le jury symbolisera l'inactivité de rester assis et de ne rien faire dans un monde fermé, étouffant, et envahi par ses déchets, alors que le réchauffement climatique menace la Terre et tout se qui s'y trouve.
Premier prix du jury et diplôme en poche !

Alors mon jeune ami, cela vous fait quoi d'avoir reçu la meilleure note du jury ?

Jacob ne sut pas trop quoi dire, son œuvre révélait des dimensions artistiques qu'il n'avait pas soupçonnées, il bredouille pour cacher son émotion, la conceptualisation n'étant pas son truc, mais il est heureux de voir que le jury lui révèle son talent.

« L'affaire est dans le sac ! »

Depuis, fort de cette reconnaissance, Jacob entreprit de tout mettre dans un sac, des choses et des objets de plus en plus gros, et l'argent arriva à flot pour le sponsoriser, il était prédestiné pour un jour faire un triomphe.

Thomas, un ancien camarade d'étude de Jacob, avait un entendement bien plus limité, il ne comprenait strictement rien à l'art conceptuel, par contre il parlait de ce que les yeux de son âme voyaient, des arbres, la nature, les oiseaux dans le ciel, une beauté inhérente au Monde, mais cela faisait à chaque fois s'esclaffer toute la classe et attirait sur lui le regard noir de ses professeurs. Bien entendu Thomas fut recalé au diplôme et se retrouva avec le RMI. Il eut ensuite l'idée inconcevable d'écrire au ministère de la Culture pour solliciter ses conseils ou une aide substantielle, son dossier fut alors immédiatement envoyé au préfet, en quelque sorte l'autorité artistique suprême, et ce dernier régla son cas en 48 heures. Radié !
L'écologie, la nature, et tout le bastringue, c'est bien beau, mais cela doit rester conceptuel ou permettre de justifier des taxes, sinon à quoi cela pourrait-il bien servir ?

T'as qu'à regarder les artistes qui font du fric et faire comme eux !

Thomas regarde Jacob en secouant la tête pour marquer sa désapprobation.

Mais je vais pas faire de la merde quand même ! Si ?

Jacob rit nerveusement, cette discussion il l'a eu cent fois.

Mais c'est là que t'as bien tort ! Moi, regarde, j'ai dit que l'affaire est dans le sac, OK d'accord j'aime ça enfermer les trucs, oui mais qu'est-ce qui finalement vient maintenant tomber dans mon sac ? Leur oseille pardi ! Et je leurs dis, c'est pour être emporté ou consommé sur place ?

Jacob s'arrête un instant, il est plié en deux à force de rire et en pleure.

Tes trucs de beauté des origines, le sens du sacré, ils comprennent pas. T'arriveras à rien, depuis le temps qu'on te le dit !

Thomas, qui ne croit lui aussi que ce qu'il voit, fait ses propres recherches, il tombe, car il s'agit bien de tomber toujours plus bas dans ce Monde, il tombe sur une vente aux enchères effectuée chez Christie's à Londres le 16 Octobre 2015, où une boîte fut adjugée pour 182.500 £, bien qu'un artiste danois possesseur d'une boîte identique ait déclaré préalablement l'avoir jetée à cause de l’odeur. Thomas a aussi compris depuis longtemps que l'argent n'a pas d'odeur, que même là où ça pue, c'est là où il y en a le plus. « Merda d'artista » de 1961, contenu net 30 grammes, sous la forme de 90 boîtes hermétiquement fermées et signées, avec une valeur marchande indexée le jour même sur le cours de l'or, mieux peut-être que la crypto-monnaie. Si Jacob réussit à mettre les gens la tête dans le sac, pour qu'ils ne puissent plus jamais se réveiller et sortir de l'hypnose, lui Thomas transformera tout ce qu'il touche en or !

Zut ! Et merde !

Thomas frotte son postérieur sur la sculpture d'une petite fontaine pour commencer à un niveau raisonnable, la veille c'était une porte historique, mais une fois la technique bien maîtrisée il s'attaquerait à beaucoup plus gros.Tout à ses pensées, il lâche une crotte qui glisse de la tête de la sirène pour venir faire un plouc en tombant dans l'eau, les poissons rouges se précipitent dessus, ils engloutissent une véritable fortune !

Merde ! Merde ! Et Merde !

À cet instant un gyrophare est pointé sur la fontaine par des mains expertes, Thomas y est vu accroupi dans une position qui n'est pas vraiment à son avantage. La sirène de la voiture de police se met à hurler pour qualifier l'intervention !

Il est là ! Il est là ! Chef on a l'individu d'la porte souillée ! Il est là ! II est là !

Le moindre que l'on puisse dire, c'est que ces policiers n'ont pas vraiment des têtes de critique d'art, ni d'expert chez Christie's, il faudra voir si le concept de l’abstraction conceptuelle ne leur est pas étranger. La sophistique, quand elle est éventée, produit parfois un divertissement de courte durée, après elle devient si lourde, et il n'est pas certain que la maréchaussée soit bien lotie côté subtilité de la dialectique, ni ait un sens de l'humour ou de la dérision particulièrement développé. Nous n'oublierons jamais que ces policiers verbalisèrent des infirmières en pleurs pour manifestation non autorisée, après les sacrifices qu'elles consentirent pour le bien commun. Quant à Thomas, il n'avait jamais cru vraiment devenir riche en se reniant, il en avait plein le cul de cette société de malades et il voulait seulement s'en libérer.
Le policier avec une mine réjouie de vainqueur s'adresse à son supérieur qui se rapprochait du bureau des dépositions tout en lissant sa jupe.

Cheffe, il a avoué Cheffe, l'affaire est dans le sac !

Décidément pense Thomas, qu'est-ce qu'ils tous avec leurs sacs ?
Il les mettrait bien dedans et les jetterait dans un trou sans fond ou dans un trou noir. La cheffe dont les poils sur le visage commençaient à poindre en cette heure tardive se tourne vers Thomas qui est toujours prié de ne pas bouger de sa chaise.

Exhibition sur la voie publique, dépose de déchets, manquement aux règles élémentaires d'hygiène, dégradation d'un monument historique, pollution, empoisonnement d'animaux, vous voulez peut-être rajouter autre chose ?

Malgré les menottes Thomas se gratte la tête et réfléchit, mais malheureusement il se met à ricaner et cela éveille les soupçons de la cheffe.

Création artistique, comme le vagin de la reine, peut-être un plug anal géant ?

La cheffe prend la souris de l'ordinateur et pianote sur son clavier.

Très bien, je rajoute donc la haine et les discriminations anti-LGBT ! On va vous coffrer mon gaillard, cela va vous remettre les idées en place ! Vous aimez la merde n'est-ce-pas ? On va vas satisfaire vos désires.

Ailleurs, dans une autre ville, dans la salle des coffres située au sous-sol, le directeur de la banque, l'expression du visage acariâtre, et qui se pinçait le nez, avait lui-même appelé Monsieur Dubois, à cet instant, une clef à la main, il désigne d'un doigt qui s'agitait nerveusement un coffre d'où s'écoulait un mince filet d'une matière ocre.

C'est bien votre coffre ?

Le client fait oui de la tête en soupirant, et il sort sa propre clef. Le Banquier ouvre le coffre puis fait trois pas en arrière sans ciller.
Monsieur Dubois glisse sa tête à l'intérieur pour constater les dégâts. Du fait d'une pression excessive des gaz, la boîte avait fini par exploser, un risque connu de tous les collectionneurs. Il sort de sa poche un petit sac en plastique et une petite cuillère, il se met vite à récupérer tout ce qu'il peut de la précieuse matière qui constituait une partie non négligeable de ses investissements.

Je n'en ai que pour un instant, tout n'est pas perdu, je vous remercie de m'avoir appelé aussitôt, je vais subir une décote importante, c'est tout.

Monsieur Dubois connaissait l'histoire de la boîte qui avait été ouverte, la baisse de sa valeur marchande avait été en réalité considérable, mais pas totale, peut-être alors pourrait-il compléter les grammes manquants et la faire réparer.
Le Banquier était retourné à l'entrée de la salle, esquissant un grimace.

Bon, comme on dit, Monsieur Dubois, je vais vous laisser vous démerder.
Euh, quand même, essayez de laisser l'endroit propre, vous savez, nos clients...
 

 

 39) Sentir et ressentir !  

 

Préambule :

Max le chien trottine de travers comme à son accoutumé, le poil dru et gris recouvert des traces des immondices qu'il glanait ici et là, la truffe encore gonflée du combat de la veille avec un de ses congénères. Survivre en ces temps difficiles réclamait à la fois de la rage de vivre et de l'intelligence, et Max était pourvu des deux, comme tout bâtard. Semblablement aux êtres humains trop bien trop positionnés dans la société, et qui crurent les mensonges qu'on leur distillait quotidiennement dans les médias, les chiens de pure race furent les premiers à succomber, bien que pour être honnête Max n'écoutait que d'une oreille dressée très discrète ce qui pouvait se dire à la télévision, avant que son maître ne le rejette à la rue quand il ne servit plus de prétexte pour transgresser le couvre-feu en lui mettant une laisse. Le couvre-feu ne présenterait plus aucune utilité, les personnes fragiles étaient mortes faute d'être soignées, l'ingénierie sociale avait opéré son dernier chantage coercitif, désormais le parasite Trypanosoma cruzi, dont plusieurs variantes sont létales et constituent l’une des nombreuses causes du syndrome du SIDA, avait été inoculé à l'immense majorité des populations. Bien entendu, certains scientifiques, comme le Dr Anne Anthonissen remarquèrent vite ce corps allongé de 5 microns dont la présence ne s'expliquait pas dans un vaccin, mais les chiens de garde mordirent où il fallait pour que l'information se tarisse, beaucoup eurent pourtant des sueurs froides avec le souvenir des molécules qui éradiquent les parasites. Ce fut plus tard que les derniers survivants devinrent les vivants-morts, à ce moment-là les instigateurs du complot ne furent pas jugés, car des démons ne passent pas en jugement, ils furent donnés à des chiens affamés qui les déchiquetèrent.

Développement :

Max surgissait à l'orée de son grand territoire, au niveau d'un croisement de deux artères il s'accroupit sur ses pattes avant et lève le museau pour renifler l'air ambiant, indécis. Il fait trois larges cercles les narines dilatées au ras du sol, puis son regard est attiré par la structure pyramidale qui est érigée au milieu du carrefour, à la croisée des chemins, bien qu'un chien de sa condition ne puisse rien connaître aux structures pyramidales, ni à aucune autre d'ailleurs. Il entend un bruit de frottement, de succion, une chose ronde s'est détachée du sommet de la pyramide et dévale la pente de plus en plus vite, rebondit plusieurs fois et passe devant Max qui bondit et la saisit entre ses mâchoires. Il entend aboyer derrière lui, le sale cabot de la veille est encore à ses trousses, mais dans la course il l'a toujours dépassé d'une tête.

Lucien a une tête toute ronde, on le surnomme depuis toujours « roule ta bille ». Roule ta bille, c'est donc son surnom, a un compte à régler avec la tête des autres, surtout celles qui ne lui reviennent pas, il enfile son gant en caoutchouc et dans le grand panier en saisit une en décomposition, une tête en décomposition, même si elle est plus difficile à tenir, présente moins d'aspérités et donc elle roule bien mieux qu'une plus fraîche. Malgré l'odeur, il la rapproche de la sienne, susurre quelques mots doux à ce qui fut une oreille, effectue un balancier, puis avec un mouvement ample il l'envoie rouler sur le sol, elle arrive en chandelle.

Essayez de faire mieux maintenant, tas de nuls !

Il y avait là effectivement un magnifique carreau et ses adversaires ne firent que chiquer, avec juste une tentative qui se résuma à une casquette, car sa bille ne fut pas blessée, et c'est encore mieux quand les billes ne sortent pas de la partie trop abîmées.
Je vous remercie d'avoir joué avec moi les filles et je vous dis à la semaine prochaine, si vous le voulez bien !Ah ! Ah ! Ah !
Lucien rit aussi en son for intérieur, car qui désormais se soucie encore du jour de la semaine et de la date ? Mais quelle date ? Il dépose dans son sac une à une les billes gagnées et s'en va en sifflotant. Il aurait bien aimé siffloter une toute autre chanson que celle-ci. Juste avant l'effondrement anticipé par la bombe électromagnétique de la résistance, après que la population ait fait la queue pour la puce dans le cerveau, tout le monde ou presque sifflait ou chantait la chanson du jour, une chanson qui devint par la force des choses l'unique chanson connue à ce jour. C'est en chantant cette ultime chanson qui vantait des lendemains meilleurs, que la population coupa les têtes de ceux qui avaient inoculé le parasite. Quant à la puce incorporée de force dans la tête à la naissance, ou plus tard et de force, elle était devenue inerte en ce que les antennes de contrôle étaient grillées, inactives, ou tout simplement détruites.

Marie s'approche de Lucien qui est de retours, il porte la sangle de son sac sur l'épaule, ce dernier semble bien lourd, le fond est teinté de rouge.

Tu as ramené des têtes ? Au fait, comment ça se fait qu'il y a encore des têtes ?

Lucien pose doucement le sac sur le sol, car les coups à la tête font mal aux têtes.

Je roule ma bille, tu te souviens ?

Lucien sourit, puis il reprend une mine sérieuse.

Comment ? Il y a en a toujours encore qui ont cru pouvoir s'échapper, le clan à la hache noire en a débusqué tout un groupe qui s'était retranché dans un entrepôt, cette fois-ci il y avait de la marchandise encore fraîche à découper.

Marie rit aux éclats en se mettant la main sur la bouche pour cacher ses caries.
Lucien sort les grosses billes et les dépose fièrement une à une sur le muret.

Bref, c'est une affaire qui fut bien tranchée ! Mais, fais voir un peu celle-ci, oui, c'est bien le maire de mon village qui était allé dénoncer toute une famille qui ne s'était pas fait piquer, ils ont emmené les trois enfants de force et avec une telle sauvagerie ! Ce sombre crétin n'a rien voulu savoir, ni voir.

Lucien hausse les épaules.

Les maires, ça regardait toujours du côté de leur propre intérêt, et ça reniflait en permanence du côté du pouvoir avec des fausses promesses.

Marie s'avance d'un pas rigide vers les têtes.

Tu sais qu'on les a jamais revu ces enfants, le père s'est suicidé en se jetant sous son tracteur, et la mère est morte de chagrin.

Elle saisit la tête du maire à deux mains et lui enfonce les pouces dans les orbites, une fois satisfaite elle repose la tête là où elle l'avait prise.

T'aurais pas pu avoir le reste, que je décore notre pyramide avec des guirlandes, les intestins font de très belles guirlandes tu sais ? Au fait, la tête du dessus n'a pas tenu, je ne l'ai pas retrouvée en bas, c'est bien que tu en ramènes d'autres.

Lucien gravit péniblement la pente de la pyramide. Si la base est rigide et composée de crânes lisses assemblés au mortier, les niveaux suivants sont plus glissants, plus instables, de temps en temps une mâchoire se fait la malle, mais dans l'ensemble ces crânes ont la tête dure comme celle qu'ils ont été auparavant. C'est étonnant comme des personnes obtuses de leur vivant se retrouvent en fin de compte pour composer une structure cadavérique dont la pointe onirique pointe vers le firmament, ce qui ne représente pas tant de différence quand on y pense. Chaque groupe de survivants en était venu à édifier sa propre pyramide, comme l'ont toujours fait les êtres humains qui se singent, d'abord pour marquer un territoire, ensuite impressionner et se faire passer pour plus puissant, ceux-là même qu'il faut respecter ou éviter.
Ce carrefour est un point stratégique qui se voit de loin, l'œuvre de Lucien envoie un signal fort, comme le firent le yacht le plus long qui prolongeait
l’espar avec un bout-dehors, ou la tour la plus haute avec une grande antenne.

J'y suis presque !
Je n'ai pas dû mettre assez de ciment la dernière fois, ou alors la tête du député était trop récente, mais là ça devrait tenir un bout de temps.

Lucien prend pied sur la dernière plate-forme, elle fait un peu plus d'un mètre de côté, il s'assoie les jambes pendantes dix mètres au-dessus du sol et défait son sac à dos d'où il sort la tête qu'il désire fixer au sommet, un sommet qu'il finira prochainement et qui fera l'admiration de tous, surtout ceux dont sa tête ne revient pas.

Zut, tu m'a mis la tête dont t'as crevé les yeux !

Marie est restée en bas, les deux mains posées sur les hanches, elle le regarde narquoisement tout en hochant la tête de haut en bas et en tapotant du pied, Lucien pose alors à côté de lui la tête défigurée et replonge la main dans le sac, il en sort une seconde, celle-ci a conservé son regard vitreux. Lucien ouvre une boite en plastique étanche qui était placée au fond du sac et plonge complètement la main dedans, il s'agit d'un mélange humide de matière fécale des latrines et de ciment, il en enduit la surface sur laquelle il s'était assis, ainsi que la base de la tête, et positionne cette dernière du mieux qu'il peut, avec le regard orienté vers le monde extérieur.

PSSSS ! PSSSSSS ! PSSSSSTTTTTTTTTT !

Marie le sifflait du bas avec deux doigts dans la bouche, elle agite nerveusement de la main un petit morceau de papier, un morceau de papier qui a mit le feu au Monde !

Ah oui le billet vert, j'allais oublier !

Lucien prend alors sa petite cuillère qu'il garde toujours sur lui et dont il se sert pour manger le contenu très nourrissant des boites de pâté pour chien et chat qui font leur quotidien, il la tourne pour extraire méticuleusement un des yeux de la tête qu'il tient reposée sur la paume de sa main libre, puis la refixe sur son socle avant que le ciment ne coule, son unique œil grand ouvert regarde droit devant lui, Lucien injecte avec une seringue une dose de formol pour parfaire un chef-d’œuvre provisoire, après tout les mondialistes ne s'affairaient-ils pas à atteindre l'immortalité ?

« signes positifs de la sagesse, du savoir », c'est en ces termes, pour faire un arrêt sur image, que les larbins de la propagande anti-complotiste qualifiaient pour l'expliquer, au peuple esclave, l’œil placé au sommet de la pyramide du dollar américain, mais lui Lucien savait depuis sa jeunesse qu'il s'agissait davantage de l’œil de Sauron que de celui de la Providence divine récupérée à leur profit par les sociétés secrètes, et qui se concrétisa avec le grand frère, les drones et la reconnaissance faciale. Rêveur, avec les doigts pleins de ce ciment merdique non choisi au hasard, Roule ta bille a le sentiment de viser juste avec son œuvre architecturale, l'Humanité sent vraiment mauvais, non, elle a toujours senti extrêmement mauvais.

Tu vas te casser sale clébard ! Casse-toi j'te dis !

Marie s'agite en bas et remue les bras en tout sens, elle semble chasser un intrus ou un voleur de tête qui part de l'autre côté de la structure. Ah, non, elle a dit un clébard. Lucien tourne la tête et voit un chien gris squelettique qui avec ses crocs racle en pure perte un crâne lisse, n'y laissant qu'un peu de salive. Il est soudain pris de compassion humaine, il sent quelque chose en lui et ressent la souffrance de l'animal, il saisit la tête encore fraîche aux yeux qui ne voulaient pas voir la douleur ni l'angoisse de ses semblables, et il la jette au chien qui vient la prendre délicatement entre sa mâchoire, et s'en retourne en trottinant de travers, la queue frétillant de plaisir.

Pourquoi t'as donné une de nos têtes ? Ne sais-tu pas que nos concurrents peuvent nous dépasser d'une simple tête ?

Lucien rit aux éclats en commençant à redescendre.

Rassure-toi, je ne perds pas la tête, mais ce chien, ce chien famélique, on lui mange la nourriture qui lui était destinée, considère ceci comme une espèce de troc ou une compensation, le retour à nos valeurs de charité, et puis ton maire qui prenait les gens pour des chiens, n'est-ce pas une fin magnifique ?

Marie glousse à son tour.

Nous ne sommes plus en 1935, mais je vais faire comme le Président Franklin Roosevelt, j'approuve ta franche maçonnerie et j'établis un nouvel ordre des âges, en premier lieu par la rédemption !

Marie est magnifique, ses longs cheveux crasseux ondulent au vent quand il souffle très fort, elle ferait un excellent fanion au sommet de sa pyramide, Route ta bille se demande quel œil il gardera, puis il se dit que cela n'aura aucune réelle importance.
 

 

 40) Le saut de l'ange !  

 

Préambule :

Si à la fin de la seconde guerre mondiale, des mères étaient exécutées devant les fosses, leur enfant tendrement enlacé, il y eut deux raisons à cela, la première était que la mère qui serre son enfant tout contre elle accepte son sort car elle est accaparée par le fait de réconforter l'enfant, la seconde moins humaniste était d'économiser les balles. C'est sans doute ceci qui inspirera bien plus tard l'idée d'interdire de soigner tout en injectant un poison dans les veines, faire d'une pierre deux coups, ou plutôt porter deux coups simultanés pour conduire à la pierre tombale. Après les vieux dans leurs mouroirs, ce fut le temps des enfants. Un pseudo-professeur honoraire nommé par l'International Open University du Sri Lanka, mais dont heureusement la Presse libre et éclairée avertit le peuple sur le fait évident que ses diatribes ne sont finalement que des déclarations non-fondées sur la pandémie, se permit de lâcher avec cette brutalité caractéristique des complotistes : « La BBC devrait être fermée immédiatement en tant que menace pour la santé publique. Les cadres supérieurs devraient être arrêtés pour avoir permis la diffusion de fausses informations susceptibles d’entraîner des blessures graves et la mort, je pense que tout médecin ou infirmière donnant l’un des vaccins contre le covid-19 à un adolescent ou à un enfant plus jeune, pourrait et devrait être arrêté pour voies de fait et tentative de meurtre ». Fort heureusement, la déclaration criminelle fut étouffée grâce à la censure intégrale désormais appliquée sur toutes les vidéos qui ne sont pas reconnues par le ministère de la Vérité.

Développement :

Certaines familles aisées eurent accès à l'antiparasitaire interdit qui venait à bout des organismes étranges découverts par le docteur Carrie Madej dans les vaccins, cela signifie que la majorité d'entre elles assistèrent, mais sans le comprendre vraiment, à la dégradation de la santé de leurs mômes, d'abord le manque récurrent d'oxygénation du cerveau avec les masques de papier imposés à l'école par les psychopathes, ensuite l'augmentation des problèmes cardiaques, la recrudescence des nombreuses maladies auto-immunes. Beaucoup de ces mômes naquirent avec des handicapes importants quand les mères ne faisaient pas de fausses couches, ce qui était une bénédiction. Ensuite la marque de la Bête fut imposée dans la tête avec l'implantation d'une micro-puce, ou directement sur le front avec un code-barre quand il s'agissait des résistants au progrès, selon les prévision de Klaus Schwab : « Vous ne posséderez rien, et vous en serez heureux ». Ce que les gens du tout petit peuple n'avaient pas pu comprendre, ou qu'ils n'auraient jamais pu admettre si l'idée leur en était venue, c'est qu'ils ne se posséderaient plus eux-mêmes, ni socialement, ni cérébralement, ni physiquement. Le temps de Dieu et de l'Homme était révolu, le dernier pape siégeait déjà devant une sculpture infernale inspirée des films de possession, et la salle d’audience était une représentation d'une tête reptilienne dont il ne manque ni les écailles, ni les yeux, ni les crocs, car c'est désormais le temps de la Bête et de l'ouverture libre des portes de l'Enfer, l'intelligence artificielle permet aux démons de passer dans ce monde qui leur était interdit, et le pape est assis précisément où devrait figurer la langue du serpent, et le Père Mathieu qui est décédé ne peut plus nous libérer du démon. Elon Musk : « Nous devons être très prudents vis-à-vis de l'intelligence artificielle. Si je devais imaginer quelle serait la principale menace existentielle, ce serait probablement cela. Avec l'intelligence artificielle, on invoque le démon. Dans ce genre d'histoire, il y a toujours un type avec une croix et de l'eau bénite qui dit : bien sûr qu'on peut contrôler le démon. Mais pas vraiment, en fait ».

Viens là ma chérie, viens tout contre maman, maman t'aime tu sais.

Philémone s'était dénudée, sa peau est d'une blancheur cadavérique, ses yeux cernés par les nuits d'angoisse, d'une main tremblante elle maintient entre ses seins sa fille dont la tête pend sur le côté, et de l'autre elle se ceinture le torse avec une lanière en cuir. Malgré le code-barre imprimé sur son front, pour la marquer de l'infamie d'avoir cru en l'immunité naturelle, et peut-être même avoir pensé que les essences naturelles ou l'homéopathie pouvaient soigner, Philémone contrôle mal le fil de ses pensées, elle vient pourtant de franchir le pas qui consiste à se jeter dans les bras salvateurs de l'ange, afin que Dieu puisse ravir son âme et celle de sa fille sacrifiée qu'elle entend soustraire à la Bête de l'événement qui déjà est là. En tant que croyante, il lui est impérativement interdit de se suicider comme le firent les Zélotes qui préférèrent la mort à l'esclavage sur le piton rocheux de Massada. Mais une légende s'est répandue comme de la poudre, une légende qui dit que l'ange des chutes arrache les âmes au corps juste avant qu'ils ne s'écrasent au sol, il ne s'agit donc pas à proprement parler d'un suicide, quoi que se suicider en enfer permet d'en sortir et pas d'y être envoyé, une chose est certaine, si telle est la volonté de Dieu son enfant ne vivrait jamais dans cette dictature numérique possédée par le prince des Ténèbres, mais serait sous peu ravi à ce monde perverti pour se retrouver avec elle au Ciel.

Bon, c'est pour aujourd'hui ou pour demain ?

Derrière Philémone, une grosse maman suintante s'impatientait, comme s'impatientent toujours les gros, sans que l'on sache pourquoi.

Vous n'êtes pas toute seule ma p'tite dame, l'ange il est pas là que pour vous !

Philémone, dont les pieds nus s'étaient déjà engagés sur le tremplin, recule et s'en écarte pour laisser la place à la grosse dame qui avance d'un pas très décidé, un enfant tenu fermement dans chaque main, sans lui jeter un regard.
Au moment de quitter la longue planche en bois qui vibre, un pied de la grosse glisse et fait une embardée vers la gauche, ou alors c'est l'un des gamins, qu'elle tient à bout de bras dans la posture de l'ange, qui est plus lourd et la fait basculer. Toujours est-il qu'elle part en glissade en tournoyant sur elle-même comme un bombardier qui vient de perdre une aile, et hurlant comme le ferait une hélice qui s'emballe.
On entend alors un bruit mat d'éclaboussure remonter du sol 200 mètres plus bas, certaines des mères regardent malgré tout vers le sol pour voir l'effet de la chute, mais d'autres contemplent l'espace situé au-dessus du tremplin au cas où l'ange, qui les surplombe de sa bienfaisance, ferait enfin la grâce d’apparaître.

Ben dis donc, j'suis pas convaincue là ! T'as vu son envol ? On dit que la foi donne des ailes, mais là elle est tombée comme une grosse vache !

Une mère à côté d'elle fait son signe de croix.

C'est parce qu'elle n'avait pas assez la foi !

Une autre hoche de la tête pour signifier sa désapprobation.

Pas du tout, elle était bien trop chargée aussi, vous avez pas vu le poids des deux gamins, surtout celui de gauche, on n'a pas idée de se présenter ainsi devant l'ange ! La gourmandise est un péché mortel !

La première est d'accord avec ce dernier commentaire.

Ah ça c'est bien vrai, moi-même une fois on m'a refusé la valise à l'embarquement, et mon pauvre mari a dû payer un supplément !

Pendant que ces mères sont occupées à discutailler, une en profite pour se présenter sur la piste d'envol, elle lisse soigneusement sa robe rouge de poule de luxe qu'elle sort pour les grands jours, reprend son nouveau-né et le sangle contre sa poitrine, elle prend son élan avec les grandes enjambées d'une gazelle de course. Arrivée vite en fin de piste elle saute à pieds joints sur l'extrémité de la planche qui la propulse en hauteur avec les bras écartés à l'horizontal, le temps reste alors suspendu comme doit l'être l'éternité, mais les lois de la physique étant immuables, la réalité la rattrape encore bien plus vite, elle tombe comme une pierre ou un paquet, hurlant brièvement comme une folle. Depuis qu'elles furent domestiquées, les poules ont beaucoup perdu en capacité de vol, il y a comme un flottement parmi les dames, quelques enfants, des petits aux moins petits, pleurent à chaudes larmes, d'autres rient, mais sans avoir pourquoi, l'ambiance n'est vraiment pas à la fête. Une autre femme s'était rapprochée de la planche, mais elle est complètement ivre, une bouteille de whisky à la main au trois quarts vide, elle titube et tombe dans le vide avant même d'avoir atteint l'extrémité de la planche, la bouteille toujours à la main. Une amie se précipite pour prendre son enfant qu'elle a oublié sur le sol et le lui lance alors qu'elle a déjà disparu des regards, il n'est pas certain que l'ange des chutes ait été assez rapide cette fois-ci pour saisir la mère et l'enfant, mais qui peut juger de ce dont un ange est capable ?

Enfin, une mère est restée accrochée des deux mains à la planche du salut, en battant des jambes elle refuse obstinément de se donner à l'ange. Son fils a déjà fait le plongeon salvateur, mais elle s'accrocheen hurlant, de bons coups de talon lui font lâcher prise et libère enfin le plongeoir.
C'est au tour de Philémone.

Viens avec moi ma chérie, reste tout contre maman, maman t'aime tu sais.

Philémone ne tarde pas, quand il faut y aller, il faut y aller. Elle pose une main sur la tête de son enfant avec une infinie tendresse, puis elle commence à courir doucement puis accélère, les deux cœurs se mettent à battre simultanément et fusionnent. Elle quitte la planche avec une position parfaite, les bras bien en croix comme ceux du Christ, les paumes bien à plat pour faire face au vent relatif. Très vite cependant elle est aspirée par le vide, mais elle ne ferme pas les yeux pour autant, c'est alors que sur sa droite, et à hauteur de son visage, elle perçoit une forme immaculée qui surgit, on dirait des plumes, mais oui ce sont des plumes blanches, l'ange est donc venu, la légende est donc vraie, les autres femmes ne ratent rien du miracle. Mais pourtant le sol se précipite toujours vers elle, alors dans un réflexe désespéré elle tend la main et saisit fermement le bras de l'ange venu la sauver, elle s'accroche maintenant à lui le plus qu'elle peut, de toutes ses forces.

C'est donc ça l'ange ? On aurait pas dit un oiseau qu'est passé là ?

Une autre dame n'est pas d'accord avec cette analyse, s'en offusque et hausse les épaules.

Et alors, personne a dit qu'un ange devait avoir une certaine taille, et d'abord un ange est comme y veut, c'est pas à nous de dire à un ange comment y doit être, vous vous y connaissez en gabarit d'ange peut-être ?

Mais un enfant un peu plus âgé s'exclame alors :

Maman, t'as vu l'oiseau ? Dis, y va repasser l'oiseau ?

La stupeur passe de visage en visage, les mamans non encore libérées avec leur progéniture s'approchent du vide que surplombe la terrasse de la tour et regardent vers le bas, mais à cette hauteur rien ne permet de distinguer de manière claire.

C'était quoi la couleur de sa robe ?

Une petite rouquine tente de scruter les corps, elle fait la moue.

Elle n'en avait pas, elle a sauté à poil, probablement qu'elle ne voulait rien emmener de ce monde des chutes, elle doit être partie maintenant !

Une petite plume blanche virevolte au-dessus du plongeoir, après plusieurs mouvements de va-et-vient elle se pose délicatement sur la planche en bois, les mères la contemplent avec respect, une petite lueur d'espoir dans le regard ainsi captivé. Les hommes, quant à eux, s'en étaient pris bien plus violemment aux institutions au service des milliardaires psychopathes qui avaient ravagé leur univers déjà moribond, mais les effrayants robots chiens de Boston Dynamics, testés la première fois par la police du Massachusetts, mais semblables désormais à des démons et dont la simple vue donnait la nausée, les avaient méticuleusement déchiquetés.

Plus bas, tout en bas, au-dessus d'un amas d'os et de chairs éclatées, se dresse à la verticale un bras au bout duquel se trouve une main qui enserre encore fermement le cou d'une malheureuse mouette, le bec ouvert avec une expression de surprise, si tant est qu'une mouette peut exprimer de manière posthume la surprise.
 

 

 41) La neige noire !  

 

Préambule :

Après que la ville de Dresde ait été bombardée avec les bombes incendiaires, notamment celles utilisant de la thermite, l'emploi du phosphore étant quant à lui encore discuté, il fut difficile de quantifier le nombre de morts. Mais en descendant dans les abris anti-aériens, les sauveteurs ne trouvèrent ni blessés ni cadavres, ils pataugèrent cependant dans une boue épaisse de couleur marron, à la fois visqueuse et glissante. Ce fut la découverte des os qui baignaient dans cette boue qu'il fallut vider avec des pelles et des seaux, qui fit comprendre enfin que sous l'effet de la chaleur les corps avaient littéralement fondu.

Développement :

Hervé pousse à fond sur ses bâtons et prend de la vitesse, il contourne prestement un lampadaire, ramène une jambe qui s'était un peu trop écartée dans la manœuvre, et traverse la chaussée pour arriver sur le côté opposé où il s'immobilise sèchement avec un dérapage contrôlé. C'est aujourd'hui une belle journée ensoleillée, les rayons du soleil donnent à la neige une jolie teinte cuivrée.

Fais attention, tu as bien failli te manger le lampadaire !

Hervé sourit jusqu'aux oreilles, dévoilant ainsi ses dents blanches avec lesquelles il dévore la vie. Maryse est heureuse elle aussi, elle n'aurait jamais imaginé pourvoir pratiquer de nouveau le ski, du moins dans ces conditions, car la glisse sur la neige se développe désormais en pleine ville, sur les trottoirs ou les chaussées désertes.

Chiche, je parie que tu peux pas me rattraper !

Maryse le prend au mot et ressert donc à fond les boucles de ses chaussures, elle vérifie que les spatules glissent bien, puis elle s'élance dans la pente qui conduit au faubourg. Hervé positionne son casque audio sur ses oreilles, il appuie sur la touche qui fait défiler la vielle cassette, puis se lance doucement à ses trousses, bien arqué sur ses deux jambes, bras serrés, tête en avant.
Qu'il est grisant de glisser tout en écoutant à fond les enregistrements collectors des hurlements des hommes femmes politiques qui furent conduits au supplice, ces supplices si raffinés que les survivants infligèrent à ceux qui participèrent à l'effondrement ! En faisant d'horribles grimaces, Hervé s'associe à pleins poumons aux hurlements qui sont devenus mythiques, alors qu'il essaye de rattraper Maryse. Mais il ne la voit plus, on dirait bien qu'elle a pris de l'avance sur lui, il hurle de plus belle en s'engageant dans la grande courbe.

STOP ! STOOOOOOOP ! ARRÊTE-TOI !

Hervé n'a que le temps de tourner la tête sur la gauche pour apercevoir Maryse qui est perchée sur une des grosse bites de trottoir qui vantaient la virilité des élus. Il fait une grande embardée, manque de perdre l'équilibre et se rétablit. Maryse applaudit.

Qu'est ce qui se passe ? Pourquoi tu t'es arrêté là ? Tu es tombée ?

Maryse descend de son perchoir.

Non, mais la piste accroche, j'ai préféré m'arrêter avant de faire une chute.

Il passe ses doigts gantés sur le bitume et constate qu'il accroche.

J'ai remarqué aussi qu'il y avait quelques morceaux de crânes et des os sur la piste, j'ai eu peur que tu t'en prennes un, ça peut être plus grave que flinguer la semelle de tes skis. Bon, va falloir vérifier les canons un par un, tu veux bien me donner un coup de main s'il te plaît ?

Maryse soupire, mais skier aujourd’hui nécessite de faire des sacrifices. Comme il y avait les bacs à sable ou à gros sel des routes gelées, et les canons à eau des manifestations d'infirmières et de pauvres, il y a désormais les bacs à graphène et les canons à graphène des pistes urbaines.
Le couple se dirige vers le canon le plus proche pour en vérifier le fonctionnement et le niveau. La plupart des eaux minérales et celles du robinet avaient été polluées par du graphène, cela se vérifiait très facilement avec l’aimantation d'un résidu noir collé au verre après une électrolyse, mais il y a longtemps qu'il n'y avait plus ni eau courante ni électricité.

Tu m'étonnes que ça glisse pas, celui-ci est mort !

Maryse fait l'étonnée, son index posé sur sa bouche.

Mort ? Mais il est déjà raide mort, non ?

Hervé allait dire quelque chose, en la regardant il comprend que sa copine plaisantait, il rit avec elle de bon cœur en secouant la tête et la barbe !
À cet instant ils entendent un fort raclement qui provient du haut de la grande courbe, une masse noire en équilibre sur une planche de surf se précipite sur eux, semble se coucher sur le sol, se retrouve sur le dos, et s'écrase contre la vitrine du grand magasin qui éclate en mille morceaux.

Encore un !

Ils s'avancent vers le malheureux surfeur et évaluent vite les dégâts, un réflexe indispensable si l'on veut survivre dans ce monde de la glisse. Bon, la planche s'est brisée en plusieurs endroits et elle n'est donc pas irréparable, le magasin de toute façon a déjà été pillé de fond en comble, ils s'intéressent à l'individu habillé de noir, avec la capuche de son sweat-shirt qui lui couvre la moitié du visage. Il lève péniblement une jambe en espérant peut-être se relever, elle retombe sur le carrelage blanc recouvert des morceaux de verre, il gargouille des mots incompréhensibles, un sang noir s'échappe de sa bouche et de son nez. Hervé retient son amie.

Tiens regarde, il vient de la zone, comme tu vois il est complètement shooté au graphène.

Maryse est malgré tout peinée.

On ne peut rien faire ? Il bouge encore non ? Il n'est peut-être que blessé ?

Hervé pousse le corps avec le bout sa chaussure de ski, il revient à sa position initiale.

Non, à ce stade c'est un miracle s'il était encore capable de surfer, mais tu sais, les surfeurs ont toujours pris des risques insensés, et aussi bien pour eux que pour les autres, ils bravent ainsi la mort, lui il l'aura bravée jusqu'au bout, ce qui est une belle fin je trouve.
Vois, son sang est déjà noir, c'est je dirais un cas typique d'overdose, il a son compte.

Il était d'usage de récupérer dans les habitations le graphène utile à la pratique des sports de glisse, cette matière noirâtre était tout ce qu'il restait des habitants une fois que les micro-caillots sanguins avaient fait leur sombre office. Cela avait commencé par quelques avions qui s'écrasent quand le pilote fait une crise cardiaque, cela débuta sur les trottoirs par des traînées d'un sang encore rouge qui sort du nez, des yeux, et des oreilles, un sang aussi glissant que la glace en hiver, l'odeur des sapins en moins. Certains survivant chaussèrent des bottes montantes en caoutchouc, d'autres ressortir la paire de ski, avec un peu d'imagination on cru à nouveau au père Noël, et la bûche devint celle que l'on plaçait sous les corps pour en extraire non pas une huile très fine, comme avec les cadavres des femmes sous la Révolution française, mais l'oxyde de graphène aux multiples vertus pratiques, un matériau d'avenir aux caractéristiques annoncées exceptionnelles. Tant pis pour ceux qui n'avaient pas appris à skier.

Qu'est-ce que tu fais ?

Hervé avait pris le moribond sous les aisselles et le traînait laborieusement.

Tiens, si tu veux bien, prends le par les jambes, ça sera bien plus facile, je vais l'accrocher dans la courbe, on dit que les anciens aimaient être enterrés devant le paysage qu'ils aimaient de leur vivant. On lui doit bien ça non ?

Le surfeur anonyme est ficelé à barrière de protection qui longe le trottoir, il fait face à la piste au lieu dit des courses effrénées, quand ils étaient encore assez nombreux pour organiser des compétitions en petit comité, insultant ou se battant souvent avec des marcheurs qui avaient sorti les raquettes. Dans un dernier sursaut de conscience, mais sans pouvoir relever la tête, le surfeur inconnu ouvre des yeux déjà vitreux, il reconnaît semble-t-il la piste, puisqu'un léger sourire apparaît brièvement sur ses lèvres.

C'est bien, Hervé, ce que tu viens de faire là, tu as su rester très humain.

Pendant que Maryse lui tourne le dos pour vérifier les semelles de ses skis, Hervé pousse discrètement du pied une bassine qui fait office de seau, de telle sorte que le surfeur soit à l'aplomb. Ensuite, quand sa copine s'est suffisamment éloignée pour aller vérifier les autres canons à neige, c'est-à-dire les seaux déposés le long de la piste, il soulève un à un les deux pieds du malheureux et les lâche dedans. Il serait dommage de perdre de cette neige fraîche, d'autant que la saison touche à sa fin. Le liquide goutte encore lentement dans la bassine, les thanatopracteurs qui préparaient les corps à la demande des familles, pour la veillée des défunts, avaient alerté sur le nombre inhabituels de décès et souligné la difficultés à vider le sang. Ceci dit, c'est ce qui faisait que cette neige noire tenait relativement bien, mais Hervé qui est captivé par le spectacle remarque que les minutes s'écoulent elles aussi, il tourne la tête, il est temps de retrouver Maryse et de voir si le bas de la piste est toujours praticable.

Les planqués de la politique, des hommes gras et gros, très imbus de leur personne juste avant de faire passer in extremis les lois pour tenter de bloquer les poursuites pénales, avaient participé à alimenter les stations urbaines de ski, mais les jours si heureux sont derrière et les skieurs vont devoir se saigner pour vivre encore leur saine passion. En grimaçant, Maryse s'approche du canon à neige, le corps d'un publicitaire y est accroché, mais à l'envers. Le métier de ces salauds consistait non pas à faire de la réclame pour les nouveaux produits, ce qui aurait été légitime, mais à violer l'esprit des victimes en le gavant jusqu'à plus soif de débilités pavloviennes.

Alors, on fait moins le malin ? Ça fait quoi d'être de l'autre côté ?

La chose ne répond pas, elle roule des yeux et souffle bruyamment par l'appendice ou tuyau qui est cousu sur ce qui fut une bouche.

J'espère que tu vas te rendre utile aujourd'hui, n'est-ce-pas ? N'est-ce-pas ?

La chose ne répond pas, elle n'émet plus qu'un léger sifflement. Maryse saisit alors le seau posé au pied du canon, elle le soulève le plus haut qu'elle peut et fait couler du liquide qu'il contient dans l'entonnoir. Hervé l'a rejoint à cet instant précis.

Alors, il fonctionne toujours celui-là ? Il a l'air un peu ramolli, non ?

Maryse pose lentement le seau, penche de côté la tête vers Hervé, tout en serrant les lèvres et fronçant les sourcils. Elle dégrafe son blouson, elle remonte son pull-over et exhibe ses deux gros seins qu'elle attrape à pleines mains en les faisant tournoyer, puis en les pinçant, les tirant et les relâchant. Le tuyau ou l'appendice de la chose se tend d'un coup sec, une neige noire commence à jaillir.



 

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(toutes ces photographies sont faites en argentique avec un Olympus
OM1 de 1972 et le 100mm, pour ne plus perdre l'essentiel : 0% cacanumerdique)

Gilles Peyrache : « L'art est la nourriture de l'âme. Et l'âme se nourrit de beauté. Parce que la beauté, par l'harmonie qui la génère, éveille le souvenir de ce temps où l'âme se connaissait elle-même dans la satisfaction de son amour ; ce temps où rien ne la séparait de l'objet de ses désirs. Aucune distance entre la nature et l'homme, entre l'homme et la femme, entre la créature et Dieu. De ce point de vue l'art de la peinture est post-lapsaire. L'humanité originelle n'avait nul besoin de peindre le Monde ; et lorsque le chasseur, un jour, trace sur la paroi d'une grotte l'image de l'animal totem, c'est un acte magique par lequel il rejoint l'identité secrète de la bête et s'approprie son mana. Peindre c'est abolir la distance qui nous sépare des êtres et des choses, les réintégrer dans son cœur pour donner à voir aux autres regards ce qu'elles ont d'essentiel et d'éternel. C'est dans ce hiatus, entre la conscience de la séparation et l'élan vers l'unification, que se déploie le champ de la peinture. L'œil de l'artiste choisit parmi les objets du monde ceux qui éveillent en lui l'écho profond de cette harmonie que la main de l'artisan façonnera par la ligne et la couleur ».

 

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Hommes enchaînés, courbés et empalés devant le pôle-emploi de Riom !

Cette sculpture est une juste représentation de ce que sont devenus les hommes actuels, de l'endettement à la servitude. Remarquez sur le cliché de droite comme les deux personnages de derrière ont l'air de trucider celui les précédant ! Préparation au monde du travail ? Il semble que le dernier personnage bénéficie du meurtre, avec son large sourire, de tous ceux le précédant, avec le premier de la file qui s'écroule. Cette sculpture, par le choix de son implantation, est à même de terrasser le demandeur d'emploi avant son entretien.

 

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« Comment peux-tu te préoccuper de la réaction de commerçants ivres ? Est-ce pour le bien de leur âme ou pour le tiens que tu excelles dans ton art ? » (Robert Silverberg : « Le château de Lord Valentin »)

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René Guénon :

« La grande habileté des dirigeants, dans le monde moderne, est de faire croire au peuple qu'il se gouverne lui-même (...) C'est pour créer cette illusion qu'on a inventé le "suffrage universel" (...) Il n'y a plus de place pour l'intelligence ni pour tout ce qui est purement intérieur, car ce sont là des choses qui ne se voient ni ne se touchent, qui ne se comptent ni ne se pèsent : il n'y a de place que pour l'action extérieure sous toutes ses formes, y compris les plus dépourvues de toute signification (...) Une élite véritable, nous l’avons déjà dit, ne peut être qu’intellectuelle ; c’est pourquoi la "démocratie" ne peut s’instaurer que là où la pure intellectualité n’existe plus, ce qui est effectivement le cas du monde moderne. Seulement, comme l’égalité est impossible en fait, et comme on ne peut supprimer pratiquement toute différence entre les hommes, en dépit de tous les efforts de nivellement, on en arrive, par un curieux illogisme, à inventer de fausses élites, d’ailleurs multiples, qui prétendent se substituer à la seule élite réelle ; et ces fausses élites sont basées sur la considération de supériorités quelconques, éminemment relatives et contingentes, et toujours d’ordre purement matériel. On peut s’en apercevoir aisément en remarquant que la distinction sociale qui compte le plus, dans le présent état de choses, est celle qui se fonde sur la fortune, c’est-à-dire sur une supériorité tout extérieure et d’ordre exclusivement quantitatif, la seule en somme qui soit conciliable avec la "démocratie", parce qu’elle procède du même point de vue (...) La lutte est seulement entre des variétés de la "démocratie", accentuant plus ou moins la tendance "égalitaire" ».

 




 

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